Il proletariato come soggetto e come rappresentazione

Publié le par la Rédaction

Internazionale situazionista no 1, luglio 1969.
Traduction du «Prolétariat comme sujet et comme représentation», quatrième chapitre du livre de Guy Debord, La Société du spectacle (novembre 1967), par la section italienne de l’I.S.


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«Je crois qu’il serait bien de publier dans la revue «Le prolétariat comme sujet…», avec quelques notes explicatives (car ce chapitre est difficile pour qui ne connaît pas l’histoire du mouvement ouvrier).»
Lettre de Guy Debord
à Gianfranco Sanguinetti, 13 mars 1969.


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Éléments pour votre brève note introductive au Spectacle

Il me semble qu’il faut aborder trois questions.

— Pourquoi nous sommes obligés de republier une traduction italienne (correcte, revue par l’auteur…) après la déplorable édition De Donato en octobre (novembre ?) 1968. Donnez quelques beaux exemples, à commencer par la première phrase [«Il movimento reale che sopprime le condizioni esistenti…» était rendu par : «Una reale azione repressiva delle condizioni esistenti…» dans l’édition De Donato.] du chapitre ici traduit. Bien que ce livre ait eu une assez large diffusion en Italie, il ne peut être réellement compris dans l’édition De Donato, qui ajoute aux difficultés réelles du livre (nées de l’ignorance théorique dans l’actuel mouvement italien). Peut-être citer en Italie quelques critiques — semi-élogieuses — qui n’ont cependant rien compris ? Plus peut-être un cas de cynisme, dans le stalinien Paese Sera de Rome, du 17 novembre 1968 :
«Dalla Francia, infine, viene il pamphlet del “situazionista” Debord che svolge essenzialmente la sua polemica contro il riformismo, contrapponendogli una “teoria rivoluzionaria immediata e permanente”.» [«De France, enfin, vient le pamphlet du “situationniste” Debord qui développe essentiellement sa polémique contre le réformisme, en lui opposant une “théorie révolutionnaire immédiate et permanente”.»]

— La place de ce chapitre dans le livre.

Le premier chapitre expose le concept de spectacle. Le deuxième définit le spectacle comme un moment dans le développement du monde de la marchandise. Le troisième décrit les apparences et contradictions socio-politiques de la société spectaculaire.

Le quatrième, traduit ici, et qui tient la place principale dans le livre, reprend le mouvement historique précédent (toujours en allant plus de l’abstrait vers le concret), comme histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire. C’est un résumé sur l’échec de la révolution prolétarienne, et sur son retour. Il débouche sur la question de l’organisation révolutionnaire.

Le cinquième chapitre, «Temps et histoire», traite du temps historique (et du temps de la conscience historique) comme milieu et comme but de la révolution prolétarienne. Le sixième décrit «le temps spectaculaire» de la société actuelle en tant que «fausse conscience du temps», une production d’«un présent étranger» perpétuellement recomposé, comme aliénation spatiale dans une société historique qui refuse l’histoire. Le septième chapitre critique l’organisation précise de l’espace social, l’urbanisme et l’aménagement du territoire. Le huitième rattache à la perspective révolutionnaire historique la dissolution de la culture comme monde séparé, et lie à la critique du langage une explication du langage même de ce livre. Le neuvième, «L’idéologie matérialisée», considère toute la société spectaculaire comme une formation psychopathologique, le summum de la perte de la réalité, laquelle ne peut être reconquise que par la praxis révolutionnaire, la pratique de la vérité dans une société sans classes organisée en Conseils, «où le dialogue s’est armé pour faire vaincre ses propres conditions».

(Peut-être aussi faut-il évoquer la multitude de détournements, surtout de Hegel et Marx — la première phrase du Capital et de ce livre — c’est-à-dire l’emploi de la pensée historique — la dialectique — et son emploi historique : le détournement et la justification de sa nécessité dans les thèses 204 à 209 ?)

— Enfin, détails «anecdotiques».

