Gladio : la guerre secrète des États-Unis pour subvertir la démocratie italienne

Publié le par la Rédaction

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L’enquête du journaliste Arthur Rowse, Gladio : la guerre secrète des États-Unis pour subvertir la démocratie italienne, publiée en 1994, a fait date. Il s’agissait de la première description détaillée de Gladio, le réseau italien des stay-behind, la structure clandestine de l’OTAN, dans une publication américaine. Cet article de fond n’a jamais été traduit en français. Il nous semblait intéressant de combler cette lacune.
Le point de vue de Rowse est celui du progressisme libéral américain. S’il comprend que Gladio a finalement détruit les partis du centre au lieu de les renforcer et renforcé ceux de la gauche au lieu de les détruire, il sous-estime son succès plus profond. La stratégie de la tension a permis, à travers le spectacle du terrorisme manipulé, d’extrême-gauche ou d’extrême-droite, de mettre un coup d’arrêt au lent glissement de l’Italie vers une révolution sociale, portée par le courant de tous ceux qui échappaient et s’opposaient à l’encadrement bureaucratique, syndical et politique. Toutefois, Rowse, qui possède une bonne connaissance des dessous inavouables de la politique étrangère américaine, a mis en lumière la dimension internationale des années de plomb en Italie, aspect généralement négligé par la critique sociale la plus avancée. Et quand certains auteurs ont évoqué cette dimension, ils se sont parfois égarés sur la fausse piste d’une fantasmatique manipulation de la politique italienne par les services secrets de divers régimes staliniens. Dès 1980, Gianfranco Sanguinetti avait réfuté ce leurre :
«[Certains] penseurs salariés, de Scalfari à Bocca, raisonnent (…) frauduleusement lorsque, tout en admettant comme je l’ai démontré que la stratégie des B.R. vise entre autres à empêcher l’arrivée du P.C.I. au pouvoir, ils font résulter ceci non pas de l’aversion que ce parti suscite dans certains secteurs du capitalisme italien et des services secrets, mais de l’aversion des staliniens soviétiques pour leurs homologues italiens. Nos penseurs à la petite semaine concluent donc que Moro a été enlevé avec l’appui du KGB et des services secrets tchécoslovaques. Les capitalistes italiens, les militaires et les agents du SISDE, du SISMI, du CESIS, de la DIGOS et de l’UCIGOS [Sigles de quelques services secrets officiels d’Italie], ainsi que Carter, seraient heureux de voir le P.C.I. au gouvernement en Italie, mais cela n’est malheureusement pas possible parce que les Russes et le KGB ne le veulent pas : quelle déveine ! Si derrière l’affaire Moro il y a le KGB, qui est donc derrière les couillonnades de Bocca et Scalfari ? Est-il possible qu’ils se soient hissés à de tels sommets par leurs seules forces ?
Quoi qu’il en soit, cette curieuse et stupide théorie, que l’intempestif Pertini[Septième président de la République italienne de 1978 à 1985] s’est hâté de faire sienne après coup, sert clairement à rassurer la mauvaise conscience de tous ceux qui veulent croire que cet État, puisqu’il est en guerre avec le terrorisme, ne peut le diriger.»
(Du Terrorisme et de l’État.)
D’aucuns continuent à soutenir cette «curieuse et stupide théorie» (développée par exemple dans Brigades rouges : L’histoire secrète des BR racontée par leur fondateur, ouvrage apportant par ailleurs d’intéressantes informations). Rowse, au contraire, montre comment le terrorisme manipulé résulte de l’aversion de certains secteurs du capitalisme italien et des services secrets italiens et américains, et plus encore, comment les États-Unis et l’Italie ont agi de concert dès la fin de l’après-guerre, pour conjurer un péril rouge obsessionnel. De ce point de vue, les années de plomb sont l’aboutissement d’un long processus contre-insurrectionnel mis en œuvre avec une constance machiavélique.

[Pour des facilités de lecture, nous diviserons cette enquête en quinze parties. Ajoutons qu’il existe une version du texte de Rowse, comprenant de nombreuses références bibliographiques versées en notes. À ce jour, nous n’avons pu nous la procurer. Si quelque lecteur était en mesure de nous transmettre une version américaine complète de ces notes, nous lui en saurions vivement gré.]

Jules Bonnot de la Bande, 18 décembre 2009
Critique à la hache du capitalisme moderne.


Introduction

En janvier [1994], Silvio Berlusconi est apparu sur la turbulente scène politique italienne monté sur un cheval blanc. Les électeurs étaient revenus des vieux leaders centristes traînés dans la boue suite à des scandales de corruption massifs. Alors que des élections parlementaires cruciales devaient avoir lieu deux mois plus tard et qu’il était probable que la gauche parvinsse au pouvoir pour la première fois depuis la deuxième guerre mondiale, l’homme d’affaires milliardaire entra en lice avec des candidats de droite qui n’avaient jamais exercé aucune charge. Aidé par l’écœurement des électeurs et grâce au concours d’importantes sociétés dans les médias et l’industrie, la coalition conduite par Berlusconi l’emporta largement, évitant la victoire anticipée de la gauche. Ce triomphe hissa la droite, y compris les néofascistes, à de nouveaux sommets depuis la fin de la guerre. Toutefois, un véritable changement semblait improbable, car Berlusconi reproduisit la vieille politique sous des noms et avec des slogans nouveaux. Berlusconi lui-même était nourri par le système et devait une grande part de son succès à Bettino Craxi, un ex-premier ministre socialiste déféré devant les tribunaux pour corruption le jour qui suivit l’élection de mars. Il ne fallut pas longtemps pour que l’opération «mains propres» de la droite se fasse souffler la vedette par les bras tendus des saluts fascistes et par les vivats au Duce.

La rapide ascension de Berlusconi eut beau prendre la plupart des observateurs au dépourvu, la scène avait été dressée par presque 50 ans d’ingérence américaine dans la politique italienne. Au nom du combat contre le communisme, les États-Unis contribuèrent à alimenter un niveau d’agitation politique qui frôla parfois la guerre civile. Les agents américains et leur homologues italiens prirent le contrôle d’organismes politiques clés, réduisant à certains moments la démocratie italienne à n’être rien de plus qu’un terrain d’essai des tactiques agressives de la CIA et de la Maison Blanche. La campagne clandestine, connue sous le nom de Gladio (qui doit son nom à une épée romaine à double tranchant) fut reconnue officiellement pour la première fois en 1990, quand elle prit fin.

