Grève des travailleurs sans-papiers : Une lutte exemplaire gâchée par des appareils

Publié le par la Rédaction

Lorsque vous lirez cet article, la grève des travailleurs sans-papiers aura au mieux pris d’autres formes, au pire, elle sera éteinte sans avoir obtenu gain de cause. En effet, un cocktail d’épuisement des grévistes, de multiplication d’évacuations des piquets (plus les OQTF — obligations de quitter le territoire français — qui pleuvent) après le durcissement du gouvernement suite à l’après-élections régionales aura eu raison temporairement de cette vague de grèves débutée le 12 octobre 2009.

 

Dans le prolongement du mouvement engagé le 15 avril 2008, cette deuxième vague a débuté le 12 octobre 2009 (à la veille de l’hiver, ce qui ne gênait pas les apparatchics), d’abord par un millier de sans-papiers de la région parisienne occupant leurs lieux de travail, des agences d’intérim, des lieux symboliques comme la fédération patronale du BTP, l’institut de formation de la restauration.

 

Les secteurs concernés par le mouvement sont le nettoyage, la sécurité, la restauration, l’intérim, le BTP et l’aide à la personne.

 

Très vite, les premiers grévistes seront rejoints par des milliers d’autres pour être, au plus fort de la grève, près de 6300 recensés, travaillant dans et pour 2100 entreprises d’une quarantaine de départements et 400 travailleuses de l’aide à la personne exerçant chez des particuliers.

 

Ils et elles sont «soutenus» nationalement ou dirigés par onze organisations syndicales et associatives (CGT, SOLIDAIRES, CFDT, FSU, UNSA, LDH, CIMADE, RESF, FEMMES ÉGALITÉ, DROITS DEVANT, AUTRE MONDE), la CGT y ayant une place prépondérante. Participent également sur certains piquets et départements d’autres organisations comme la CNT et des ASTI.

 

Le 1er octobre, ces onze organisations ont envoyé une lettre au Premier ministre pour demander la mise en place d’une nouvelle circulaire devant permettre la régularisation des salarié(e)s sans papiers, quels que soient leur statut, leur situation, leur nationalité, leur secteur d’activité, sur des critères simples appliqués dans l’ensemble du territoire et devant garantir une égalité de traitement de chaque salarié(e) quels que soient son lieu de travail et son département afin de casser l’arbitraire — dicté par le gouvernement — des préfectures régularisant ou pas comme on jouerait à la loterie.

 

Cette bataille pour les sans-papiers soumis aux travaux les plus pénibles est d’obtenir, par la régularisation du séjour, des droits (comme l’assurance maladie, le chômage, l’aide aux logements, les aides sociales) dont ils sont exclus bien que cotisant à la sécu, aux assedic, retraites et payant des impôts, et surtout d’arrêter de subir la pire exploitation avec en prime la peur de l’arrestation et de l’expulsion.

 

La nouveauté de cette deuxième vague, c’est de regrouper les sans-papiers par corps de métiers afin de toucher les entreprises et des lieux symboliques pour regrouper les sans-papiers isolés dans les petites boîtes.

 

Même si les initiateurs de la deuxième vague, et en particulier le CGT, ne l’avoueront pas, les travailleurs isolés, intérimaires, les femmes travaillant dans l’aide à la personne, les travailleurs au noir sont pleinement associés à la grève, ce qui est à mettre à l’actif de l’occupation de la Bourse du travail de Paris par la CSP 75 qui avait dénoncé cet «oubli» lors de la première vague.

 

Cette occupation qui a laissé des traces avait duré du 2 mai 2008 au 24 juin 2009 et s’était terminée par l’évacuation musclée des sans papiers par les gros bras du service d’ordre de la CGT.
La plupart des évacués se retrouvent aujourd’hui rue Baudelique dans le 18e arrondissement, dans un grand immeuble de la CPAM.

 

Le contexte de la grève

 

Il faut souligner que, comme le dit le site de «ouvalacgt» «la réalité, c’est que fin 2007, la confédération prend les affaires en mains, sur une base extrêmement restrictive, limitation des grèves à quelques actes symboliques pour faire pression, acceptation des bases de l’économie capitaliste et de l’immigration choisie».

 

Conséquence, la lutte pour la régularisation des seuls travailleurs sans papiers n’est pas un axe de régularisation qui s’inscrit dans la revendication globale de la régularisation de tous les sans-papiers, mais devient un axe compatible dans le cadre de l’économie capitaliste. La régularisation par le travail, qui devait être une des formes de régularisation se rajoutant aux autres, devient le critère de régularisation exclusif.

