Expulsion de la place Tahrir au Caire - 9 mars

Publié le par la Rédaction

 

Nous avons peu de nouvelles de Libye depuis hier. Nous savons seulement que sur le front, dans la nuit du 8 au 9 mars des combats ont eu lieu aux portes de Ras Lanuf. Beaucoup d’insurgés avaient quitté la ville, croyant en sa prise prochaine par les forces de Kadhafi. La bataille a été très dure, mais les rebelles ont finalement rapidement regagné le terrain perdu. La place Fidra de Ras Lanuf, perdue pendant la nuit, a ainsi été reprise vers quatre heures du matin. En tout cas, les combats deviennent aussi violents la nuit que le jour. Les soldats sont très tendus. Le temps est pourri : il a fait très froid ces derniers jours, ce qui n’arrange rien.
Nous profitons de ce manque d’informations venant de Libye, pour publier un article que des amis présents en Égypte (au Caire) nous ont envoyé. Cela concerne l’expulsion de la place Tahrir (qui était toujours occupée depuis fin janvier). Expulsion dont les médias occidentaux ont très peu parlé ; et pour cause, il ne semblait pas y avoir de journalistes sur place.

 

 

Sur la place Tahrir, au Caire, le terre-plein central est encore occupé par des dizaine de tentes. Ce village est clôturé et l’entrée est gardée par ses occupants. Quiconque veut rentrer doit pouvoir attester qu’il n’est ni un policier, ni un habitant d’un quartier hostile à l’occupation, et en aucun cas malveillant. Depuis quelques jours, beaucoup de flics en civil, envoyés par le gouvernement, tentent de discréditer les irréductibles occupants de la place Tahrir en propageant rumeurs, confusions et calomnies sur ce qui se passe ici. Le gouvernement envoie ses agents pour se faire interviewer par les journalistes occidentaux et propager leur soupe. «Ceux qui restent ici sont les mauvais manifestants, les bons manifestants sont repartis chez eux et ceux qui restent déstabilisent l’économie et le tourisme.» Depuis plusieurs nuits, le gouvernement envoie des prostituées afin de pouvoir propager la rumeur selon laquelle le camp se livrerait à de la prostitution organisée.

 

«Ceux de Tahrir»

 

Un petit groupe, qui se présente comme «Ceux de Tahrir», a entrepris de nous expliquer «réellement ce qui s’est passé ici». Ils reviennent sur les événements depuis le 25 janvier et nous expliquent que le gouvernement ne cesse d’essayer de casser le mouvement depuis cette date ; notamment, en divisant les groupes et en séparant leurs revendications. Le gouvernement s’est adressé en premier lieu aux Frères musulmans, la seule instance réellement organisée politiquement et matériellement. En échange de leur départ de la place Tahrir, il a accédé à certaines de leurs revendications, à savoir la libération de certains prisonniers et quelques places supplémentaires au Parlement. Ensuite, c’est la jeunesse qu’il a s’agit de diviser. 35 jeunes ont ainsi été sélectionnés pour créer un groupe en lien avec le gouvernement. Dernière tentative de séparation du mouvement en date, l’exacerbation du clivage entre les communautés coptes et musulmanes. Selon «Ceux de Tahrir», les incendies d’églises de ces derniers jours et les émeutes qui en résultent sont le fait du gouvernement. Face à cette tentative de division, ils rétorquent : «Un seul esprit, une seule Égypte». Les gens que nous avons en face de nous vivent jours et nuits, place Tahrir, depuis le 25 janvier, ils ne se connaissaient pas avant et ne se revendiquent d’aucun parti politique. Toutes les nuits, ils se réunissent pour faire un bilan de la journée et parler du lendemain. Leur soucis du moment : faire taire les rumeurs et organiser vendredi une prière commune entre coptes et musulmans. Il resteront jusqu’à ce que le système entier disparaisse. Leur projet, acheter un camion et partir à travers l’Égypte, dans chaque ville, inciter les gens à s’organiser. «Et après “bye, bye” ; on veut pas savoir leur nom, on veut pas qu’ils sachent le nôtre ; on veut pas devenir leurs chefs.»

 

Nous quittons la place Tahrir vers 15h30. La tension a été palpable toute la journée : cris, débuts de bagarres, et des allers et venues de personnes armées de bâtons. Un peu plus loin, des groupes de cinquante à cent personnes se pressent autour des quelques blindés encore en faction dans les alentours et semblent discuter intensément. Un peu plus tard, à l’autre bout de la ville, nous tombons sur le commissariat central, protégé par des blindés et une bonne hauteur de barbelés. De l’autre côté de la rue, quelques dizaines de manifestants avec des pancartes «Dégagez». Voyant que nous discutons et rigolons avec eux, un militaire s’approche rapidement de nous et nous demande de le suivre. Un manifestant nous crie de ne surtout pas rentrer dans le bâtiment. Malheureusement, nous nous retrouvons vite du mauvais côté des barbelés, entourés de quatre militaires et d’un type avec une veste en cuir, tout droit sorti d’un mauvais film d’espionnage. Ils contrôlent nos papiers et s’assurent que nous ne sommes pas des journalistes. Le temps de sortir, les manifestants ont disparu.

 

 

L’expulsion, la destruction, le lynchage. Ou «voilà donc la démocratie»

 

En fin d’après-midi, nous retournons sur la place Tahrir. Nous arrivons juste avant que les militaires ne se déploient pour interdire l’accès à la place. Des centaines de personnes viennent d’attaquer le campement. Armées de bâtons, de barres de fer, de machettes, elles s’acharnent désormais à détruire la moindre installation du camp. C’est une scène d’hystérie collective : tout y passe, même le monument aux martyrs tombés pour la révolution. C’est une véritable chasse à l’homme à laquelle participe activement l’armée. Les occupants de la place Tahrir moins nombreux, sont coursés, attrapés, tabassés. Le même sort est réservé à tous ceux qui tentent de prendre des images. On s’aperçoit au fur et à mesure qu’un grand nombre des  personnes présentes sont des policiers en civil. Essayant de prendre des photos, nous n’échappons pas au lynchage. Nous nous retrouvons séparés dans la cohue. Une partie d’entre nous, qui porte l’appareil photo, se fait poursuivre par une centaine de furieux et quelques militaires. Attrapés, malmenés par la foule, emmenés au QG improvisé de l’armée devant le musée  du Caire, sous les insultes et les claques. Alors que le supérieur vide notre appareil photo, ceux de la place Tahrir se font tabasser par l’armée et la foule. Un homme, qui a visiblement perdu connaissance, passe devant nous, enroulé dans un tapis. Nous sommes «invités» à dégager vite fait.

 

 

Pendant ce temps-là, certains d’entre nous sont toujours sur la place Tahrir. Des chars passent à toute allure. Ils interviennent à l’entrée d’un café, où un occupant de la place réfugié à l’interieur se fait déloger par une trentaine de sales types. Aucune image ne doit être prise, même ceux sur les balcons se font invectiver et essuient des jets de pierres. Un autre camarade est alpagué à son tour avec son appareil photo, emmené de force sous les coups de la foule au camp des militaires. Quand nous quittons la place, les camions de nettoyage sont déjà là et tout le monde s’active à faire disparaître les dernières traces de la révolution.

 

23h00. Sur une place Tahrir méconnaissable, complètement nettoyée, un petit groupe de «manifestants» porte un policier en triomphe.

 

Le Caire, le 9 mars 2011.
En route.

 

 


Publié dans Internationalisme

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squat.net 13/03/2011 00:14



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https://squat.net/fr/news/lecaire130311.html