Égypte : Les grèves s'étendent, Moubarak reste au pouvoir et provoque la colère des manifestants

Publié le par la Rédaction

10 février 2011

 

Trois données ont dominé la journée de jeudi : la menace d’une intervention de l’armée pour endiguer ou réprimer le soulèvement, l’extension des mouvements de lutte sur le terrain social initiés la veille et enfin les rumeurs annonçant le départ imminent de Moubarak. Que ces trois éléments soient reliés entre eux ne fait aucun doute.

 

Menace de répression par l’armée

 

Dès le mercredi soir, le pouvoir politique avait fait savoir qu’il était prêt à envoyer l’armée pour en finir avec le «chaos» et faire respecter le couvre-feu. Une armée et des forces de police qui n’ont pas attendu cet ordre pour intervenir massivement dans au moins une ville, celle d’El Kharga dans le sud du pays et provoquant la mort de 5 personnes. Tôt dans la matinée, l’armée s’est déployée dans toute la ville du Caire, du Nord au Sud. Soldats, tanks et camions de transport des troupes. Le quartier d’Heliopolis, où se trouve le palais présidentiel, est isolé du monde, sous la protection de l’armée, en plus de la garde présidentielle. Cette menace d’intervention, qui fait suite à des rumeurs de coup d’État la veille, a été faite au terme d’une journée qui a vu les occupants de la place Tahrir plus déterminés que jamais à ne pas abandonner les lieux tant que Moubarak demeure le chef de l’État et n’hésitant pas à harceler le pouvoir en encerclant le Parlement et le siège du gouvernement. L’autre donnée est le début de mobilisation sociale dans pratiquement tous les secteurs de la société égyptienne, en particulier les travailleurs du textile, du pétrole, de gaz, de la métallurgie, des activités liées au trafic du canal de Suez, les chemins de fer…

 

Extension des grèves et de la mobilisation sociale

 

Comme ils l’avaient annoncé la veille, les ouvriers et ouvrières de la plus grande usine textile d’Égypte, la Misr Spinning and Weaving, employant environ 24.000 personnes à Mahallah dans le delta du Nil, sont entrés en grève illimitée en solidarité avec les manifestants anti-gouvernementaux et pour demander une hausse de leurs salaires. Ils ont cadenassé les entrées et se sont rassemblés devant le bâtiment de la direction.

 

Des mouvements sociaux, grèves, marches, rassemblements, sit-in, portant sur les salaires, les conditions de travail, les demandes de démission de la direction, se sont poursuivis ou ont démarré dans de nombreuses entreprises, dont les arsenaux, de Port-Saïd (Nord-est), dans toute la partie industrielle regroupant les sociétés privées travaillant le long du canal de Suez (Est) ou encore dans de multiples entreprises du Caire : à l’aéroport, dans les télécoms, la métallurgie, chez les postiers, dans le plus grand hôpital de la ville.

 

Environ 3.000 membres du personnel médical de l’hôpital Qasr al-Aini, le plus grand du Caire, se sont dirigés en manifestation vers l’Assemblée du peuple pour rejoindre des centaines d’autres manifestants bloquant l’accès au bâtiment en criant «Le peuple veut la chute du régime». Nombreuses grèves également à Alexandrie (Nord méditerranéen) dans le commerce, l’alimentation, l’électricité, le pétrole.

 

Dans le Sud, notamment à Assiout et Sohag, des sit-in ont été organisés dans plusieurs entreprises publiques et privées, y compris pharmaceutiques, rapporte la chaîne de télévision Al Jazeera. Et un peu partout, des mouvements dans les chemins de fer, les transports publics, fonctionnaires

 

À Port-Saïd, 3000 manifestants venus du bidonville de Zarzara ont cette fois saccagé le siège de la police, après avoir fait de même la veille avec celui du gouvernorat. Non seulement ils luttent pour leur relogement mais ils se sont mis en colère lorsqu’ils ont découvert que leur pétition avait été jetée à la poubelle située devant l’édifice du gouvernorat.

 

Évacuations des cadres des multinationales

 

Extrait du blog Cris d’Égypte : «D’autres nouvelles nous parviennent : les multinationales implantées dans le “Smart Village” (une mini Silicon Valley sur la route d’Alexandrie) évacuent leur locaux. Parmi elles, Vodafone, IBM dont nous avons pu joindre des employés. L’évacuation simultanée des locaux des multinationales laisse penser qu’elles en ont reçu l’ordre. Ce que nous pouvons affirmer maintenant c’est que cet ordre a émané, simultanément, des services de sécurité de ces entreprises respectives. Nous ne savons pas encore si, à la source, il s’agit d’un ordre émis par le gouvernement.»

