Guy Debord, son art et son temps

Publié le par la Rédaction


Film de Guy Debord

Octobre 1994



S
cénario inédit du moyen métrage de Guy Debord réalisé par Brigitte Cornand

Pour la sortie des Commentaires sur la société du spectacle en 1988, Franz-Olivier Giesbert dit tout le mal qu’il pense de Guy Debord.
[Lino Léonardi joue à l’accordéon Lézard d’Aristide Bruant.]

«J’en foutrai jamai’ un’ secousse,
Mêm’ pas dans la rousse,
Ni dans rien»

[Musique jouée à l’accordéon par Lino Léonardi sur des poèmes de François Villon.]
Guy Debord, son art et son temps

I. Son art

Vues du Pont-Neuf.

Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
Change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel).

Vues du Pont-Neuf reconstitué dans un film de Leos Carax.

Guy Debord a très peu fait d’art, mais il l’a fait extrême.

Photo : Guy Debord.

En 1952, il a montré que le cinéma pouvait se réduire à cet écran blanc.
L’écran reste blanc pendant dix secondes.

Puis à cet écran noir.
L’écran reste noir pendant une minute et vingt secondes.

Debord est resté depuis pareillement indifférent aux goûts et aux jugements de l’opinion publique. Et on lui a reproché bien d’autres immoralités ; et notamment d’avoir été presque toujours assez peu désintéressé quand il s’agissait d’argent facile : ayant régulièrement obéi au principe : «À cheval donné, on ne regarde pas la bride.»

Pages de Mémoires. Inscription : «Ne travaillez jamais». Première page manuscrite de La Société du spectacle. Directive no 1, Dépassement de l’art, et no 2, Réalisation de la philosophie.

Ces belles têtes de voyous qui l’ont continuellement entouré, ont aussi grandement influencé dans ses excès.

Photos d’Alice Becker-Ho, Ghislain de Marbaix, Jacques Herbute, Ivan Chtcheglov, Gil J Wolman, Asger Jorn, Toñi Lopez-Pintor.
[Fin de la musique.]

II. Son temps

Le Pont-Neuf emballé par Christo.

«Et maintenant je me propose d’être anti-télévisuel dans la forme comme j’ai pu l’être dans le contenu.»

La mer d’Aral à peu près disparue.
Des incendies de forêts.


J’écrirai mes pensées avec ordre, par un dessein sans confusion. Si elles sont justes, la première venue sera la conséquence des autres. C’est le véritable ordre.

[Musique de Lino Léonardi.]
Cette fille des Andes, inexorablement aspirée par une coulée de boue, suite d’une éruption volcanique, a donné aux médiatiques du monde entier l’occasion de discuter en termes d’éthique sur une déontologie qu’ils devraient peut-être choisir de s’imposer dans certains cas extrêmes : doit-on montrer de telles images ? ou pourquoi devrait-on s’en priver ?

Les professionnels ont tous fermement conclu que rien n’est à cacher des malheurs du monde. Aucune fausse sensiblerie du public ne devrait empêcher de projeter ce que l’on a eu le mérite de filmer à l’occasion ; et d’autant plus quand, pour une fois, il s’agit de quelque chose de vrai. Les media veulent prouver ainsi comme ils sont partout, et jusqu’à l’extrême, attachés à la vérité. Et bien convaincus qu’un détail, regardé de très près, est ordinairement un parfait et univoque modèle de la vérité.
[Fin de la musique.]

Combat de catch féminin au Japon.
Recherche pétrolière dans le sous-sol du Bassin parisien.


Parfois, le dimanche…

Implosions de tours et barres H.L.M.

Ce qui a été si mal construit doit être plus vite démoli.

Forêts sous l’effet des pluies acides.

On a cru que l’économie était une science ; on se trompait évidemment. D’ailleurs on sait bien maintenant qu’elle ne serait ni la première, ni la dernière des sciences de l’ennemi à se révéler fallacieuse.

Défilés des S.A. avant 1934.