L’importance de Gladio

Les Italiens avaient perçu de nombreux signes au cours des années montrant que les partis centristes (les démocrates-chrétiens et les socialistes) étaient favorisés et contrôlés jusqu’à un certain point par Washington. Mais c’est seulement quand le gouvernement italien l’admit officiellement en 1990 que la coalition au pouvoir commença à s’effondrer, prête à être réduite en morceaux deux ans plus tard par les scandales de corruption. L’ahurissante histoire de Gladio, qui continue à faire les gros titres en Europe, a tout juste été mentionnée aux États-Unis, où nombre de ses pages sombres restent secrètes.

En Italie, le programme avait été dirigé contre la menace que les communistes n’organisent une éventuelle insurrection ou ne parviennent à un partage du pouvoir à travers les urnes. Cependant, une insurrection était invraisemblable, puisque presque tous les postes dans la bureaucratie étaient occupés après la guerre par des anticommunistes convaincus, vétérans des forces de Mussolini, avec l’approbation des Alliés.

Pendant la guerre, la plupart des Américains se considéraient comme des héros qui avaient libéré l’Europe occidentale de la brutalité de ses dirigeants nazis et fascistes. Toutefois, il ne fallut pas longtemps après le débarquement américain sur le sol italien pour que les libérateurs ne soient souillés. Alors que certains agents de l’OSS [Office of Strategic Services, soit le Bureau des services stratégiques, une agence de renseignement du gouvernement des États-Unis] travaillaient avec les antifascistes pour aider à jeter les bases d’une démocratie italienne, nombre de ceux qui étaient encore plus haut dans l’échelle conspiraient avec les partisans de Mussolini ou avec l’ancien roi pour les en empêcher.

La CIA nia toute relation avec Gladio, bien que nombre de services secrets européens eussent reconnu leur propre participation. Mais suffisamment d’informations ont émergé pour montrer que la CIA avait patronné et financé une grande part du terrorisme et des perturbations qui ont tourmenté l’Italie pendant près d’un demi-siècle. Entre autres choses, le gouvernement américain a :
— Noué des alliances secrètes avec la Mafia et des éléments d’extrême-droite du Vatican pour empêcher la gauche de jouer quelque rôle que ce soit au gouvernement ;
— Recruté l’ex-police de Mussolini dans des groupes paramilitaires secrètement financés et entraînés par la CIA, en apparence pour combattre les soviétiques, mais en vérité pour mener des attentats terroristes qui seraient reprochés à la gauche ;
— Déployé la panoplie des tactiques de guerre psychologique, y compris en alimentant à coups de millions des caisses noires destinées à des partis politiques, des journalistes et d’autres relations influentes pour orienter les élections parlementaires aux détriments de la gauche ;
— Créé un service secret et une structure de gouvernement parallèle liée à la CIA dont les «atouts» ont essayé plusieurs fois de renverser le gouvernement élu ;
— Et a ciblé le premier ministre Aldo Moro, qui fut ensuite enlevé et assassiné dans des circonstances mystérieuses après avoir proposé de faire entrer les communistes au cabinet.

La couverture secrète de l’OTAN

L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord a fourni à Washington une couverture pour ses opérations de l’après-guerre en Italie. Une clause secrète de l’accord initial de l’OTAN exigeait, avant qu’une nation ne la rejoigne, qu’elle dût déjà avoir établi une autorité nationale de sécurité pour combattre le communisme au moyen de cadres de la nation clandestins. Cette clause «Stay Behind» se transforma en un comité secret mis en place à l’insistance des États-Unis auprès de l’Alliance Atlantique, le précurseur de l’OTAN. L’Organisation exigeait également de chacun de ses membres l’envoi de délégués aux réunions biannuelles sur le sujet.

L’autorité américaine se manifestait, en de telles occasions, sous la forme d’un flux continu de directives présidentielles transmises par le biais du Conseil National de Sécurité. En décembre 1950, le Conseil donna carte blanche à l’armée pour qu’elle fasse usage de la force d’une manière «appropriée», y compris si les communistes parvenaient simplement à «participer» au gouvernement par des moyens légaux, ou «menaçaient de prendre le contrôle», ou encore «si le gouvernement ne faisait plus la preuve de sa détermination à s’opposer aux menaces communistes, internes ou externes». La CIA aida la police italienne à mettre en place des escadrons souvent composés de vétérans de la police secrète de Mussolini. Les escadrons recevaient un entraînement intensif en matière d’espionnage et de contre-espionnage, contre les communistes ou d’autres qui étaient perçus comme des ennemis du statu quo. Le plan consistant à faire usage de «moyens exceptionnels» avait été échafaudé par les services secrets français hautement militarisés, la Sûreté Nationale, qui s’était montrée si dure avec les communistes que certains d’entre eux s’étaient réfugiés dans d’autres pays.

L’agence de renseignement nouvellement constituée, le SIFAR [Servizio Informazioni Forze Armate], lança ses premières opérations en septembre 1949, sous la direction d’un agent secret américain, Carmel Offie, surnommé «le parrain» par les Italiens. Le ministre de l’Intérieur, Mario Scelba, était à la tête de cette opération. À la même époque, Scelba dirigeait une répression brutale, assassinant des centaines d’ouvriers et de paysans qui avaient cherché à améliorer leur condition après la guerre.

La stratégie de la tension

En dépit de l’échec du Plan Solo, la CIA et la droite italienne avaient largement réussi à créer les structures clandestines prévues par l’Opération Demagnetize. Dès lors, les conspirateurs s’appliquèrent à renouveler l’offensive contre la gauche.

Pour se gagner le soutien des intellectuels, les services secrets organisèrent dans le luxueux hôtel Parco dei Principi, à Rome en mai 1965, une conférence, consacrée à l’«étude» de la «guerre révolutionnaire». Le choix des mots révélait par inadvertance que les conférenciers et les participants invités étaient en train de planifier une véritable révolution et non seulement de mettre en garde contre une prise de pouvoir imaginaire des communistes. Le rassemblement était principalement une réunion de fascistes, de journalistes d’extrême-droite et de personnel militaire. «La stratégie de la tension» qui en sortit était destinée à perturber la vie ordinaire par des attentats terroristes pour créer le chaos et inciter un public effrayé à accepter un gouvernement encore plus autoritaire.