Ce livre est paru en France à la fin de novembre 1967. Il a eu une influence évidente sur une fraction avancée des révolutionnaires qui ont paru, six mois plus tard, dans le mouvement des occupations (à ce moment la première édition fut déjà épuisée. Une deuxième sortit au début de 1969). Quand il annonce «les signes avant-coureurs du deuxième assaut prolétarien contre la société de classes» (thèse 115), il s’agissait encore d’une lutte d’éléments isolés, «qui commence sous l’aspect criminel». Le mois de mai en France a confirmé devant les masses du monde que les luttes ouvrières «sont réprimées d’abord par les syndicats» et que les courants révoltés de la jeunesse conjuguent dans leur exigence «le refus de l’ancienne politique spécialisée, de l’art et de la vie quotidienne». Et la lutte des Enragés à Nanterre a certes commencé, en janvier, sous l’aspect le plus «criminel» que l’on ait jamais vu dans une université. Seulement, peu après, l’année 1968 a montré que le mouvement révolutionnaire de notre époque avait dépassé son moment «criminel». Il agissait déjà ouvertement à l’échelle de la société, en tant que grand mouvement historique.

Bien sûr, résumez, ou en tout cas corrigez en adaptant ces fragments de notes, écrits très vite.

Lettre de Guy Debord
à la section italienne de l’I.S., 27 mai 1969.


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I) «Le prolétariat comme sujet comme représentation» est le quatrième chapitre du livre de Guy Debord, la Société du spectacle, dont l’éditeur De Donato a publié en septembre 1968 une «traduction». C’est précisément ce qui en rend nécessaire et urgente une nouvelle édition intégrale, du fait de la déformation du texte et des méprises parfois grotesques des «traducteurs». Nous publions ici une nouvelle traduction de ce chapitre revue par Debord. Bien que ce livre ait eu en Italie une diffusion assez large, il ne peut avoir été vraiment compris dans l’édition De Donato, qui ajoute aux difficultés réelles du livre — issues du retard théorique réel du mouvement italien actuel — les incompréhensions et les falsifications que nous devons à deux ineptes crétins, Valerio Fantinel et Miro Silvera. Ils ont réussi à transformer un texte limpide et géométrique en un déluge de bourdes et de contradictions obscures, où l’on a peine à reconnaître un passage intact. Pour commencer la première ligne de ce chapitre, la définition donnée dans l’Idéologie allemande du communisme comme «le mouvement réel qui abolit les conditions existantes» est faussée dans l’autre version : «une réelle action répressive des conditions existantes». Éloignés de toute aventure dialectique et soutenus par un zèle catastrophique, ces pisse-copie ont vraiment cru que «la victoire de la bourgeoisie» ne produisit qu’«une réelle action répressive» sur les bonnes «conditions existantes», et non au contraire le mouvement de leur négation ! À la thèse 95, «mais assorti d’une réfence contemplative au cours de l’histoire» devient : «mais résumé dans le cours de l’histoire par une référence contemplative». À la thèse 97, le mouvement réformiste des ouvriers anglais, qui se passait d’idéologie révolutionnaire, se transforme en «mouvement réformiste des ouvriers anglais qui passeront par l’idéologie révolutionnaire». La mainmise de la bourgeoisie sur la société devient sa «falsification de la société» (thèse 87) ; «constatable» devient «contestable» (thèse 92) ; «l’autorité», «l’activité» (thèse 93) ; «l’arriération russe», «le recul russe» (thèse 102) ; «inconséquence», «congruence» ; «au mieux», «tant bien que mal» (thèse 112) ; «l’émancipation économique du travail», «l’émanation économique du travail» (thèse 116) ; «la reconnaissance», «la gratitude» (thèse 121). Il est inutile de continuer, mais on le pourrait. Sans doute ces «traducteurs» et ces éditeurs possèdent-ils le rare don de Midas, d’être comme la «triste tripe qui change en merde tout ce qu’on avale». Notons en passant que l’introduction est un bon exemple de l’inintelligence asservie qui, «en collectionnant les termes, les traduit dans la perspective» du pouvoir. «Un des chefs du mouvement, Guy Debord», «un groupe de jeunes universitaires», «la bible du Mouvement situationniste», «les Conseils ouvriers y compris le retour d’un général Ludd», «L’imagination au pouvoir [En français dans le texte. (N.d.T.)], mot d’ordre détonateur du happening révolutionnaire parisien de mai, slogan préparatoire de la contestation étudiante et ouvrière, [qui] a été tenu sur les fonts baptismaux par un groupe minoritaire, le Mouvement situationniste», etc., sont les trivialités de cette marchandise falsifiée.

