Et ma fraude dans ta gueule ?

Publié le par la Rédaction

 


Depuis plusieurs semaines, la presse nationale et régionale pointe du doigt la «fraude» des pauvres, truffant ses articles d’exemples tous plus accusateurs les uns que les autres :

 

«Pôle Emploi, Caisse Primaire d’Assurance maladie, impôts… Tous sont abusés par des citoyens mal-intentionnés. Ils organisent la lutte.» — Marseille Hebdo, 27 avril 2010. 
 «De 540 M d’euros à 808 M d’euros de fraudes sur les aides sociales.» — Aujourd’hui en France, 29 avril 2010.
«Estimée entre 540 et 808 millions d’euros, la fraude aux prestations sociales prend de l’ampleur. Contrôles et sanctions ont été renforcés pour lutter contre ce fléau.» — www.leparticulier.fr, 4 mai 2010.

 

Fin avril, entre un article sur les clubbers de la Villa Bivona et la recette de la tarte aux fraises, Marseille Hebdo s’est distingué dans un dossier de dix pages intitulé «Marseille magouille», se mettant comme tout bon média de propagande au service de l’État qui a fait de la lutte contre les petits fraudeurs son cheval de bataille «social». On nous parle de «milliers de petits fraudeurs» qui ne paient pas leur ticket de bus, qui travaillent au noir, qui vendent des cigarettes de contrebande à la sauvette, qui coupent leur gasoil avec de l’huile de friture, qui vendent de faux tickets pour le Vélodrome et qui perçoivent indûment des allocations.

 

«Fraudes aux aides sociales : un véritable gouffre pour l’État.» — La Provence, 29 avril 2010. 
«Une fraude en cache souvent une autre. Travailler au noir pendant une période de chômage et c’est le Pôle Emploi, l’Urssaf et les impôts qui trinquent.» — Marseille Hebdo, 27 avril 2010.

 

Trinquer ? Les journalistes ne se demandent pas si les personnes qui touchent les APL, le chômage ou le RSA «trinquent» eux aussi. Bien évidemment, ils ne nous parlent pas de la vraie fraude qui creuse des déficits qu’on nous demande sans cesse de boucher, au prix de sacrifices que les élites ne s’imposent jamais à elles mêmes. Et ils n’évoquent pas non plus la réalité de classe qui fabrique des fraudeurs de centaines d’euros et des fraudeurs de milliards d’euros.

 

Les journaleux l’avouent eux-mêmes, «le plus souvent, (…) la fraude s’apparente à un phénomène de débrouille» (Marseille Hebdo, 27 avril 2010). Mais se demandent-ils pourquoi ? Ont-ils entendu parler de la précarisation croissante du monde du travail ? Sont-ils déjà passés par la case Pôle Emploi ? Ont-ils déjà dû se soumettre à la chaîne des contrôles imposés aux chômeurs et aux précaires ? Ont-ils déjà été radiés des listes de Pôle Emploi pour avoir manqué un simple rendez-vous mensuel ? Pour n’avoir pas obéi, pour avoir refusé de se rendre à la boîte de sous-traitance la plus proche pour apprendre à écrire une lettre de motivation ?

 

Oui, ce qu’ils appellent frauder, nous on appelle ça la débrouille pour joindre les deux bouts par temps de contrat précaire, de CAE, de RSA ou d’allocations chômage. Ce qu’ils appellent frauder, nous on appelle ça réagir naturellement face à un système qui nous exploite, on appelle ça une bien maigre contrepartie face à celle des entreprises et de l’État que nous subissons tout au long de notre vie, face à celle des chômeurs par les boîtes de sous-traitance au service de Pôle Emploi. C’est un bien maigre retour que de travailler avec de faux papiers lorsqu’on paye des impôts et qu’on a aucun droit, et de ne pas déclarer les quelques heures que l’on fait au noir. Cette «fraude»-là, c’est se défendre contre un système que l’on n’accepte pas.

 

Notre société ne peut fonctionner sans les pauvres, les maintenant dans un état de dépendance pour ensuite mieux les exploiter. En cognant sur les petits fraudeurs, les journalistes mettent en valeur le rôle paternaliste de l’État social pour flatter l’électorat aisé et culpabilisent ceux qui tapent quelques pauvres centaines d’euros dans les caisses, les poussant à se taire et à consommer leurs allocations en silence.

 

Les médias, qui se gaussent d’être le quatrième pouvoir, ne sont que la courroie de transmission docile et beuglante d’un système au service des marchés financiers. Et c’est d’autant plus absurde que la plupart des journalistes pigistes, gonflés d’orgueil d’exercer un si prestigieux métier, exécutent leur travail de laquais dans une grande précarité et courbent le front sous le joug de la pensée unique, persuadés que c’est pour la bonne cause !

 

Mesdames et messieurs les rédacteurs en chef, journalistes et autres pigistes, nous sommes persuadés que vous allez continuer sur votre lancée, car c’est bien le plus confortable. Nous attendons avec impatience votre énième torchon sur la réforme des retraites où vous plagierez les communiqués du gouvernement pour nous faire avaler la pilule. Mais ceux sur lesquels vous tapez ne sont pas si dociles qu’ils en ont l’air et n’ont pas l’intention d’être les boucs-émissaires d’une «crise» dont ils ne sont pas responsables. Nous nous reverrons donc certainement.

 

Assemblée contre la précarisation - Marseille, 7 juin 2010.

 


Publié dans Chômeurs - précaires

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