Plusieurs «spécialistes» de cette opération avaient un casier judiciaire chargé d’activistes anticommunistes et devaient être plus tard impliqués dans quelques-uns des pires massacres que connut l’Italie. L’un d’entre eux était le journaliste et agent secret Guido Giannettini. Quatre ans plus tôt, il avait dirigé un séminaire à l’Académie navale américaine sur les «techniques et les perspectives de coup d’État en Europe». Un autre était le fasciste notoire Stefano Delle Chiaie qui avait été, semble-t-il, recruté comme agent secret en 1960. Il avait organisé son propre groupe armé, connu sous le nom d’Avanguardia Nazionale (AN), dont les membres avaient commencé à s’entraîner aux tactiques terroristes en préparation du plan Solo.

Le général De Lorenzo, dont le SIFAR était devenu le SID, eut tôt fait d’enrôler ces derniers ainsi que d’autres hommes de confiance dans un nouveau projet Gladio. Ils planifièrent la création d’une force parallèle secrète aux côtés des services gouvernementaux sensibles pour neutraliser les éléments subversifs qui n’avaient pas été encore «purifiés». Connu sous le nom de SID parallèle, ses tentacules s’étendaient à presque toutes les institutions capitales de l’État italien. Le général Vito Miceli, qui fut ensuite à la tête du SID, déclara qu’il mis en place cette structure séparée «sur requête des Américains et de l’OTAN».

Des liens fraternels

Deux anciennes et mystérieuses confréries internationales empêchèrent les programmes mal coordonnés de Gladio de se désagréger. Les chevaliers de Malte jouèrent un rôle formateur après la guerre (voir Les racines de Gladio), mais la franc-maçonnerie, à travers sa loge la plus fameuse en Italie, connue sous le nom de Propaganda Due, ou P2, était beaucoup plus influente. À la fin des années 1960, son «plus Vénérable Maître» était Licio Gelli, un chevalier de Malte qui avait combattu pour Franco avec les chemises noires de Mussolini. À la fin de la seconde guerre mondiale, Gelli fut menacé d’être exécuté par les partisans italiens pour sa collaboration avec les nazis, mais il y échappa en s’enrôlant dans le service de contre-espionnage de l’armée américaine. En 1950, il fut recruté par le SIFAR [Service Information des Forces Armées].

Après s’être imposé quelques années d’exil dans les cercles fascistes argentins, il se vit rappeler en Italie comme franc-maçon. Accédant rapidement au poste suprême, il commença en 1969 à fraterniser avec le général Alexander Haig, alors assistant d’Henry Kissinger, le chef de la sécurité nationale du président Nixon. Gelli devint l’intermédiaire principal entre la CIA et le SID [Services secrets de l’armée italienne] de De Lorenzo, également franc-maçon et chevalier. Le premier ordre donné par la Maison Blanche à Gelli fut, semble-t-il, de recruter 400 représentants supplémentaires dans les hautes sphères italiennes et dans l’OTAN. Pour aider à débusquer des dissidents, Gelli et De Lorenzo commencèrent à compiler des dossiers sur des milliers de personnes, y compris des législateurs et des ecclésiastiques. Peu d’années après, le scandale éclata quand une enquête découvrit 157'000 de ces fiches au SID, tous à la disposition de la Défense et de l’Intérieur. Le Parlement ordonna que 34'000 fiches fussent brûlées, mais à ce moment-là, la CIA détenait des duplicatas pour ses archives.

Des provocateurs d’extrême-droite

En 1968, les Américains ont commencé l’entraînement commando en bonne et due forme des gladiateurs sur la base sarde clandestine de l’OTAN. En quelques années, 4000 gradés ont été placés à des postes stratégiques. Au moins 139 caches d’armes, y compris dans les casernes des carabiniers, étaient à leur disposition. Pour inciter des jeunes gens à rejoindre cette aventure risquée, la CIA payait de hauts salaires et promettait que s’ils étaient tués, leurs enfants seraient éduqués aux frais des États-Unis.

Les tensions ont commencé à atteindre leur masse critique la même année. Tandis que les dissidents prenaient la rue partout dans le monde, en Italie, les occupations d’universités et les grèves pour des salaires et des retraites plus élevés furent éclipsées par une série de crimes politiques sanglants.

Le nombre d’actes terroristes s’éleva à 147 en 1968, grimpa à 398 l’année suivante, puis atteignit l’incroyable sommet de 2498 en 1978 avant d’aller en diminuant, en grande partie à cause d’une nouvelle loi encourageant les délateurs (les repentis). Jusqu’à 1974, les poseurs de bombe d’extrême-droite frappant aveuglément ont constitué la force principale derrière la violence politique.

La première explosion majeure eut lieu en 1969 à Milan, piazza Fontana ; elle tua 18 personnes et en blessa 90. Dans ce massacre et de nombreux autres, les anarchistes furent de commodes boucs-émissaires pour les provocateurs fascistes qui cherchaient à en rendre responsable la gauche. Répondant à un tuyau téléphonique après le massacre de Milan, la police arrêta 150 anarchistes présumés et en fit même passer certains en justice. Mais deux ans après, un nouveau témoignage conduisit à la mise en accusation de plusieurs néofascistes et officiers du SID. Trois anarchistes innocents furent déclarés coupables, mais plus tard acquittés, tandis que les responsables de l’attentat ne furent pas punis par la justice italienne.

Des liens concluants entre Gladio et la violence politique furent trouvés après qu’un avion eut explosé en vol près de Venise en novembre 1973. Le juge vénitien Carlo Mastelloni a établi que l’avion Argo-16 était utilisé pour envoyer des recrues et des munitions entre la base américaine en Sardaigne et les sites de Gladio dans le nord-est de l’Italie. L’apogée de la terreur d’extrême-droite fut atteint en 1974 avec deux massacres. L’un, un attentat à la bombe dans un rassemblement antifasciste à Brescia, tua 8 personnes et en blessa 102. L’autre fut une explosion dans le train Italicus près de Bologne, tuant 12 personnes et en blessant 105. À ce moment-là, le président Giovanni Leone, sans trop exagérer, résuma ainsi la situation : «Avec 10'000 civils en armes s’agitant dans tous les sens, comme d’habitude, je suis un président de merde.»

