Gladio : Les basses œuvres de l'OTAN

Publié le par la Rédaction


Les services américains de l’Otan ont créé, dans les linéaments de la guerre froide, un réseau souterrain d’agents, destiné à stopper le gars avec le couteau entre les dents tout en recyclant d’anciennes crapules fascistes. L’Italie offre l’exemple le plus flagrant de cette guerre clandestine : pendant plus de quarante ans, l’État italien, avec sa police, son armée et son extrême droite, a caché en son sein le Gladio («glaive»), une officine secrète employant tous les coups tordus de la déstabilisation pour contrer les mouvements sociaux et renforcer l’appareil répressif (loi Reale, loi Cossiga), y compris en préparant la possibilité d’un coup d’État autoritaire. Les «gladiateurs» étaient recrutés parmi des types qui feraient passer les phalanges de l’Ordre noir pour des enfants de chœur : jusqu’auboutistes de la République de Saló, activistes néonazis, ultras de l’armée et des carabinieri.

Le secret fut bien gardé jusqu’à ce que le président italien Andreotti rende un rapport officiel (1990) sur l’existence de cette structure, tout en cherchant à la dédouaner, et à se dédouaner, de ses actes les plus nauséabonds. En janvier 2006, le département d’État US admettait à son tour l’existence de l’Excalibur italienne tout en niant son implication dans des opérations false flag, c’est-à-dire des actions «sous faux pavillon» imputées perfidement à la gauche extraparlementaire. Pourtant, selon l’aveu du colonel Oswald Le Winter, ancien officier traitant du Gladio au sein de la CIA, les protocoles de l’Otan stipulaient clairement l’impunité pour les agissements des barbouzes fascistes. Otan qui prodiguait aussi financements, salaires, entraînements à la guerre révolutionnaire, armes dans un plan général de maintien de l’hégémonie américaine et de stratégie antisubversive. Qui va manipuler qui ? Les activistes néonazis vont donner l’impression d’agir comme des marionnettes autonomes alors qu’elles sont enchevillées avec les services secrets italiens, eux-mêmes en liaison constante avec les services ricains. Sans entrer dans des détails d’intrigues qui pourraient alimenter des dizaines de thrillers politiques, les opérations liées au Gladio furent les plus sanglantes et spectaculaires de la guerre contre-insurrectionnelle des années 70.

Le premier acte terroriste d’envergure intervint après l’«automne chaud» de 1969, durant lequel de grandes grèves ouvrières touchèrent les villes du Nord de l’Italie. À Turin, les ouvriers de la Fiat menaient depuis le mois de mai des grèves «articulées» entre secteurs et «tournantes» entre les ateliers afin de maintenir la pression la plus forte sur le patronat. Ces grèves sauvages, autonomes des bureaucraties syndicales et des appareils de gauche, développaient également des pratiques d’autoréduction et d’appropriation directe de marchandises et de services, comme les transports en commun et les loyers. C’est dans ce climat que la bombe de la Piazza Fontana va éclater. Le 12 décembre, le hall de la Banque de l’Agriculture à Milan explose. Bilan 18 morts et 80 blessés. Aussitôt l’enquête est réorientée des militants néonazis vers la piste anarchiste après traficotage des preuves les plus évidentes par les services secrets. Dans un tract («Le Reichstag brûle-t-il ?») distribué sept jours plus tard, des situationnistes italiens analysent les enjeux de cet imbroglio. Selon eux, ces attentats fournissent un prétexte commode «pour instaurer l’état de siège sur toute la société» et de dénoncer clairement la tentative d’«impliquer les anarchistes dans un scénario policier». L’anarchiste Pinelli est défénestré des locaux de la police et son camarade Valpreda, désigné comme coupable par délation, fera trois ans de prison avant d’être définitivement innocenté en… 1985.

Près de trente ans après cette période, le traumatisme du «terrorisme rouge» permet toujours à l’État italien de s’interdire l’amnistie de ces années-là. Pourtant — de la tentative de coup d’État fasciste du prince noir Borghese au massacre de la gare de Bologne (86 morts), en passant par la révélation de l’existence de la loge P2, vrai centre occulte du pouvoir en Italie et principal auxiliaire de la CIA, sans parler des questionnements sur l’Affaire Moro [Dans un documentaire récent, Steve Pieczenik, ancien membre du département d’État américain, reconnaît avoir saboté les négociations de libération d’Aldo Moro afin d’éviter le compromis historique entre Démocratie chrétienne et Parti communiste] —, les deux tiers des violences «illégales» commises de 69 à 80 furent imputables à l’extrême droite, c’est-à-dire aux services secrets, sous la tutelle du pacte atlantique.

Anatole Istria - CQFD no 66, avril 2009.
À voir : Fabrizio Calvi et Frédéric Laurent,
L’Orchestre noir, Arte, 1998.

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