 

Pour Chauveau [Chauveau, membre du PCOF, est le leader de l’UL CGT de Massy en Essonne qui, depuis de très longues années, a soutenu des sans-papiers en Essonne. Dans le mouvement syndical, c’est un peu une exception qui confirme la règle. L’UL de Massy a été par exemple très en pointe dans les premières grèves dans l’Essonne à Modelux, ainsi qu’en 2007 à Buffalo Grill à Viry-Chatillon. Il semble aujourd’hui que Chauveau ait été recadré et, même s’il se présente comme le coordinateur pour la CGT de la grève des sans-papiers, celle qui fixe les orientations stratégiques c’est la responsable pour les questions d’immigration, Francine Blanche.], en dehors de la régularisation par le travail il n’y a pas de salut, alors que les faits et les chiffres démentent cette position. En 2008, sur 28'000 régularisations seulement 2800 — un dixième — l’ont été par le travail.

 

Si ce conflit est bien un conflit du travail pour la revendication des droits (protection sociale, conditions de travail, etc.), du fait de la revendication des papiers pour le séjour, il le dépasse et rejoint le long combat des sans-papiers qui, depuis des décennies, se battent pour la régularisation de tous les sans-papiers.

 

Que fait-on par exemple des demandeurs d’asile qui n’ont pas l’autorisation de travailler dans le droit au séjour français ? En outre la date du lancement de cette deuxième vague se situe à quelques semaines de l’évacuation désastreuse de la Bourse du travail — ce qui a provoqué moult remous au sein même de la CGT — et à deux mois à peine du congrès confédéral de décembre qui a vu naître une contestation interne, somme toute limitée mais très remuante, de la ligne d’accompagnement des contre-réformes du capitalisme.

 

Par conséquent, le lancement de cette deuxième vague, préparée par la CGT dès début septembre, avait un double objectif : redorer le blason de la CGT après l’épisode peu glorieux de l’évacuation de la Bourse, et montrer, à deux mois du congrès, en utilisant la combativité des sans-papiers, que la CGT était toujours dans les luttes.

 

Une combativité exemplaire des sans-papiers

 

C’est dans ce contexte peu favorable que la grève a commencé et personne ne pouvait pronostiquer une durée aussi longue. C’est bien la combativité de travailleurs qui n’ont plus rien à perdre que leurs chaînes qui a permis de durer, malgré les évacuations par la flicaille de nombreux piquets qui se reconstituaient plus loin, malgré l’inconfort de nombreux sites occupés, et c’est cette détermination, avec l’aide de quelques soutiens, qui a permis aux grévistes de passer ce rude hiver.

 

Depuis quelques années, avec l’aide de quelques syndicalistes notamment l’UL CGT de Massy, des grèves de sans-papiers sont apparues notamment en Essonne et dans Paris (Modelux, Buffalo Grill, Paristore, Métalcouleurs), puis quelques milliers de travailleurs sans-papiers se sont mis en mouvement le 15 avril 2008, obtenant plusieurs centaines voire quelques milliers de régularisations.

 

Ces mouvements ont eu le mérite de mettre sur la place publique que ces travailleurs étaient des salariés sans droit, qu’ils travaillaient dans les secteurs les plus pénibles et non délocalisables, comme l’aide à la personne, la restauration, le nettoyage, le BTP, qu’ils étaient souvent employés par des sous-traitants de très grosses boîtes, comme Bouygues, Eiffage, Carrefour, Ikea etc., et même par des entreprises qui se prétendent encore des services publics, comme la SNCF et la RATP.

 

Ces grèves ont fait accéder la lutte des sans-papiers, souvent cantonnée à l’aspect humaniste, à la dimension de classe, des travailleurs se battant pour leur émancipation, qui réclament ne plus vouloir être des esclaves modernes, tout juste bons à cotiser et à s’épuiser au travail sans autre droit que de la fermer sinon c’est la porte et, dans la rue, la peur au ventre d’une mauvaise rencontre avec les uniformes bleus qui peuvent vous valoir l’emprisonnement et l’expulsion.