À Brescia, l’appel initial à la police accusa aussi les anarchistes, mais le malfaiteur s’avéra être un agent secret du SID parallèle. Un lien semblable fut aussi allégué dans le cas de l’Italicus. Les deux fascistes qui furent finalement reconnus coupables étaient membres d’un groupe clandestin de la police appelé les Dragons Noirs, selon le journal d’extrême-gauche Lotta Continua. Leurs condamnations furent aussi annulées. Alors que dans cette affaire et dans d’autres, de nombreux gauchistes furent arrêtés et jugés, des fascistes ou des néofascistes étaient souvent les coupables, en lien avec des groupes de Gladio et des services secrets italiens. Ce qui reflète à quel point ces forces contrôlaient le gouvernement à travers le SID parallèle, c’est que presque tous les éléments d’extrême-droite impliqués dans ces atrocités furent ensuite libérés. En 1974, la gauche armée commença à répondre à la terreur d’extrême-droite. Elle était partisane d’attaques éclair ciblées par opposition aux attentats à la bombe commis au hasard de l’extrême-droite. Les six années suivantes, les militants gauchistes, en particulier les Brigades Rouges, réagirent par la vengeance, commettant beaucoup plus d’actes de violence politique que l’extrême-droite. L’Italie fut à deux doigts de la guerre civile pendant plusieurs années.

Fomenter des coups d’État

Pendant ce temps, les groupes d’extrême-droite étaient occupés à planifier des prises de pouvoir du gouvernement élu, avec l’encouragement actif d’officiels américains. Un document d’instructions de 1970 de 132 pages sur les «opérations de stabilité» dans les pays «hôtes» fit école. Il fut publié en tant que supplément B du manuel de campagne de l’armée américaine. Emboîtant le pas à des documents antérieurs du NSC [National Security Council] et de la CIA, le manuel expliquait qu’«une attention particulière devait être accordée à de possibles modifications de structure» si un pays ne se montrait pas suffisamment anticommuniste. Si celui-ci ne réagissait pas avec une «vigueur» adéquate, poursuivait le document, «des groupes agissant sous le contrôle des services secrets de l’armée américaine devaient être utilisés pour lancer des actions violentes ou non violentes, selon le cas de figure».

Avec des suggestions aussi incendiaires et des milliers de guérilleros préparés par les entraînements américains, les fascistes essayèrent de nouveau de prendre le pouvoir par la force en 1970. Cette fois-ci, le «Prince Noir» Borghese en fut l’instigateur. Cinquante hommes sous le commandement de Stefano Della Chiaie s’emparèrent du ministère de l’Intérieur à Rome après y avoir été conduits de nuit par l’assistant du chef de la police politique Federico D’Amato. Mais l’opération fut abandonnée quand Borghese reçut un mystérieux coup de téléphone attribué par la suite au général Vito Miceli, le chef des services secrets militaires. Les conspirateurs ne furent pas arrêtés ; au lieu de cela, ils repartirent après avoir volé 180 mitrailleuses.

La nouvelle de l’attaque resta secrète jusqu’à ce qu’un informateur ait filé un tuyau à la presse trois mois plus tard. À ce moment-là, les coupables s’étaient enfuis en Espagne. Bien que les meneurs fussent reconnus coupables en 1975, le verdict fut annulé en appel. Toutes les mitrailleuses sauf une avaient été restituées auparavant.

C’est dans ce contexte que les États-Unis décidèrent de faire encore une fois tout leur possible pour empêcher les communistes de se renforcer aux élections de 1972. Selon le rapport Pike, la CIA déboursa 10 millions de dollars pour 21 candidats, principalement des démocrates-chrétiens. Ce montant n’incluait pas les 800'000 dollars que l’ambassadeur Graham Martin, gravitant autour de la CIA, avait obtenu de la Maison Blanche par l’entremise d’Henry Kissinger pour le général Miceli. Miceli eut à répondre plus tard d’inculpations pour la tentative de coup d’État de Borghese, mais, sur le même modèle, il fut disculpé.

La police déjoua une autre tentative de coup d’État la même année. Elle trouva une liste de coups et d’autres documents dévoilant l’existence de quelque 20 groupes subversifs qui formaient la structure du SID parallèle. Roberto Cavallero, un syndicaliste fasciste, était impliqué, tout comme l’étaient des généraux haut placés, qui dirent avoir obtenu l’approbation de l’OTAN et d’officiels américains. Dans un témoignage ultérieur, Cavallaro déclara que le groupe avait été mis en place pour rétablir l’ordre en cas de trouble. «Quand ces troubles n’éclatent pas [d’eux-mêmes]», dit-il, «ils sont fabriqués par l’extrême-droite». Le général Miceli fut arrêté, mais les tribunaux le libérèrent finalement, en déclarant qu’il n’y avait pas eu d’insurrection.

L’extrême-droite essaya à nouveau de renverser le gouvernement en 1974, avec l’imprimatur de la CIA et de l’OTAN, paraît-il. Son leader était Edgardo Sogno, l’un des combattants de la résistance les plus décorés d’Italie, qui avait formé un groupe dans le genre de Gladio après la guerre.

Sogno, qui s’était fait de nombreux amis américains influents alors qu’il travaillait à l’ambassade d’Italie à Washington pendant les années 60, fut plus tard arrêté, mais, lui aussi, fut finalement disculpé.

Le dénouement de Gladio

Un triple meurtre à Peteano près de Venise en mai 1972 s’avéra central dans le dévoilement de Gladio. Le crime eut lieu quand trois carabiniers, en réponse à un coup de téléphone anonyme, allèrent contrôler une voiture suspecte. Quand l’un d’eux ouvrit le capot, tous trois furent déchiquetés par un engin piégé. Deux jours plus tard, un appel anonyme impliqua les Brigades Rouges, le plus actif des groupes révolutionnaires dextrême-gauche. La police rafla immédiatement pour les interroger 200 communistes présumés, des voleurs et des souteneurs, mais aucune charge ne fut retenue. Dix ans après, un courageux magistrat vénitien, Felice Casson, rouvrit l’affaire depuis longtemps en sommeil, pour apprendre seulement qu’il n’y avait pas eu d’enquête de police sur les lieux. Bien qu’il eût reçu une analyse falsifiée d’un expert en bombes des services secrets et qu’il eût été confronté à de nombreuses obstructions et délais, le juge remonta la trace des explosifs jusqu’à un groupe militant appelé Ordre Nouveau et à l’un de ses membres actifs, Vincenzo Guerra. Il avoua rapidement et fut condamné à vie. Il fut le seul poseur de bombes dextrême-droite jamais emprisonné.

Vinciguerra refusa de compromettre d’autres personnes, mais décrivit les faits dissimulés :
«Les carabiniers, le ministère de l’Intérieur, les douanes et la brigade financière, les services secrets civils et militaires, tous savaient la vérité cachée derrière ces attaques, que j’étais responsable et tout cela en moins de 20 jours. Ils décidèrent donc, pour des raisons complètement politiques, d’étouffer l’affaire.»