1933 a été une des plus sinistres dates historiques de ce siècle ; qui n’en a guère connu de bonnes.

Assassinat de J.F. Kennedy à Dallas.
L’État «démocratique» est devenu plus étrange.

Répression place Tien An Men à Pékin en 1989.

Le seigneur de la guerre qui régnait alors à Pékin a justement considéré que «le sort du Parti et de l’État était en jeu à Tien An Men». Il a donc agi en conséquence ; et il y règne encore, parfaitement insensible à toutes les idéologies des récentes modes médiatiques.

Tanks dans les rues de Moscou.
Tontons macoutes à Haïti.
Tirs lors d’une manifestation à Alger.


Le monde invérifiable.

Une Somalienne est lynchée sous le regard impassible de militaires venus «restaurer l’espoir» sous l’égide de l’O.N.U.

Élèves dans un lycée professionnel. Saccages d’écoles. Agressions de profs. Jeunes justifiant le principe.

[Musique de Lino Léonardi.]
Ce sont les plus modernes développements de la réalité historique qui viennent d’illustrer très exactement ce que Thomas Hobbes pensait qu’avait dû être la vie de l’homme, avant qu’il pût connaître la civilisation et l’État : solitaire, sale, dénuée de plaisirs, abrutie, brève.
[Fin de la musique.]

«Radio Paris ment, Radio Paris est allemand». Paris occupé. Le mobilier parisien aujourd’hui.

Aujourd’hui l’heure nazie est devenue celle de toute l’Europe.

Passage à l’heure d’hiver.
Film de la commission de l’énergie atomique américaine sur une alerte radioactive.
Tchernobyl qui ne finira sans doute jamais.
Lancement de la chaîne d’information continue L.C.I.


Interview de Georgina Dufoix par Anne Sinclair : responsable mais pas coupable.

Les salariés ont le droit de voter.

Et vous évalueriez combien ça devra nous rapporter personnellement ?

Les salariés ont le droit de voter.

Film sur Arthur Cravan s’entraînant pour un combat de boxe. Photo d’Arthur Cravan.

[Musique de Lino Léonardi.]
À l’origine du dadaïsme, on trouve le poète-boxeur Arthur Cravan qui fut, lors du premier conflit mondial «déserteur de dix-sept nations».
[Fin de la musique.]

Colonnes de Buren au Palais-Royal.
Code-barres.


Le néo-dadaïsme est le dadaïsme d’État qui ne tire un petit effet de choc qu’en se produisant dans les palais nationaux.

Œuvre d’art nucléaire : troupeau de moutons factices paissant au pied de la centrale de Cattenom.

Le nucléaire aime s’entourer de la représentation de son animal fétiche. Magritte aurait eu l’occasion d’écrire : «Ceci n’est pas un mouton.»

Silvio Berlusconi interrompt ses vacances en Sardaigne.
Funérailles de Pierre Bérégovoy.
Longue file d’attente devant le musée du Louvre.


[Musique de Lino Léonardi.]
La culture de tout le passé fait l’objet d’un consensus universel et d’une admiration égalitaire. Mais dans chacune de ses manifestations concrètes, il lui arrive souvent d’être en fait aussi peu authentique que le Pont-Neuf reconstitué d’aujourd’hui.

Longue file d’attente devant le musée d’Orsay.

On sent l’odeur du cancer rue Daguerre.

On sent l’odeur du cancer rue de Buci.

Le cancer est remboursé par la Sécurité sociale.
[Fin de la musique.]

L’Internationale chantée par des contestataires chinois place Tien An Men en 1989.

Éloge de la dialectique, tout est à rejouer.

Interview de Bernard Tapie par Claire Chazal.

Chaque fois que Bernard Tapie parle de lui-même, on se demande quelle malhonnêteté aurait jamais pu lui être reprochée ?

Discours de Yasser Arafat à l’U.N.E.S.C.O.
Philippe Alexandre, Serge July et Christine Ockrent, au cours de leur émission
À la une sur la 3.

Trois barons médiatiques repensent l’actualité du monde et nous y font longuement participer.