 

Partira, partira pas ? Partira pas !

 

Les rumeurs d’une démission imminente de Moubarak se sont multipliées jeudi dans le pays et les foules se sont rassemblées dans l’après-midi à l’annonce d’un discours télévisé du raïs, sur fond de prise de positions contradictoires. D’un côté l’armée a fait savoir qu’il satisferait toutes les demandes des manifestants exigeant son départ depuis le 25 janvier, date du début du soulèvement. De l’autre, le ministre égyptien de l’Information démentait que le président ait l’intention de démissionner, ce qui pourrait signifier qu’il compte s’arrêter à mi-chemin, par exemple en transférant ses pouvoirs exécutifs mais en conservant son titre. Dans tous les cas, l’effacement partiel de Moubarak ne signe pas la fin du régime mais le fait en apparence évoluer par une sorte d’auto-coup d’État mené par une partie de l’État-major de l’armée, censée ouvrir une période de transition. Une partie et pas toute apparemment, car à 17 heures, l’État-major se réunissait d’urgence, tandis que le discours télévisé était sans cesse retardé. La CIA déclare qu’il quittait le pouvoir dans la soirée… Infos vraies ou fausses, rumeurs, intox, jeu de dupes, coups de poker menteur…

 

Entre temps, certaines personnes présentées comme des animateurs du mouvement d’occupation de la place Tahrir, interrogés par les médias, ont fait savoir qu’ils n’exigeaient pas seulement le départ de Moubarak mais la démission de toute l’administration du pouvoir et la fin du régime. Finalement, Moubarak déclarait à la fois rester et déléguer une partie de ses pouvoirs présidentiels au vice-président, Omar Souleimane, chef des services secrets de l’armée (les Mukhabarat), bras armé du régime sur le plan intérieur comme sur les questions internationales, notamment palestiniennes et israéliennes. Promesse de quelques retouches constitutionnelles et levée de l’état d’urgence quand la situation sécuritaire le permettra !

 

Alors que toute la journée il avait été question d’une possible démission, le maintien au pouvoir de Moubarak, plus ou moins réel ou plus ou moins symbolique, ne va pas mettre un terme aux protestations et à la dynamique enclenchée depuis 17 jours. Il est trop tôt pour tirer la moindre conclusion de cette décision. Mais on peut au moins soulever un point : le régime aurait pu se recomposer en escamotant formellement Moubarak de la scène, en plaçant un haut-gradé de l’armée à la tête de l’État et faire le pari de diviser les protagonistes de la protestation, une partie d’entre eux pouvant penser qu’ils ont obtenu ce qu’ils réclament. Ce n’est pas le choix qui a été fait pour des raisons que l’on ne peut que supposer et qui vont très certainement bien au-delà de l’«orgueil» du personnage.

 

Alors qu’Omar Souleimane appelait les jeunes à rentrer chez eux, des centaines de milliers de personnes rassemblées place Tahrir brandissaient des chaussures et exigeaient toujours «Moubarak dégage !»

 

Plus tard dans la soirée, le blog Cris d’Égypte nous informe : «Il est 1h30 du matin. J’entends qu’on marche sur Héliopolis, quartier du palais présidentiel de El Orouba. Le palais lui-même est gardé par la garde présidentielle, pas l’armée. On marche également sur le bâtiment de la Radio-Télévision. Cette nuit sera longue et peut-être dangereuse. Tout dépend de ce que l’armée a vraiment dans le ventre et les égyptiens sont maintenant impatients de le savoir.»

 

Environ 2000 personnes sont arrivées devant le palais présidentiel et semblent vouloir y passer la nuit.

 

D’après Al Jazeera, ils seraient 10'000, plusieurs dizaines de milliers selon l’envoyée spéciale du quotidien espagnol La Vanguardia, à encercler le bâtiment de la Radio-Télévision. Nombre d’entre eux envisageraient de rester sur place toute la nuit.

 

À Alexandrie des foules immenses seraient également dans la rue, des dizaines de milliers rassemblées devant la base militaire de la région Nord.

 

Des rumeurs font état d’affrontements armés dans le Sinaï… Partout les manifestants ont appelé à de grands rassemblements demain vendredi, après la prière.