En ce qui concerne ses mobiles, Vinciguerra, fasciste convaincu, dit que son crime était «un acte de révolte contre la manipulation» du néofascisme depuis 1945 par toute la structure parallèle basée sur Gladio.

Casson trouva par la suite assez de pièces à conviction pour impliquer les plus hauts officiels du pays. Dans ce qui était la première requête de ce type à un président italien, Casson demanda les explications du président Francesco Cossiga. Mais Casson n’en resta pas là ; il demanda aussi que d’autres officiels balayent devant leur porte. En octobre 1990, sous la pression de Casson, le premier ministre Giulio Andreotti en finit avec 30 ans de dénégations et décrivit Gladio dans le détail. Il ajouta que tous les premiers ministres étaient au courant de Gladio, bien que certains l’eussent nié ensuite.

Soudain, les Italiens eurent les clés de nombreux mystères, y compris la mort inexpliquée du pape Jean-Paul Ier en 1978. L’écrivain David Yallop mentionna dans cette affaire comme suspect Gelli, disant qu’il «dirigeait lItalie à l’époque, pour toutes les questions pratiques».

Memento Moro

Le crime politique le plus choquant des années 70 fut peut-être l’enlèvement et l’assassinat du premier ministre Aldo Moro et de cinq de ses assistants en 1978. L’enlèvement eut lieu tandis que Moro était en chemin pour soumettre un plan de renforcement de la stabilité politique italienne, qui prévoyait l’entrée des communistes au gouvernement.

Des versions antérieures du plan avaient mis les officiels américains dans tous leurs états. Quatre ans avant sa mort, au cours d’une visite aux États-Unis en tant que ministre des affaires étrangères, Moro eut droit à la lecture de la loi contre les attroupements séditieux, par le secrétaire d’État Henry Kissinger et plus tard par un officiel des services de renseignements anonyme. Témoignant au cours de l’enquête sur son assassinat, la veuve Moro résuma leurs paroles menaçantes : «Vous devez abandonner votre politique consistant à conduire toutes les forces politiques du pays à collaborer directement… ou vous le paierez chèrement.»

Moro fut si secoué par ces menaces, selon son assistant, qu’il tomba malade le jour suivant et coupa court à sa visite aux États-Unis, disant qu’il en avait fini avec la politique. Mais les pressions américaines se poursuivirent ; le sénateur Henry Jackson (district de Washington) lança un avertissement similaire deux ans plus tard dans une interview donnée en Italie. Peu avant son enlèvement, Moro écrivit un article qui répondait à ses détracteurs américains, mais décida de ne pas le publier.

Durant ses 55 jours de captivité, Moro implora à maintes reprises ses pairs démocrates-chrétiens de céder au chantage, en acceptant l’échange de membres des Brigades rouges emprisonnés contre sa libération. Mais ils refusèrent, pour la plus grande joie des officiels de l’Alliance, qui voulaient que les Italiens jouent la carte de la fermeté. Dans une lettre retrouvée plus tard, Moro prédisait :
«Ma mort retombera comme une malédiction sur tous les démocrates-chrétiens, et ce sera le début d’un effondrement désastreux et irréversible de tout l’appareil du parti.»

Pendant la captivité de Moro, la police prétendit de façon invraisemblable avoir interrogé des millions de gens et fouillé des milliers de résidences. Mais le premier juge à avoir enquêté sur cette affaire, Luciano Infelisi, dit qu’il n’avait aucun membre de la police à sa disposition. «J’ai mené cette enquête avec une seule dactylo, et pas même un téléphone dans mon bureau.» Il ajouta qu’il n’avait pas reçu d’information utile des services secrets durant cette période. D’autres magistrats instructeurs suggérèrent en 1985 que l’une des raisons de l’inaction était que tous les officiers les plus importants impliqués étaient membres de la P2 et agissaient donc sur l’ordre de Gelli et de la CIA.

Bien que le gouvernement ait finalement arrêté et condamné plusieurs membres des Brigades Rouges, nombreux furent ceux dans la presse et au parlement qui continuèrent à se demander si le SID n’avait pas organisé l’enlèvement après avoir reçu des ordres venant d’encore plus haut. Les soupçons se tournèrent naturellement vers les États-Unis, et particulièrement Henry Kissinger, bien qu’il ait nié un quelconque rôle dans le crime. À travers Gladio et la Mafia, Washington disposait de l’appareil parfait pour accomplir une telle action sans laisser de traces.

Linfiltration des Brigades rouges

Que les Brigades rouges aient été infiltrées minutieusement pendant des années à la fois par la CIA et les services secrets italiens n’est plus contesté. Le but de cette opération était d’encourager la violence des milieux extrémistes de gauche pour discréditer la gauche dans son ensemble. Les Brigades rouges étaient un repoussoir parfait. Avec un radicalisme à toute épreuve, ils considéraient que le parti communiste italien était trop modéré et l’ouverture de Moro trop compromettante. Les Brigades rouges travaillaient en contact étroit avec l’école de langues Hypérion à Paris, sans réaliser qu’elle avait des liens avec la CIA. L’école avait été fondée par trois pseudo-révolutionnaires italiens. L’un d’eux, Corrado Simioni, avait travaillé pour la CIA à Radio Free Europe. Un autre, Duccio Berio, a admis avoir transmis au SID des informations sur les groupes gauchistes italiens. Hypérion ouvrit un bureau en Italie peu de temps avant l’enlèvement et le referma quelques mois plus tard. Un rapport de police italien déclara qu’Hypérion «avait pu être le plus important bureau de la CIA en Europe». Mario Moretti, un de ceux qui avait la charge pour les Brigades Rouges de se procurer des armes et des contacts avec Paris, réussit à échapper à l’arrestation dans l’affaire Moro pendant trois ans en dépit du fait qu’il avait conduit personnellement l’enlèvement. Le magistrat de Venise Carlo Mastelloni conclut en 1984 que les Brigades rouges avaient reçu pendant des années des armes de l’OLP. Mastelloni écrivit : «L’accord de facto conclu entre les USA et l’OLP au niveau des services secrets fut considéré comme ayant un rapport avec la présente enquête sur les relations entre les Brigades rouges et l’OLP.» Un spécialiste de Gladio, Philipp Willan, conclut que «l’accord de fourniture d’armes entre l’OLP et les Brigades rouges faisait partie de l’accord secret entre l’OLP et la CIA». Ses recherches indiquent que l’accord supposé entre la CIA et l’OLP fut passé en 1976, un an après que les États-Unis s’engagèrent auprès d’Israël à ne plus entretenir de contacts politiques avec l’OLP. Au moment de l’enlèvement de Moro, plusieurs chefs des Brigades rouges étaient en prison, ayant été livrés par un agent double après qu’ils eurent enlevé un juge. Selon le journaliste Gianni Cipriani, un de ceux qui furent arrêtés avait sur lui des numéros de téléphone et des notes personnelles menant à un membre haut placé du SID, qui s’est ouvertement vanté d’avoir des agents au sein des Brigades rouges. D’autres trouvailles fascinantes incluent la découverte dans les caches des Brigades rouges d’une imprimerie qui avait appartenu auparavant au SID ainsi que des tests balistiques montrant que plus de la moitié des 92 balles tirées sur les lieux de l’enlèvement étaient similaires à celles des stocks de Gladio. Plusieurs personnes ont relevé qu’il était invraisemblable que les Brigades rouges aient pu mener à bien un tel enlèvement de type militaire, sans difficulté, dans le centre de Rome.