Les nouveaux salons politico-littéraires de Paris.

Ici, l’excellence de chacun sera confirmée par le permanent clin d’œil admiratif des deux autres.

«Dégueule toujours, on verra ce que c’est.»

Manif d’Act Up et intervention du responsable d’Act Up lors de la Journée mondiale de lutte contre le sida en décembre 1991.

Avec la pilule, on ne doit ni boire ni fumer. Faut pas rêver !

La défense immunitaire a fait son temps sur la Terre.

Retrouvailles en direct de la famille Boutboul. Même séquence avec la bande-son des «Nuits fantastiques du Loto».
Inondations catastrophiques à Vaison-la-Romaine.
Paysage virtuel.
Pub vidéo de la D.R.S.P. (Direction régionale des services pénitentiaires) d’Alsace-Lorraine.

Mais où veut-on en venir ?

Sur quoi veut-on nous enthousiasmer ?

Il s’agit bel et bien du travail des taulards.

Cette D.R.S.P. se présente comme l’héritière la plus légitime du travail en usine.

Cadavres en masse au cours d’une épidémie au Rwanda.

Portraits.
[Musique de Lino Léonardi.]
Alice Becker-Ho
Auteur de : L’Essence du jargon.

Ghislain-Gontran de Saint-Ghislain des Noyers de Marbaix
Auteur : Monsieur Gontran.

Jacques Herbute
Dit : Barate.

Ivan Vladimirovitch Chtcheglov
Auteur de : Formulaire pour un urbanisme nouveau.

Gil J Wolman
Auteur de : L’Anticoncept.

Asger Jorn
Auteur de : Pour la forme.

Toñi Lopez-Pintor
Dite : L’Andalouse.
[Fin de la musique.]

Mitterrand au Panthéon après son élection en 1981.
Briquets allumés et brandis lors d’un concert.
Ouverture du sommet du G 7 à Naples. Clinton et son entourage joggant.


À l’été de 1994, les principales puissances démocratiques qui, sous l’appellation de G 7, vont décider collectivement de tous les principaux aspects de l’administration de la société mondiale nouvele, entrent triomphalement dans Naples.

[Le 14 novembre 1994, Guy Debord avait donné son accord au p-dg de Canal + pour qu’il organise une soirée spéciale dans le mois de janvier 1995, en sachant que lui-même n’y serait pas. Guy Debord, son art et son temps a été diffusé le 9 janvier 1995 sur Canal + lors de la soirée intitulée «Guy Debord, sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps», qui comprenait aussi la diffusion du long-métrage La Société du spectacle (1973) suivi du court-métrage Réfutation de tous les jugements, tant élogieux qu’hostiles, qui ont été jusqu’ici portés sur le film «La Société du spectacle» (1975).]



Fiche technique

(octobre 1994)

Film de Guy Debord
Réalisé par Brigitte Cornand
Moyen-métrage (60 min), noir et blanc
Documentation : Géraldine Gauvin
Montage : Jean-Pierre Baiesi
Musique de Lino Léonardi extraite de son album consacré aux poèmes de François Villon

Production déléguée : INA, avec la participation du CNC
Coproduction : Canal+/INA



Lettre à Brigitte Cornand, que Guy Debord avait rencontrée au printemps 1992, à propos de la réalisation du film Guy Debord, son art et son temps

Le 27 mars 1993
Chère Brigitte,

Je vous confirme les conclusions de notre récente conversation en Normandie. J’approuve, dans ces conditions précises, votre projet de réaliser une émission historique d’une heure, touchant mon art et mon temps.

