Grèce : que résonne le cacerolazo !

Publié le par la Rédaction

 

 

La crise grecque ? Rien de neuf sous le soleil. Il y a un peu moins de neuf ans, l’Argentine endurait à peu près la même situation, pays contraint à la faillite par l’action du FMI et les errements de ses gouvernements successifs. Confrontée à une semblable perspective — la faillite —, la Grèce applique bêtement une identique recette, celle de la rigueur. Des sacrifices, toujours des sacrifices.

 

Où que tu tournes la tête, tu entendras le même refrain [ À l’exemple de Nicolas Sarkozy, qui a salué le «courage» et «l’engagement» du chef du gouvernement grec.]. Mais c’est encore chez l’une des figures du Parti (prétendument) socialiste, homme si populaire qu’il pourrait même être l’un de ses candidats aux présidentielles, que cette mélodie résonne de la façon la plus stridente. Juges-en donc : «Je suis admiratif de l’extrême rigueur choisie par le gouvernement Papandréou qui a préféré de durs sacrifices immédiats pour sortir au plus vite son pays de la crise», a clamé aujourd’hui Dominique Strauss-Kahn. Avoue — en passant — qu’il y a une désolante ironie à voir un membre du Parti socialiste — fut-il président du FMI — louer avec tant d’enthousiasme «l’extrême rigueur» et les «durs sacrifices» d’un plan mis en place par l’un de ses «camarades» européens — par ailleurs président de l’Internationale socialiste [Si, si : Georges Papandréou, Premier ministre grec, est bien président de l’Internationale socialiste…]. Oui : il faudrait en rire…

Il faudrait rire — aussi — des accents bellicistes d’un Premier ministre grec ayant successivement déclaré que la population grecque est «en état de guerre pour sauver le pays», que tous ses membres doivent «livrer la bataille pour la Grèce, comme ils le feraient pour leur propre maison» et que seule compte «la lutte pour la survie». Avant de poursuivre dans la veine guerrière : «Nous ne désertons pas. Depuis cinq mois, le gouvernement livre tous les jours la bataille partout.» Que veux-tu ? C’est Verdun. Qui s’étonnera — alors — que la plus absurde des guerres de tranchée économique fasse des victimes par centaines de milliers ? Pas les stratèges du FMI, en tout cas : eux ont l’habitude de semer la désolation.

 

L’exemple argentin

La nouvelle est passée plutôt inaperçue. Il y a quinze jours, l’Argentine a proposé à ses (gros) créanciers privés — ceux qui s’estiment lésés depuis que le pays s’est déclaré en faillite en décembre 2001, annonçant ne plus pouvoir les rembourser — un échange de titres, créances qui seraient rachetées au tiers de leur valeur nominale (proposition qui viendra à échéance d’ici une vingtaine de jours) et pour un montant maximum de près de 30 milliards de dollars. L’arrangement, s’il est accepté, mettrait fin à «la mise à l’écart» financière de l’Argentine : le pays retrouverait du coup l’accès aux marchés, dont il était exclu depuis 2001.

 

Mais attention : si la dette est réduite d’un tiers, nul motif de réjouissance. C’est cette même dette qui a grimpé dans d’incroyables proportions depuis les années 70, gonflée par l’action conjointe de gouvernements corrompus, de milieux d’affaires sans scrupules et d’institutions financières véreuses.

Pour résumer : l’Argentine a payé un très lourd tribut aux oukases du FMI. Au long des années 90, le pays en a été un élève modèle, chanté pour sa docilité et sa bonne volonté, nation se pliant à toutes les recommandations de l’institution. Jusqu’à 2001. Soit jusqu’à ce que le pays se retrouve littéralement sur les rotules.