Alberto Franceschini, un membre emprisonné des Brigades rouges, a dit : «Je n’ai jamais pensé que mes camarades à l’extérieur étaient capables de mener à bien une opération militaire complexe (…) Nous nous souvenions de nous-mêmes comme d’une organisation formée de jeunes gars inexpérimentés.» Deux jours après le crime, un officier des services secrets déclara à la presse que les criminels semblait avoir reçu un entraînement spécial de commando. Quand les lettres écrites par Moro furent plus tard retrouvées dans une cache des Brigades rouges à Milan, les enquêteurs espérèrent qu’elles révèleraient des preuves capitales. Mais Francesco Biscioni, qui a étudié les réponses faites par Moro à ses ravisseurs, a conclu que d’importants passages avaient été supprimés quand ils furent retranscrits. Néanmoins, dans un passage non censuré, Moro s’inquiétait de ce que «les relations harmonieuses d’Andreotti avec ses collègues de la CIA» pourraient affecter son sort. Les deux personnes qui en savaient le plus sur les lettres de Moro furent assassinées. Le général des carabiniers en charge de l’antiterrorisme, Carlo Alberto Della Chiesa, fut muté en Sicile et victime d’un assassinat de type mafieux en 1982, quelques mois après avoir soulevé des interrogations au sujet des lettres manquantes. Le journaliste franc-tireur Mino Pecorelli fut assassiné dans une rue de Rome en 1979 un mois seulement après avoir rapporté qu’il avait obtenu une liste de 56 fascistes livrés à la police par Gelli. Thomas Buscetta, un informateur de la mafia sous le statut de témoin protégé aux États-Unis, accusa Andreotti d’avoir ordonné les deux assassinats de peur d’être démasqué. Mais l’année dernière, une enquête conduite par ses pairs n’a trouvé aucun fondement à des poursuites contre le premier ministre. Della Chiesa et Pecorelli ne furent que deux parmi les nombreux témoins, possibles ou avérés, assassinés avant d’avoir pu être interrogés par des juges que Gladio n’auraient pas corrompus. Le président Cossiga, ministre de l’Intérieur quand Moro fut tué, déclara à la BBC : «La mort d’Aldo Moro pèse encore lourdement sur les démocrates-chrétiens ainsi que la décision que je pris de le sacrifier dans les faits pour sauver la République, ce qui me fit des cheveux blancs.»

L’attentat à la bombe de la gare de Bologne

Suite à la formidable explosion de la gare de Bologne, deux ans après la mort de Moro, nombre d’Italiens auraient pu se faire des cheveux blancs — non seulement à cause du macabre bilan de 85 morts et 200 blessés mais aussi de l’inertie des autorités qui s’ensuivit. Bien que les magistrats instructeurs aient suspecté des néofascistes, ils furent incapables d’émettre des mandats d’arrêt crédibles pendant plus de deux ans, à cause de fausses informations fournies par les services secrets. À cette époque, parmi les cinq principaux suspects, dont deux avaient des liens avec le SID, tous sauf un avaient décampé du pays. Les explosifs T4 trouvés sur les lieux étaient identiques au matériel de Gladio utilisé à Brescia, Peteano et dans d’autres attentats à la bombe, selon la déposition d’un expert devant le juge Mastelloni.

Au procès, les juges mentionnèrent la «stratégie de la tension et ses liens avec les “puissances étrangères”». Ils découvrirent aussi la structure civile et militaire secrète liée aux groupes néofascistes, à la P2 et aux services secrets. Bref, ils découvrirent la CIA et Gladio.

Mais leurs efforts pour rendre une justice véritable dans l’attentat à la bombe de Bologne ne menèrent à rien car, en 1990, la cour d’appel acquitta les «cerveaux» présumés. Gelli, la tête de la P2, fut relâché, de même que deux chefs des services secrets dont les condamnations pour parjure furent annulées. Quatre gladiateurs reconnus coupables de participation à bande armée gagnèrent aussi leurs procès en appel. En cela, Peteano fut la seule affaire majeure d’attentat suivie d’une condamnation du véritable poseur de bombe, grâce aux aveux de Vinciguerra.

Les désolantes minutes judiciaires de ces crimes monstrueux démontrèrent à quel point le réseau Gladio contrôlait l’armée, la police, les services secrets et les principaux tribunaux. Grâce à la P2, et à ses 963 frères bien placés, la collusion s’étendait aussi aux plus hauts niveaux des médias et des affaires.

Les leçons de Gladio

Aussi longtemps que le public américain sera tenu dans l’ignorance de cette page sombre de la politique étrangère américaine, les services secrets responsables ne subiront qu’une faible pression pour amender leurs façons de faire. La fin de la guerre froide a apporté des changements massifs dans les autres pays, mais à Washington presque rien n’a changé. Dans une formule ironique, une taupe avouée de la CIA, Aldrich Ames, a soulevé la question élémentaire de savoir si les États-Unis avaient besoin de dizaines de milliers d’agents à travers le monde, travaillant d’abord dans et contre les pays «amis». «Les États-Unis, ajouta-t-il, attendent toujours un véritable débat national sur les moyens et les fins — sans oublier les coûts — de notre politique nationale de sécurité.»