Je vous indiquerai — ou parfois vous fournirai directement — tous les éléments, visuels et sonores, qui seront exactement nécessaires pour répondre à cette intention. Je garantirai à la fin la pertinence de ces éléments, et l’authenticité de leur emploi pour traiter effectivement le sujet : chose précieuse puisque l’on sait combien il a été jusqu’ici pollué par tant de légendes. Vous serez seule responsable, devant moi, des moyens adéquats de cette réalisation ; sans qu’il y ait aucune intervention, restriction, ni commentaires de la part de personne d’autre. Je ne veux entendre, ni ne veux que vous entendiez vous-même, de quiconque, aucune sorte de remarque, même élogieuse. Il serait en effet impensable que je reconnaisse implicitement à qui que ce puisse être, la plus minime compétence, ni la moindre qualité pour rien juger de mon œuvre ou de ma conduite.

Vous veillerez aussi à ce que la production s’engage au préalable avec une précision, et à une hauteur suffisantes sur la question des droits d’auteur.

Bien amicalement à vous,


Guy Debord



L
ettres de Guy Debord à Lino Léonardi

6 octobre 1994

Cher Lino Léonardi,

Je suis depuis toujours votre admirateur. Vous sentirez combien je me réjouis de votre contribution au film que l’on va faire maintenant sur «mon art et mon temps».

J’ai l’intention d’employer l’accompagnement à l’accordéon que vous avez composé pour l’œuvre de François Villon. Cette musique me paraît être en parfaite harmonie avec Villon et l’esprit même de son époque ; comme aussi de la nôtre. L’accordéon nous ramène toujours à l’émouvante présence des voyous de Paris, parmi lesquels je me flatte d’avoir pu être rangé.

Par ailleurs, dans un bref préambule à ce film, j’aimerais faire entendre, comme un motif plus personnel, l’air de Bruant : «On prend des manières à quinze ans, puis on grandit sans qu’on les perde.»

Brigitte Cornand, la réalisatrice, vous fera visionner dès que possible ce qui a été fait pour le moment.

Je vous joins ici deux livres, dont un récent sur l’argot qui vous intéressera, j’espère.

Bien cordialement à vous,

Guy Debord

**

24 octobre 1994

Cher Lino Léonardi,

Je vois maintenant quel problème soulève Le Lézard. En somme, Bruant n’aurait pas choisi lui-même sa musique ; c’est sans doute pourquoi j’ai entendu souvent le texte simplement dit. Je ne le connais pas chanté par Mouloudji, qui doit être mieux que la version Ogeret-Moustald. Je pense que ce serait mieux encore si vous composiez l’air vous-même.

Je ne dispose que de deux minutes de préambule, au moment où parlent de moi avec hostilité des gens «autorisés». Je voudrais arrêter l’air sur ce passage :
«J’en foutrai jamais un’ secousse,
même pas dans la rousse,
ni dans rien.»
Pour le thème principal, je voudrais la musique du Testament proprement dit (Je plains le temps de ma jeunesse ; la grosse Margot ; Pauvre je suis ; Ballade des menus propos ; Épitaphe), plus celle de la Ballade du concours de Blois ; et ceci dans l’ordre que vous choisirez et pour les séquences qui conviennent le mieux.

J’aurai grand plaisir à vous recevoir en Auvergne, dès que cela vous conviendra.

Bien cordialement,

Guy Debord

**

8 novembre 1994

Cher Lino Léonardi,

Je viens d’entendre aujourd’hui votre musique. C’est magnifique. Et c’est exactement ce que je souhaitais.

Je vous remercie pour tout ; et plus singulièrement pour l’air de Bruant, qui est venu à merveille pour m’aider à répondre avec une insolence suffisante à ces spécialistes.

Très amicalement,

Debord



Dernière déclaration de Guy Debord communiquée à Brigitte Cornand par Alice Debord pour paraître à la fin du film Guy Debord, son art et son temps le 9 janvier 1995


Maladie appelée polynévrite alcoolique, remarquée à l’automne 90. D’abord presque imperceptible, puis progressive. Devenue réellement pénible seulement à partir de la fin novembre 94. Comme dans toute maladie incurable, on gagne beaucoup à ne pas chercher, ni accepter de se soigner. C’est le contraire de la maladie que l’on peut contracter par une regrettable imprudence. Il y faut au contraire la fidèle obstination de toute une vie.

Publié dans Debordiana

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