II) La Société du spectacle, parue en France à la fin de novembre 1967, a eu une influence évidente sur une fraction avancée des révolutionnaires qui sont apparus, six mois plus tard, dans le mouvement des occupations (à ce moment la première édition était épuisée. Une deuxième est sortie au début de 1969). Bien que les thèses de ce livre n’aient pas cessé d’être confirmées à tout moment à la fois par l’action réelle du spectacle mondial et par l’éclatement de son image illusoire caractéristique de cette époque, qui voit la recomposition du mouvement révolutionnaire international, il marque aussi, positivement, une phase de ce mouvement, et sa conscience négative. Quand il annonce «les signes avant-coureurs du deuxième assaut prolétarien contre la société de classes» (thèse 115), il se réfère encore aux éléments isolés d’«une nouvelle lutte spontanée qui commence sous l’aspect criminel». Le mois de mai en France a confirmé devant les masses du monde que les luttes ouvrières «sont réprimées d’abord par les syndicats» et que les courants en révolte de la jeunesse unissent dans leur recherche «le refus de l’ancienne politique spécialisée, de l’art et de la vie quotidienne». Et la lutte des Enragés à Nanterre a réellement commencé, en janvier, sous l’aspect le plus «criminel» qui se soit jamais vu dans une université. Simplement, peu après, l’année 1968 a montré que le mouvement révolutionnaire de notre époque a dépassé son moment «criminel». Il agissait déjà ouvertement sur toute de la société, en tant que mouvement historique.

III) «Le prolétariat comme sujet et comme représentation» est le chapitre qui occupe la partie centrale du livre. Le premier chapitre expose le concept de spectacle. Le deuxième définit le spectacle comme un moment dans le développement du monde de la marchandise. Le troisième décrit les apparences et les contradictions socio-politiques de la société spectaculaire. Le quatrième, traduit ici, reprend le mouvement historique antérieur (en procédant toujours de l’abstrait au concret) sous forme d’histoire du mouvement révolutionnaire. C’est une synthèse de l’échec de la révolution sociale et de son retour. Il débouche sur la question de l’organisation révolutionnaire. Le cinquième chapitre traite du temps historique et du temps de la conscience historique. Le sixième décrit «le temps spectaculaire» de la société actuelle comme «fausse conscience du temps» et comme «temps de la production» d’une société historique qui refuse l’histoire. Le septième critique l’organisation de l’espace social, l’urbanisme et la division du territoire. Le huitième replace dans la perspective révolutionnaire historique la dissolution de la culture en tant que «séparation du travail intellectuel et travail intellectuel de la séparation», et unit à la critique du langage une explication du langage même de ce livre, qui «n’est pas la négation du style, mais le style de la négation», l’emploi de la pensée historique, surtout celle de Hegel et de Marx, et l’emploi historique de la dialectique. Le neuvième considère la société spectaculaire comme matérialisation de l’idéologie et l’idéologie comme «la base de la pensée d’une société de classes». Au comble de la perte de la réalité correspond sa reconquête par la pratique révolutionnaire, la pratique de la vérité dans une société sans classes organisée en Conseils, là «où le dialogue s’est armé pour faire vaincre ses propres conditions».

Notes à propos du livre La Société du spectacle placées en appendice à la traduction du quatrième chapitre dans la revue Internazionale situazionista en juillet 1969, retraduites par Joël Gayraud et Luc Mercier (Écrits complets de la section italienne de l’I.S., Contre-Moule, Paris, 1988).


Publié dans Debordiana

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