Le nouveau gouvernement italien s’est vendu comme la révolution de tous ceux qui, de fait, étaient privés de leurs droits électoraux, comme une rupture claire avec le passé. Mais les fascistes sont de retour et gagnent du terrain. Le parti anti-mafia a été rejeté et les grands cartels ont resserré leur emprise sur l’économie. Le frère Berlusconi de la P2 continue à abuser de la peur des communistes héritée de la guerre froide. Les auteurs de Gladio sont toujours impunis et les «experts» de Washington entretiennent la crainte de toujours plus de terrorisme : il semble que les affaires continuent en Italie.

Le bilan de Gladio

Cependant, au début des années 1980, il y avait suffisamment d’empreintes digitales de la CIA dans les dossiers judiciaires pour provoquer un puissant sentiment anti-américain. C’est ainsi qu’en 1981 les bureaux de trois firmes américaines à Rome furent les cibles d’attentats à la bombe et qu’en 1982 les Brigades rouges enlevèrent James L. Dozier, un général américain attaché à lOTAN, le désignant comme «un homme de main yankee». Il fut libéré cinq semaines plus tard par des commandos de la police, avec l’aide, semble-t-il, de relations mafieuses de la CIA. Pourtant, le préjudice causé à l’image des États-Unis par ces révélations aura été remarquablement limité au regard de ce qu’ils firent subir à la société et au gouvernement italiens pendant cinquante ans au nom de l’anticommunisme.

L’ultime prédiction de Moro se vérifia. Au lieu de renforcer les partis du centre, Gladio, avec le concours des affaires de corruption, les détruisit. Au lieu de détruire la gauche, les révélations de Gladio les aidèrent à prendre le contrôle de villes majeures tout en conservant le tiers des sièges au parlement. Au début des années 1980, les Brigades rouges furent anéanties, mais les principaux instigateurs du terrorisme d’extrême droite — la Mafia et les néofascistes — restèrent actifs.

Le bilan en conduisit certains à mettre en question les fondements tout entiers de l’engagement américain en Italie, notamment en ce qui concernait la «menace communiste». Selon Phillip Willan, qui a écrit le livre majeur sur le terrorisme italien : «Les États-Unis ont constamment refusé d’admettre l’adhésion croissante et sans réserve du parti communiste italien aux principes de la démocratie occidentale, et celui-ci comme alternative valable aux partis généralement corrompus et incompétents qui avaient gouverné lItalie depuis la guerre. S’ils l’avaient fait, une bonne partie des carnages résultant de la stratégie de la tension aurait pu être évitée.» Willan en vient à se demander si les représentants des services secrets américains et italiens n’avaient pas délibérément exagéré la menace communiste pour accroître leur pouvoir et se donner une plus grande liberté de manœuvre.

Les racines de Gladio

Les politiques qui devaient être élaborées au sein de Gladio virent le jour pendant la seconde guerre mondiale, quand les phobies anticommunistes américaines se combinèrent avec les peurs géopolitiques d’une URSS victorieuse pour déclarer une guerre sainte contre la gauche. Le sentiment selon lequel «la fin justifie les moyens» à l’intérieur du gouvernement américain, et plus particulièrement de l’Office of Strategic Services (OSS), encouragea la création de programmes «Stay Behind» à travers l’Europe occidentale, officiellement en tant que première ligne de défense en cas d’invasion soviétique.

Mais la préoccupation principale était liée à la politique intérieure. La grande peur des Américains au sujet de l’Italie était que les partisans communistes qui combattaient au Nord ne rejoignissent les organisations ouvrières pour porter la gauche au pouvoir. L’OSS et ses successeurs étaient apparemment préparés à prendre n’importe quelle mesure pour prévenir cet évènement, y compris l’assassinat politique, le terrorisme, et des alliances avec le crime organisé. Selon un mémorandum de l’OSS à Washington, les États-Unis semblaient soutenir un plan monarchiste qui consistait à se servir de «tueurs fascistes» pour commettre des actes de terreur et en rejeter la responsabilité sur la gauche. L’engagement américain dans la politique italienne commença en 1942, quand l’OSS fit pression avec succès sur le ministère de la justice pour faire libérer de prison le gangster Charles «Lucky» Luciano. En échange de sa libération anticipée, Luciano accepta de nouer des contacts avec ses copains de la Mafia pour faciliter l’accès à l’invasion américaine de la Sicile en 1943.

L’accord passé par Luciano forgea une alliance à long terme entre les États-Unis et la Mafia internationale. Il jeta les bases d’une coopération entre les services secrets américains et des organisations criminelles internationales impliquées dans les trafics d’armes et de drogues. Le parrain de l’accord était Earl Brennan, chef de l’OSS pour l’Italie. Avant la guerre, il avait servi à l’ambassade des États-Unis, utilisant sa couverture diplomatique pour établir des contacts avec la police secrète de Mussolini et des fascistes haut placés.

L’Église catholique coopéra aussi. Les liens américains avec le Vatican étaient déjà substantiels ; et l’un des liens les plus forts était une fraternité secrète, l’Ordre Militaire Souverain de Malte basé à Rome, et qui remonte à la première croisade. Le dirigeant de l’OSS William «Wild Bill» Donovan en était membre. De même d’autres officiels américains de haut rang, y compris Myron Taylor, envoyé américain au Vatican de 1939 à 1950, et William Casey, un espion de l’OSS qui parvint à la tête de la CIA sous Reagan. Le chef de l’OSS pour l’Italie, Brennan, eut des contacts dès 1942 avec le sous-secrétaire d’État du Vatican, Gian Battista Montini, qui devint le pape Paul VI en 1963.

L’un des éminents espions de l’OSS était James Jesus Angleton, qui deviendra le légendaire et paranoïaque chef du contre-espionnage de la CIA. Angleton s’appuya sur des relations familiales et d’affaires en Italie, pour jeter les bases de Gladio, en formant et en finançant un réseau clandestin d’Italiens d’extrême droite qui partageaient son style féroce, enthousiaste et naïf. Les groupes paramilitaires étaient remplis d’anticommunistes fervents prêts à entrer en guerre contre la gauche. Il aida aussi des criminels de masse nazis/fascistes tels que Junio Valerio Borghese, le Prince Noir ; il échappa à la justice à la fin de la guerre.