En clair, l’Argentine est étouffée par la dette — en 2002, le pays doit encore 130 milliards de dollars, après en avoir remboursé plus du double les 25 années précédentes, héritage du système corrompu et spéculatif de la junte militaire au pouvoir de 1976 à 1983. Le pays est aussi victime des rapaces gouvernementaux et des capitalistes de la Banque mondiale qui ont mis le pays en coupe réglée. La dette s’accroit sans relâche, les investisseurs fuient le pays, les spéculateurs parient sur son écroulement et le ministre de l’Économie, le très orthodoxe Domingo Cavallo [
Le même s’était déjà distingué au début des années 90, avec des «mesures d’économie» passant par le démantèlement du secteur public (à travers le licenciement de dizaines de milliers de fonctionnaires), des privatisations et la libéralisation de l’économie ainsi que des échanges extérieurs.], présente en juillet 2001 un plan «Déficit zéro», qui prévoit de nombreuses coupes budgétaires réclamées par Wahington et le FMI [Cela passe même par une loi, la «loi du déficit zéro» : celle-ci prévoit l’équilibre absolu entre les dépenses publiques et les rentrées fiscales.]. Pour cibles, les dépenses sociales, les traitements des fonctionnaires et des retraités, toutes choses drastiquement réduites — les employés des administrations perdent ainsi 13% de leurs salaires.

Des sacrifices jugés insuffisants par le FMI, qui les avait pourtant exigés à grands cris. Le refus de l’institution de verser en décembre 2001 un prêt de 1,2 milliards de dollars, qu’elle s’était engagée à accorder, précipite la situation. Motif de cette volte-face ? Les restrictions budgétaires n’auraient pas été suffisantes. Pis : quand le pays se retrouve réellement à genoux, exsangue, en janvier 2002, le FMI exige le paiement de la dette et des réformes radicales pour accorder un nouveau prêt. Impossible… En janvier 2002, le pays coule. Une situation catastrophique que Daniel Hérard et Cécile Raimbeau résument parfaitement dans l’excellent ouvrage L’Argentine rebelle [
En mars 2009, tous deux avaient accepté de répondre aux questions d’A.11.] :

«Début janvier, un plan économique d’urgence réinstaure subitement la fluctuation du peso par rapport au dollar. Le billet vert s’envole. L’inflation aussi. En quelques mois, le pouvoir d’achat des salariés chute de plus de 29%. Additionnés, les taux de chômage et de sous-emploi dépassent les 42%. Presque 60% de la population urbaine passe sous le seuil de pauvreté. Afin d’amadouer les pauvres qui protestent tous les jours, le président distribue de minables allocations de subsistance. Les petits épargnants, dont les économies dorment en banque, ont perdu dans la dévaluation un tiers ou plus de leur argent. Ils sont ruinés. Devant vivre de troc, ils tagueront les devantures des banques de messages enflammés : “Voleurs ! Fils de putes !” jusqu’à (…) fin 2002.»


Aujourd’hui encore, le nom de Domingo Cavallo est honni en Argentine : l’homme — par ailleurs inculpé pour des pots de vin et des malversations — vit aux États-Unis et ne se déplace plus dans son propre pays, quand il s’y rend, que sous la protection d’une forte escorte. Quant au FMI, il est tout autant détesté : personne n’a oublié comment l’institution n’a cessé de promouvoir, au long des années 90, l’intensification de la rigueur, tout en lâchant le pays comme une vielle chaussette en 2001-2002. Au fil des années, la politique du FMI n’a eu d’autre effet que de plonger le pays dans la récession et d’alourdir sa dette. Un désastre, dénoncé par ces milliers de manifestants arpentant, avec une casserole, les rues et avenues des villes argentines.

