Élucubrations révolutionnaires

Publié le par la Rédaction

 

À nos compagnon-nes grec-ques

 

Nous partons presque de rien. Tout semble à faire. Le XXe siècle, le plus meurtrier et de loin, est paradoxalement le siècle de la pacification sociale et de la dissolution des classes (pacification à laquelle répond la militarisation de la police et de l’espace public et les guerres incessantes). Le mouvement ouvrier n’a cessé de s’affaiblir, les paysans ont disparu dans les pays les plus riches économiquement et sont en train de crever dans les pays les plus pauvres, et les révolutions manquées du Mexique, de Russie, d’Allemagne, d’Ukraine, d’Espagne qui ont entériné la victoire du capitalisme, qu’il soit libéral ou d’État, sur l’ensemble de la planète, semblent bien loin. Les révoltes anti-coloniales et celles des années 1960/1970, apparaissent comme des exceptions. Elles n’ont jamais été capables de mettre durablement en danger l’ordre du vieux monde de plus en plus globalisé. En France, le XIXe avait ses journées de juin 1848 puis sa Commune de Paris. Le XXe se termine avec les grèves de 1995 et leurs penchants socialo-bourdieusiens. D’un côté une révolution associationniste avec son bouillonnement de démocratie directe et ses barricades armées, où la libre association doit conduire à terme à la disparition de l’État remplacé par des fédérations égalitaires de travailleurs organisés de manière autogestionnaire ou/et d’habitants de communes libres, en Europe puis dans le monde, de l’autre un mouvement défensif qui fait appel à un État redistributeur mystifié (comme si les esclaves prêtaient allégeance à leurs maîtres tout en se révoltant).

 

Athènes, 5 mai 2010

 

Malgré l’incapacité d’approcher d’une grève générale, les années 2000 semblent renouer avec une conflictualité nouvelle — mais souvent très catégorielle ou relevant du groupe minoritaire agissant, les deux soulevant l’indignation de la population passive (passive sauf pour gueuler contre les «preneurs d’otages» et autres briseurs du rythme mécanique et routinier de l’ordre capitaliste). Cette conflictualité, on la trouve aussi bien dans les marges exclues, que ce soit les banlieues, les bidonvilles, les indigènes ou les pays de la misère et leur lot d’«émeutes de la faim», que dans des franges plus classiques des travailleurs ou chez une jeunesse qui fait de l’émeute un outil politique de premier ordre. Les pays les plus riches se débarrassent de leurs dernières couches de service public et des fonctionnaires qui l’accompagnent, sapant les bases du compromis fordiste tout en enfonçant le clou du chômage structurel de masse (un taux réel au-delà des 10%) et de la précarité qui l’accompagne (l’emploi est de plus en plus du bricolage de sous-emploi) ; les périphéries quant à elles s’enfoncent dans des guerres civiles, des famines, l’exil, la survie dans les bidonvilles etc. Et la crise sert de mobile pour accélérer la restructuration du capitalisme qui a trouvé son projet aguicheur : le capitalisme vert, qui transforme les désastres en formidables opportunités de croissance. Certes, presque personne ne tombe dans le panneau sur le côté enchanteur d’un tel réaménagement, dont les promoteurs se trouvent bien obligés d’avouer que ça ne se fera pas sans mal ni sans sacrifices (pour qui ?).

 

Les travailleurs encore mobilisés dans les pays les plus riches ne font que traduire les derniers soubresauts d’une économie en déclin. C’est un monde en décomposition où tout se délite que nous avons sous les yeux, où l’on veut faire signer une charte citoyenne aux nouveaux majeurs comme pour mieux signifier que plus personne n’adhère véritablement aux mythes fédérateurs qui ont constitué ce monde. Pour autant, la Machine continue de tourner. L’absence de perspectives tue chaque jour un peu plus. Parce que ce que le Système a réussi de mieux, c’est de s’incorporer en chacun de nous, de s’être rendu «naturel» et «nécessaire» dans les esprits (avant d’être devenu nécessaire matériellement), tout en ayant mis de son côté une foule de gadgets et de procédures répressifs. Ce qui fait que se tourner dans une démarche radicale et révolutionnaire, pour une vie quotidienne plus libre et plus humaine, ni administrée ni marchandisée, ne peut se concevoir que comme un long processus à la fois individuel et collectif ; comme une construction complexe qui vient combler le vide que laisse ce système (qu’il s’effondre de lui-même ou pas, finalement peu importe : si rien ne vient combler le vide qu’il laisse derrière lui, il continuera de fonctionner justement à vide).

 

Des mouvements d’inspirations anti-autoritaires, anarchistes et autonomes semblent se reformer un peu partout, et se mettre en capacité de lancer quelques pistes de coordination futures. C’est tout particulièrement le cas en Grèce, en Allemagne, en Belgique. L’Amérique n’est pas en reste, que ce soit au Chiapas ou à Oaxaca, au Chili ou au Pérou. Pour autant, nous n’avons pas le cul sorti des ronces et on voit mal le capitalisme s’effondrer demain et les personnes s’expurger de toute la merde qu’ils ont incorporé et dans laquelle ils sont embourbés.