 

Demain vendredi

 

D’après des informations trouvées sur Internet, il se préparerait pour demain vendredi, après la prière, de grandes manifestations «historiques» à Mahallah, la capitale du textile, au centre du delta, ville symbole depuis 2006 de l’insubordination ouvrière et de la reconstruction «sur le tas» d’un mouvement de classe et de solidarité sur des besoins réels : logement, emploi, revenus, fin de la corruption, répartition plus juste des richesses, etc.

 

Pour la première fois, les travailleurs, la plupart du temps sans syndicats indépendants, se sont en quelque sorte «auto-appelés» à des grèves illégales malgré l’avertissement lancé par le vice-président Omar Souleimane, qui avait qualifié les appels à la désobéissance civile comme «très dangereux pour la société» et qu’ils ne pouvaient être tolérés. Ses avertissements, mardi, sur l’éventualité d’un «coup d’État» avaient été reçus par les manifestants comme une menace d’imposer la loi martiale. Plutôt que de battre en retraite, les manifestants ont promis d’être encore plus nombreux vendredi.

 

Le maintien au pouvoir de Moubarak et la montée consécutive de la colère dans un moment d’extension des luttes sociales augurent d’un vendredi particulièrement crucial.

 

Organisation communiste libertaire, 10 février 2011.

 

 

Une vague de conflits sociaux s'ajoute à la contestation politique

 

Des ouvriers du textile au personnel médical, une vague de mouvements sociaux touche l'Egypte, donnant une ampleur supplémentaire à la contestation politique qui secoue déjà le régime du président Hosni Moubarak depuis deux semaines et demie. 
Ces mouvements portent sur les salaires ou des revendications catégorielles, mais leurs mots d'ordre rejoignent aussi ceux des manifestations anti-Moubarak qui se succèdent depuis le 25 janvier à travers tout le pays.

 

Jeudi, le personnel de la plus grande usine textile d'Égypte, Misr Filature et Tissage, à Mahallah al-Koubra, dans le delta du Nil, a entamé une grève illimitée.

 

«Nous sommes en grève premièrement en signe de solidarité avec les manifestants de la place Tahrir» du Caire, où des milliers de personnes campent jour et nuit en réclamant le départ du président Hosni Moubarak, a déclaré par téléphone un des organisateurs du mouvement, Faiçal Naoucha. «Nous voulons aussi des décisions de justice relevant le salaire minimum», a-t-il ajouté.

 

Cette entreprise publique qui emploie quelque 24.000 personnes a déjà été au cours des dernières années au centre d'importants mouvements sociaux, en particulier en 2006 et en 2008.

 

Des manifestations d'employés du secteur médical, de l'enseignement ou d'autres administrations ont également eu lieu dans plusieurs autres villes du delta, a-t-on appris auprès des services de sécurité.

 

Des dizaines de milliers d'employés du secteur public se sont également en grève à Alexandrie, la deuxième ville du pays, ainsi que dans d'autres villes de la côté méditerranéenne et à Suez, à l'entrée sud du canal du même nom.

 

 

Au Caire, environ 3.000 membres du personnel médical de l'hôpital Qasr al-Aini, le plus grand de la ville, ont manifesté contre le président Moubarak.

 

Les manifestants se sont dirigés vers l'Assemblée du peuple pour rejoindre des centaines d'autres manifestants bloquant l'accès au bâtiment en criant «Le peuple veut la chute du régime». «Il ne s'agit pas de nos salaires, il s'agit de demander à ceux qui sont au pouvoir de rendre des comptes et d'obtenir notre liberté», a affirmé Soha Mohammed, interne à l'hôpital.

 

«Il y a effectivement une escalade (dans les conflits sociaux) depuis le début des manifestations» anti-régime, a déclaré à l'AFP Kamal Abbas, un responsable du Centre pour les syndicats et les services aux travailleurs, une organisation non-gouvernementale.

 

Des manifestations avaient également eu lieu mardi et mercredi dans les arsenaux de Port-Saïd, à l'entrée nord du canal de Suez, ainsi que chez plusieurs sociétés privées travaillant sur cet axe stratégique du commerce mondial.

 

À l'aéroport du Caire également des mouvements sociaux ont été signalés dans certaines sociétés de services, ou parmi des employés des services de sécurité. Des fonctionnaires du département des statistiques gouvernementales ont également manifesté mercredi dans la capitale.

 

Le pouvoir égyptien a promis lundi une hausse de 15% des salaires des fonctionnaires et des pensions de retraite pour tenter de contrer la vague de mécontentement, marquée par les manifestations incessantes et sans précédent pour réclamer le départ de M. Moubarak, au pouvoir depuis 1981.

 

Leur presse (Agence Faut Payer), 10 février.

 


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