"Hors de moi" de Claire Marin

Publié le par la Rédaction


«Les choses n’ont pas été prévues ainsi». Voilà comment Claire Marin résume cette maladie mystérieuse qui s’est mise à hanter subitement sa vie à l’âge de 20 ans. Plus que de la maladie, elle développe le rapport que le malade entretient avec celle-ci. Éclairage sur quelques moments forts du livre, en compagnie de l’auteur qui a reçu le prix Jean Bernard 2008.

Le titre Hors de moi
[Éditions Allia] est une injonction à la maladie. Il a aussi une valeur de transcendance où l’auteur Claire Marin est la propre spectatrice de son mal. Il est enfin l’expression d’une colère. Claire Marin y raconte son rapport avec ce crabe qui la ronge de l’intérieur, une maladie auto-immune proche d’une polyarthrite rhumatoïde. Mais finalement, la maladie en tant que telle n’est pas le propos de son livre. D’ailleurs elle n’est jamais nommée, ou alors appelé pudiquement «Narcisse».


Sans glisser dans le pathos, elle développe son rapport à cette maladie, un rapport de haine et d’amour comme peuvent le ressentir les personnes touchées par l’anorexie ou la boulimie. « Il y a une ivresse de la douleur. Dans l’intensité de la crise et celle du soulagement lorsqu’elle cesse.»

Ainsi écrit-elle dans les premières pages : «Le discours de la maladie est presque toujours négatif, discours de la restriction et du renoncement. Il rappelle ce que l’on ne doit pas faire. Code de la vie, revu et appauvri […]. Mais la maladie réveille aussi une sensibilité qui s’était endormie. Tout devient plus émouvant.»

«Elle introduit un nouveau rythme. Non pas comme on pourrait le croire, le rythme lent de ceux dont le corps est freiné par les douleurs. Mais au contraire, elle accélère l’existence, elle contraint à une philosophie de l’instant présent, qui doit être intense, fort et sans concession.»

La maladie isole bien sûr. Elle isole d’autant plus lorsqu’elle est incurable, et que l’entourage, pourtant conciliant, présente des signes d’agacements malgré lui. «J’apprends à me taire. On ne comprend pas que je sois désormais incapable de vivre comme avant. On exige de moi que je mente. Je tais ma douleur aux proches, aux amis. Sans doute n’ont-ils pas cette impression. Même en me taisant, il se peut que j’en parle déjà trop.» Quant au malade qui vit chaque moment avec intensité, il s’interdit sans s’en apercevoir de se projeter dans le moyen ou long terme. «Le malade est idiot. Enfermé dans sa douleur, dans son corps qui le torture, dans sa tête obsédée par la maladie, ou possédée par la souffrance. Il ne parle plus comme les autres. Il ne conjugue plus qu’avec prudence ses phrases au futur. Il est un être du conditionnel.» Claire Marin, comme étrangère à son propre corps, réalise une description froide, à l’image du regard que porte le médecin sur son patient. Faiblesse osseuse, fonte des muscles, veines visibles sous la peau amincie par les corticoïdes , étrange habitude de se réveiller la nuit dans des positions absurdes «comme si les charnières de mes articulations s’étaient recroquevillées» écrit-elle, «giclées de douleur au creux des poignets, dans les bras, dans les hanches», perte de l’équilibre, perte de la capacité à écrire, sont quelques uns des symptômes d’une longue liste.

Claire Marin porte également un regard assez cynique sur l’accueil et prise en charge des patients en service hospitalier : «Je suis nue. Sur la table d’opération, sur ce lit d’hôpital, devant l’appareil de radiologie. On m’a dit d’attendre. Bientôt j’en aurai l’habitude. Je n’essayerai plus vainement de cacher derrières mes bras et mes mains, mes seins et mon sexe. Bientôt mon corps me sera indifférent. Je les laisserai me manipuler comme s’ils ne me touchaient pas. Quand ils aurons tout vu, tout exploré, il ne m’appartiendra plus. Il sera détaché de moi, définitivement converti en objet extérieur. Qu’y a-t-il alors d’étonnant à ce que je le méprise, le néglige, le maltraite ? N’est-ce pas ce qu’ils m’ont appris à faire ? […]»

«Lorsque l’on a été examinée pendant plusieurs années par des dizaines d’hommes et de femmes appartenant de près ou de loin au milieu médical, lorsqu’on les a vus nous observer comme un animal, nous ausculter avec curiosité, dégoût, nous manipuler sans égard, comme une chose, comme de la viande, nous piquer avec maladresse ou brutalité […], il reste la colère de l’humiliation.»

Élodie Courtejoie - Canal Académie, mars 2009.

Claire Marin est docteur en philosophie et professeur agrégé, ancienne élève de l’ENS.

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alex 18/11/2009 21:41


c'est la guerre contre soi même lorsque l'on souffre d'une maladie auto immune.
c'est une relecture du monde aussi, pas seulement par la dichotomie "sains malades"; mais surtout avoir un principe de lecture des destructions de la société.