 

Athènes, 5 mai 2010

 

En France, le soulèvement plébéien de novembre 2005 s’est suivi de luttes essentiellement universitaires et lycéennes de plus en plus dures — mais aussi de plus en plus isolées — en mars-avril 2006, novembre-décembre 2007, et de janvier à juin en 2009. Les élections de 2007 sont encore plus révélatrices : spontanément, les villes françaises prennent feu le soir et les jours suivants de la mise au pouvoir d’une droite assumée avec un programme férocement libéral et aux accents d’extrême droite. Manifs, séquestrations, menaces d’explosion, résistances au fichage des chômeurs, soutien aux sans-papiers, émeutes, incendies, tags … continuent en ce moment. Divers projets d’assemblées, d’autoproduction, de communes libres, d’échanges alternatifs etc. s’y conjuguent, encore (trop) faiblement.

 

Mais qu’il est difficile de voir des perspectives révolutionnaires, ou tout simplement de tenir des perspectives révolutionnaires, aujourd’hui. Surtout, et c’est bien l’étrangeté de l’époque, dans les luttes sociales (l’aventure de l’histoire, de l’invention humaine et vivante ferait-elle peur ?). Mis à part la forme assembléiste et la radicalisation des modes d’action, ce qui est déjà quelque chose d’important, l’idée d’un renversement pour autre chose a du mal à trouver écho. Souvent, il est même difficile de sortir d’un étatisme forcené et des litanies habituelles sur les moyens et les services publics. Qu’il y ait des besoins communisables est une évidence, mais la réponse étatique n’a pas de sens puisque l’État fait partie intégrante de ce qui est combattu — et est même l’adversaire direct à travers ses préfets et ses flics. À côté de résistances très concrètes et souvent de débrouilles, les questions et les pratiques devraient être sur les manières de se constituer des espaces-temps autonomes de plus en plus larges et durables. D’où il serait possible de s’élancer vers des interrogations plus osées encore, par exemple : quelle éducation ou/et instruction voulons-nous et comment se met-elle en place ? Comment mettre en place une nouvelle organisation sociale où tout le monde a prise avec les décisions qui vont avoir un impact sur son existence ? Quelle forme peut-elle avoir, et comment se prémunir face à la résurgence incessante du pouvoir et autres dérives ? Comment sortir du travail social et de l’employabilité pour retrouver des activités vernaculaires, plus collectives et moins chronophages ? De quoi avons-nous besoin, ou plutôt que désirons-nous, et comment y répondre ? Que faire de la pollution et des technologies nuisibles mais existantes pour longtemps telles le nucléaire ? Toutes ces questions qui auront au moins le mérite de servir aux révolutionnaires de pacotilles qui promettent aujourd’hui l’Harmonie et le Bonheur demain, alors qu’il n’est question que de liberté en politique (qui est bien sûr liée à la joie de vivre, n’importe quel moderne sait qu’à la dépossession de son existence correspond ses angoisses, et que les moments de joie sont aussi des moments qui ont un côté subversif). Espaces-temps libérés d’où aussi il serait possible de lancer des assauts d’une autre ampleur sur les institutions de l’ordre existant, pour qu’elles finissent par devenir négligeables. Ré-insuffler des possibilités concrètes à court, moyen et long terme, ré-inventer le fédéralisme, l’autonomie et les communes libres, le communisme libertaire…

 

Depuis les défaites et les véritables révolutions qui ont échoué, les anarchistes et consorts n’ont souvent fait que maintenir une possibilité de changement social. Il est peut-être temps de poser les premiers jalons pour que ce possible devienne effectif. Ça prendra du temps, et ça demande peut-être de changer de temporalité : transformer au mieux et avec lucidité les rapports sociaux ici et maintenant, libérer des espaces-temps et constituer des milieux libres offensifs, vivre différemment en s’outillant sur du long terme (le renversement du pouvoir en place ne rend pas autonome et ne garantit rien de nos capacités à l’autonomie), mettre en place des réseaux de solidarité et d’échange le plus en-dehors possible, multiplier l’agitation sociale au cœur du système, rouiller la Machine, propager et convaincre, se former et devenir autonome sans ne plus faire que se référer à l’autonomie, mais aussi mettre en place l’édifice à long terme — et peut-être sur plusieurs générations : léguer un héritage, une culture en pleine ascension qui ne peut s’accomplir que dans une société autonome et libertaire. Attendre est notre défaite quotidienne, mais envisager la révolution c’est s’engager sur un long chemin sinueux dont nous ne sommes pas sûrs de voir le bout (pas de jalousie à avoir : ceux qui la vivront auront à la continuer). Il n’y a pas d’outils clés en mains. Ce n’est pas la voie la plus facile. Mais il est peut-être temps d’être à la hauteur de la situation contemporaine. Et si aujourd’hui il est difficile de voir un mouvement social d’ampleur approcher, c’est peut-être l’occasion de s’enraciner et de construire les bases solides de nos perspectives révolutionnaires. Si tant est que nous ayons le courage de se vivre comme révolutionnaire.

 

Vive l’anarchie !

 

Les Échos du safari - Caen, mai 2010.

 


Publié dans Agitation

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