 

 

Rien d’innocent dans cette progressive descente aux enfers. Auteur de La Stratégie du Choc — livre qui décrit comment le système profite de chaque remous global, de chaque aspérité historique, pour arrimer plus solidement son emprise sur ceux que la catastrophe frappe — Naomi Klein explique, dans la même veine et un peu avant [L’extrait provient du Journal d’une combattante.] : «En Argentine, c’est l’idée même de la démocratie qu’on enferme en faisant comprendre au gouvernement qu’il ne pourra bénéficier d’un prêt du FMI qu’à condition de sabrer encore dans les dépenses sociales, de privatiser davantage de ressources et d’éliminer le soutien à l’industrie locale — tout cela au plus fort d’une crise économique attisée par ces mêmes politiques. Évidemment, les clôtures de ce genre sont aussi vieilles que le colonialisme. Ces transactions usurières “emprisonnent les nations libres”, a écrit Eduardo Galeano dans Les Veines ouvertes de l’Amérique latine. Il faisait référence aux modalités d’un prêt consenti à l’Argentine par l’Angleterre en 1824.»

 

Plus avant dans le même ouvrage, Naomi Klein poursuit : «Les partisans de la liberté des marchés prétendent que la crise actuelle nous donne non pas des raisons de mettre fin à l’austérité, mais l’occasion rêvée d’obliger le pays, en proie à un besoin urgent de liquidités, à se livrer pieds et poings liés au FMI.»

 

En Grèce, du pareil au même ?

Difficile de ne pas établir un parallèle entre les (dites) crises argentine et grecque. D’abord parce qu’un même emballement (artificiel) de la dette est à leur origine. Et aussi parce qu’une semblable perte de confiance dans le système monétaire national a aggravé la situation : en Argentine, ce sont les habitants et les investisseurs internationaux qui ont perdu foi dans la monnaie ; en Grèce, les agences de notation ont provoqué l’écroulement.


Mais le parallèle vaut surtout pour les prétendues solutions. Ainsi, côté hellène, la cure d’austérité vise à réaliser des économies de 30 milliards d’euros sur trois ans. Cette rigueur se veut contrepartie de l’aide internationale (du FMI et de l’Union européenne, soit un prêt de 110 milliards d’euros pour les deux) et passe, comme ça avait été le cas en Argentine, par de très larges coupes dans le traitement des fonctionnaires et des retraités (dans les deux cas, suppression des 13 et 14e mois, de salaire ou de pension). Elle va aussi avec une baisse des dépenses publiques, avec l’augmentation de la TVA — impôt injuste s’il en est — et avec la hausse des taxes sur l’alcool, le tabac et le carburant. Dernier point, comme pour enfoncer définitivement le clou, l’allongement de la durée de cotisation et le recul de l’âge légal de retraite (à 65 ans).

C’est ce qu’il convient d’appeler — même ceux qui en sont à l’origine l’avouent — des «sacrifices» d’une «extrême rigueur». Lesquels — et c’est bien le seul point positif — ne vont à l’évidence pas passer comme lettre à la poste. Un appel à la grève générale a ainsi été lancé pour ce mercredi, manifestation qui devrait réunir salariés du privé et du public. Et ensuite ? À dieu va…

C’est cette incertitude qui constitue, finalement, la principale distinction entre l’Argentine — il y a huit ans et demi — et la Grèce — aujourd’hui. Une profonde différence qui réside dans la capacité de résistance de la société civile. En Argentine, la crise avait quasiment stupéfié une population qui, si elle n’éprouvait plus que mépris pour sa classe dirigeante, ne s’attendait pas à pareille catastrophe. À l’inverse, les Grecs sont debout depuis longtemps, multiplient les mouvements de protestation et de contestation. Aiguillés par un puissant mouvement anarchiste, habitués aux manifestations violentes, ceux-ci ne se contenteront pas du cacerolazo (concert de casseroles) argentin [
Même si ce cacerolazo a parfois été sanglant : les manifestations des 19 et 20 décembre 2001 ont ainsi fait une trentaine de morts.]. Surtout, les Grecs sont beaucoup mieux préparés que les Argentins aux alternatives qui devront se substituer à un État défaillant et contrer des institutions internationales menaçantes. Tu sais quoi ? Le meilleur est peut-être à venir.

 

 

JBB - Article XI, 3 mai 2010.

 


Publié dans Grèce générale

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