Les officiels américains s’inquiétaient de ce que les communistes et les socialistes pussent joindre leurs forces après la bataille. La prise de pouvoir communiste en Tchécoslovaquie en 1948 augmenta leurs craintes. En conséquence, les États-Unis fabriquèrent différents plans pour manipuler la politique italienne. Angleton, qui à la fin de 1948 avait été promu assistant spécial du directeur de la CIA, l’amiral Roscoe Hillenkoetter, utilisa les 20'000 comités civiques du Vatican pour mener une guerre psychologique contre les influences communistes, en particulier dans les syndicats.

Le National Security Council (NSC), qui venait d’être créé, entra également en lice : «Si le Parti communiste gagne l’élection [1948]», conseilla le NSC, «une telle agression devrait immédiatement être contrecarrée par étapes pour étendre la disposition stratégique des forces armées américaines en Italie.» Les communistes ne remportèrent pas cette élection essentielle (pas davantage qu’aucune de celles qui suivirent). Mais cela ne mit pas un frein à la tentative américaine de détruire la gauche. Le coût total de ces activités (et de divers programmes d’aide) pour les contribuables américains s’éleva à 4 milliards de dollars de la fin de la guerre à 1953. Et ce n’était que le début de l’assaut américain contre la souveraineté italienne.

Traduit de l’américain par Jules Bonnot de la Bande,
Critique à la hache du capitalisme moderne,
décembre 2009 - janvier 2010.

Publié dans Histoire

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Aliette G. Guibert 07/01/2010 14:23


Merci pour cette traduction étant un texte indispensable...  On la lier ici (dans le ps):
http://www.larevuedesressources.org/spip.php?article1477
et là (à venir) :
http://www.larevuedesressources.org/spip.php?article1488

 


CQFD 28/12/2009 21:27



GLADIO : LES BASSES ŒUVRES DE L’OTAN


Article publié dans CQFD (www.cequilfautdetruire.org) n°66, avril 2009.


Les services américains de l’Otan ont créé,dans les linéaments de la guerre froide, un réseau souterrain d’agents, destiné à stopper le gars avec le couteau entre les dents tout en recyclant
d’anciennes crapules fascistes. L’Italie offre l’exemple le plus flagrant de cette guerre clandestine : pendant plus de quarante ans, l’État italien, avec sa police, son armée et son extrême
droite, a caché en son sein le Gladio (« glaive »), une officine secrète employant tous les coups tordus de la déstabilisation pour contrer les mouvements sociaux et renforcer
l’appareil répressif (loi Reale, loi Cossiga), y compris en préparant la possibilité d’un coup d’État autoritaire. Les « gladiateurs » étaient recrutés parmi des types qui feraient
passer les phalanges de l’Ordre noir pour des enfants de choeur :jusqu’auboutistes de la République de Saló, activistes néonazis, ultras de l’armée et des carabinieri.


Le secret fut bien gardé jusqu’à ce que le président italien Andreotti rende un rapport officiel (1990) sur l’existence de cette structure, tout en cherchant à la dédouaner, et à se dédouaner, de
ses actes les plus nauséabonds. En janvier 2006, le département d’État US admettait à son tour l’existence de l’Excalibur italienne tout en niant son implication dans des opérations false flag, c’est-à-dire des actions « sous faux pavillon » imputées perfidement à la gauche extraparlementaire. Pourtant, selon l’aveu du colonel Oswald Le Winter, ancien
officier traitant du Gladio au sein de la CIA, les protocoles de l’Otan stipulaient clairement l’impunité pour les agissements des barbouzes fascistes. Otan qui prodiguait aussi financements,
salaires, entraînements à la guerre révolutionnaire, armes dans un plan général de maintien de l’hégémonie américaine et de stratégie antisubversive. Qui va manipuler qui ? Les activistes
néonazis vont donner l’impression d’agir comme des marionnettes autonomes alors qu’elles sont enchevillées avec les services secrets italiens,euxmêmes en liaison constante avec les services
ricains. Sans entrer dans des détails d’intrigues qui pourraient alimenter des dizaines de thrillers politiques, les opérations liées au Gladio furent les plus sanglantes et spectaculaires de la
guerre contre-insurrectionnelle des années 70.


Le premier acte terroriste d’envergure intervint après l’« automne chaud » de 1969, durant lequel de grandes grèves ouvrières touchèrent les villes du Nord de l’Italie. À Turin, les
ouvriers de la Fiat menaient depuis le mois de mai des grèves « articulées » entre secteurs et « tournantes » entre les ateliers afin de maintenir la pression la plus forte
sur le patronat. Ces grèves sauvages,autonomes des bureaucraties syndicales et des appareils de gauche, développaient également des pratiques d’autoréduction et d’appropriation directe de
marchandises et de services, comme les transports en commun et les loyers. C’est dans ce climat que la bombe de la Piazza Fontana va éclater. Le 12 décembre, le hall de la Banque de l’Agriculture
à Milan explose. Bilan 18 morts et 80 blessés. Aussitôt l’enquête est réorientée des militants néonazis vers la piste anarchiste après traficotage des preuves les plus évidentes par les services
secrets. Dans un tract (« Le Reichstag brûle-t-il ? ») distribué sept jours plus tard,des situationnistes italiens analysent les enjeux de cet imbroglio. Selon eux, ces attentats
fournissent un prétexte commode « pour instaurer l’état de siège sur toute la société » et de dénoncer clairement la tentative d’« impliquer
les anarchistes dans un scénario policier ». L’anarchiste Pinelli est défénestré des locaux de la police et son camarade Valpreda, désigné comme coupable par délation, fera trois ans de
prison avant d’être définitivement innocenté en… 1985.


Près de trente ans après cette période,le traumatisme du « terrorisme rouge » permet toujours à l’État italien de s’interdire l’amnistie de ces années-là. Pourtant – de la tentative de
coup d’État fasciste du prince noir Borghese au massacre de la gare de Bologne (86 morts)–,en passant par la révélation de l’existence de la loge P2, vrai centre occulte du pouvoir en Italie et
principal auxiliaire de la CIA, sans parler des questionnements sur l’Affaire Moro [1] –, les deux tiers des violences
« illégales » commises de 69 à 80 furent imputables à l’extrême droite, c’est-à-dire aux services secrets, sous la tutelle du pacte atlantique.


[1] Dans un documentaire récent, Steve
Pieczenik, ancien membre du département d’État américain, reconnaît avoir saboté les négociations de libération d’Aldo Moro afin d’éviter le compromis historique entre Démocratie chrétienne et
Parti communiste.
À voir : Fabrizio Calvi et Frédéric Laurent, L’Orchestre noir, Arte, 1998.