 

Des stratégies d’appareils qui ne permettent pas de gagner

[Le 24 novembre 2009, après quatre réunions entre organisations syndicales signataires de la lettre adressée au Premier ministre avec le ministère «de la rafle et du drapeau», Besson promulguait une circulaire provocatrice qui renforce l’arbitraire des préfectures. En outre un délai de séjour de 5 ans est fixé ; elle laisse de côté les travailleurs non déclarés, et en particulier les travailleuses dans l’aide à la personne, les Algériens et les Tunisiens en sont exclus et, cerise sur le gâteau «empoisonné», la circulaire parle de métiers en tension par région, alors que les sans-papiers y travaillent depuis de nombreuses années et sont déjà pris en compte dans les statistiques de l’emploi.]
[Début mars 2010, sort une «approche commune», entre organisations syndicales et certains dirigeants de groupe patronaux comme Veolia, des syndicats patronaux comme la CGPME ou des clubs de pensée comme le groupe Ethic, issu du MEDEF. Cette approche (qui n’a aucune valeur juridique) demande au ministère du Travail de revoir les principaux critères qui font obstacle à une régularisation large des travailleurs sans-papiers, en restant malgré tout assez vague sur les intérimaires et en renvoyant les travailleuses de l’aide à la personne à des discussions ultérieures. Le gouvernement, par l’intermédiaire de sa tête de fouine (c’est vrai, c’est pas sympa pour les fouines), mettra en doute le texte patronat-syndicat et est sur le point de pondre une nouvelle loi sur l’immigration «clandestine» (les mots qui font peur ne sont pas choisis au hasard…). Par ailleurs, notons que sur cette approche commune présentée par les Onze comme une avancée, le vice-président d’Ethic, Léonidas Calogeropoulos, déclare : «Nous n’avons rien contre des règles beaucoup plus dures pour l’avenir» ; en d’autres termes, on entrouvre un peu la porte de la régularisation pour vite la refermer et la cadenasser.]

 

Comme décrit ci-dessus, la stratégie de la CGT (les autres s’alignant de fait au nom de l’unité) n’est pas d’engager un combat frontal contre le gouvernement, ni contre le patronat qui exploitent les sans-papiers (donneurs d’ordre et sous-traitants).

 

De fait, cette lutte ne s’est pas démarquée de l’immigration choisie prônée par le gouvernement et elle est même gangrénée par des pratiques syndicales, fruits de l’évolution de plus en plus collaborationniste de cette confédération.

 

Pas ou peu d’informations sur cette lutte dans les entreprises, peu ou pas du tout de soutien des sections syndicales même dans les boîtes concernées par la grève.

 

Service minimum syndical pour aider les grévistes sur les piquets et aider à la visibilité des sites occupés ; conséquence de tout cela : peu ou pas d’impact sur la production dans les entreprises concernées (sous-traitants et donneurs d’ordre).

 

En outre, la création d’un rapport de force concret et tangible sur le terrain est secondaire par rapport à des actions médiatiques avec des «people», ainsi qu’au regard de la stratégie de lobbying auprès de représentants du patronat ; de fait, la préférence est donnée à des discussions à froid avec les patrons pour obtenir un infléchissement improbable du gouvernement.

 

D’où la non volonté d’élargir le mouvement au delà de la région parisienne, la non volonté de donner une dimension nationale par une manif centrale.

 

Par ailleurs, le refus désastreux d’inscrire cette lutte dans le combat pour la régularisation de tous les sans-papiers divise les sans-papiers eux-mêmes et rebute des militants investis de longue date dans la solidarité aux sans-papiers.

 

Pour couronner le tout, l’absence de démocratie dans le mouvement, la volonté de contrôler coûte que coûte cette lutte, le manque de transparence sur les informations, les décisions prises par un comité restreint fragilisent la lutte. Toute proposition faite en dehors de ce cercle de dirigeants auto-proclamés est combattue.

 

Quant aux piquets, l’information peine à être relayée ; quasiment chaque semaine, il y a bien une réunion des délégués grévistes au siège de la CGT à Montreuil, mais c’est plus pour écouter la bonne parole du professeur Chauveau qu’une AG de délégués échangeant et prenant des décisions en toute autonomie.

 

Pour conclure provisoirement, cette grève unique en Europe par sa durée et le nombre de travailleurs sans-papiers concernés n’a pas pu donner tout son potentiel de radicalité.

 

La condition sine qua non d’une victoire dépendra du degré d’autonomie des principaux concernés et de leur volonté de réinscrire la lutte des travailleurs sans-papiers pour la régularisation de tous les sans-papiers quel que soit leur statut.

 

Obtenir une circulaire avec des critères clairs, étendus, simples, pourquoi pas ? Mais à condition d’inscrire cette revendication dans la lutte pour la régularisation de tous et la libre circulation des personnes, sinon on divise le mouvement et on tombe dans le piège de l’immigration choisie.

 

Christian Essonne
Courant alternatif no 200, mai 2010.

 


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