Histoire d'une serrure de sucette à Poitiers

Publié le par la Rédaction


Dans la nuit du lundi 25 au mardi 26 janvier, un crime odieux a été commis boulevard de Tassigny, vers le lycée des Feuillants, à Poitiers : la serrure d’une sucette JC Decaux a été atrocement abîmée et une affiche publicitaire violemment jetée à terre. Aussitôt, huit policiers, révoltés par tant d’injustice et n’écoutant certainement que leur courage, se lancent à la poursuite des malfaiteurs. Rue des Trois-Rois, ils interpellent Guillaume M., un dangereux délinquant multirécidiviste bien connu de leurs services puisque plusieurs d’entre eux l’ont déjà arrêté et sont ses policiers attitrés. Emmené au commissariat, il faudra bien quatorze heures de laborieuse garde à vue pour éclaircir cette ténébreuse affaire. En tout cas, c’est du sérieux, et même du lourd, il ne faut surtout pas laisser passer car il en va de la tranquillité de l’ordre public : Guillaume est convoqué au tribunal le 4 mars à 14 heures.

Mais ce 4 mars à 7h30, voulant certainement que personne, ni le procureur ni le juge, n’ait le moindre doute quant à la dangerosité de cet individu infréquentable, les policiers débarquent chez Guillaume pour perquisitionner son logement et le placent de nouveau en garde à vue jusqu’à 12h30. L’après-midi, tout étant ainsi ficelé, il est impossible que le procureur n’affirme pas, comme rapporté dans la presse : «C’est un acte de destruction volontaire et gratuit. (…) Je requiers donc un mois ferme.» Impossible que la présidente — en toute indépendance cela va de soi, et après avoir remarqué d’entrée : «Il paraît que vous étiez en garde à vue ce matin ?» — ne dise pas «en avoir assez de juger ce genre de dégradations», estimant que «c’est le degré zéro de la délinquance» ; et qu’elle ne déclare pas n’avoir «aucun doute» sur la culpabilité de Guillaume étant donné les témoignages des policiers, auxquels elle accorde sa «totale confiance»… Mais, ajoute-t-elle, comme elle ne veut pas envoyer «un petit imbécile en prison», il n’écope «que» de 70 heures de travaux d’intérêt général. Ouf, nous respirons : heureusement quand même que le bagne n’existe plus !

Tout cela laisse songeur à plus d’un titre. D’abord, selon les policiers, le coupable «force le panneau vitré et met l’affiche à terre» ; mais l’ont-ils pris en flagrant délit boulevard de Tassigny comme ils l’affirment ou l’ont-ils interpellé à plusieurs centaines de mètres de là, rue des Trois-Rois, comme l’assure Guillaume ? Et forcer la serrure, est-ce la dégrader ? À moins que la «dégradation» concerne seulement le fait de mettre une affiche publicitaire «à terre» ? Ensuite, où sont les preuves matérielles de leurs allégations ? Par exemple, avec quoi la serrure de la fameuse sucette a-t-elle été dégradée ? Rien n’ayant été trouvé sur ledit coupable, aurait-il utilisé ses ongles, ou peut-être même ses dents, pour arriver à ses fins ? Enfin, la perquisition a été faite chez Guillaume pour «dégradation de biens publics et privés et menaces de mort sur commissaire», donc parce que la police lui attribuait les tags genre «Papineau au poteau» réalisés ces derniers temps au centre-ville de Poitiers. Et pourquoi a-t-on fouillé chez lui ? Pour lui mettre sous le nez des «éléments» démontrant qu’elle voyait juste, comme l’a affirmé l’officier de police judiciaire ; ou bien pour vérifier ce qu’il y avait à son domicile ? Dès son arrivée au commissariat, en effet, l’avocate de Guillaume a appris qu’il sortirait sûrement vers midi, preuve que la police ne croyait pas découvrir grand-chose chez lui…

Ici comme dans bien d’autres affaires, tout repose sur la seule parole des policiers qui savent pertinemment à qui ils nuisent — car Guillaume est un militant politique notoire depuis le mouvement étudiant de l’an dernier. Et il y a plus sordide que l’indigence des éléments de l’enquête : les faits incriminés eux-mêmes. Huit policiers, quatorze heures de garde à vue, une perquisition, cinq heures d’une nouvelle garde à vue, un procès en correctionnelle, tout ça pour … une supposée serrure de panneau publicitaire abîmée (ou une affiche publicitaire mise à terre) par on ne sait qui. N’est-ce pas recourir à l’artillerie lourde pour écraser une puce ?

Alors, pourquoi une telle débauche d’énergie répressive ? Parce que, selon nous, les affaires telles que celle-ci servent à dissuader les jeunes militants de s’engager sur le terrain politique ou à intimider ceux qui s’y sont déjà engagés. Elles servent aussi à détourner l’attention de l’essentiel, qui est apparu clairement aux yeux de tous dernièrement : les agissements de la préfecture et de la police, l’alliance objective de la mairie et de la préfecture, et le constat que nous sommes dans un pays exsangue et profondément inégalitaire dans lequel la seule réponse des autorités (État comme collectivités locales) est la répression. Une répression qui sert, bien sûr, à occulter le problème mais aussi à empêcher d’envisager d’autres solutions.


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