Égypte : Le soulèvement des travailleurs

Publié le par la Rédaction

 

Révolution 2.0, révolution Facebook, révolution Twitter… Autant d’explications simplistes que l’on trouve sous toutes les plumes pour expliquer le succès des mouvements et qui permettent d’associer «modernité technologique» et «démocratie». Et surtout de minimiser le rôle direct joué par le prolétariat ouvrier (qui ne devrait plus exister !) dans le déclenchement des révoltes. Une manière aussi de vouloir réduire ces mouvements à des soubresauts vers la modernité dont les pays arabes auraient été privés, mais qu’ils «méritent bien» !  
Organisation Communiste Libertaire, 27 février 2011. 

 

 

 

Le soulèvement des travailleurs

 

«Travailleurs égyptiens rejoignez la révolution», proclamait le titre d’Al-Ahram, le quotidien gouvernemental, un jour avant la démission d’Hosni Moubarak. Des dizaines de milliers de travailleurs dans le textile, l’armement, le transport, le pétrole, le ciment, le fer et l’acier, les hôpitaux, les universités, les télécommunications et le canal de Suez, avaient participé à des grèves ou à des manifestations dans les trois jours précédant cette démission. Bien qu’il soit trop tôt pour émettre un jugement définitif, le poids démographique et économique des ouvriers dans le soulèvement populaire a probablement été l’un des facteurs qui ont convaincu les chefs militaires égyptiens de demander à Moubarak de partir.

 

Dès le début, les travailleurs ont participé individuellement aux manifestations. Ce n’est que vers la fin du mouvement qu’ils furent présents comme force collective. Ceci parce que la Fédération des syndicats égyptiens, le seul syndicalisme légal en Égypte, fonctionne comme une excroissance de l’État. Contrairement à l’Union générale tunisienne du travail, ni la FSE ni aucune de ses branches n’ont rejoint les forces rebelles. Depuis plus d’une décennie, les travailleurs égyptiens qui ont cherché à s’engager dans une action collective ont dû faire face à l’opposition concertée de l’appareil syndical officiel.

 

Une grande partie de l’attention des médias et des analystes s’est focalisée sur l’utilisation de Facebook et d’autres médias sociaux par les jeunes pour affirmer leurs doléances et pour la mobilisation. Le taux de chômage élevé parmi les Égyptiens instruits de moins de 30 ans et leur familiarité avec les technologies du web ont été sans aucun doute un des facteurs importants dans le lancement de l’insurrection. Pourtant, les événements de janvier-février sont venus après une décennie de montée des mobilisations dans de nombreux secteurs de la société égyptienne — comités de solidarité avec le peuple palestinien, contre l’invasion américaine de l’Irak, mouvement Kifaya (Assez !) pour la démocratie, les médecins, les juges, les enseignants, et, surtout, les travailleurs de l’industrie et les cols blancs.

 

Depuis 1998 plus de 2 millions de travailleurs ont participé à quelque 3.500 grèves, sit-ins autres formes de protestation. Il y a eu d’importantes grèves dans presque tous les secteurs de l’économie égyptienne, dont une en décembre 2006 et une autre en septembre 2007 au Mammouth du groupe «Misr Spinning and Weaving» à Mahalla al-Kubra [ sur cette grève on lira du même auteur et en anglais une longue relation sur Middle East Report ] et une lutte de cinq mois chez Tanta, l’entreprise de Linge de maison nouvellement privatisée, en 2009. Le 6 avril, un appel à la grève générale (qui n’a pas eu lieu en raison d’une sévère répression) donna naissance au «Mouvement de la jeunesse».

 

Les actions collectives des travailleurs, au cours des dix dernières années, visaient les conséquences alimentaires dues au non respect des propriétaires des entreprises récemment privatisées des termes des contrats en vigueur avant la privatisation, comme la loi l’exigeait : défaut de paiement et retard des primes et autres suppléments de salaire, l’incapacité des entreprises publiques à verser aux travailleurs leur part des bénéfices, la peur des licenciements à grande échelle avant ou après la privatisation, et les bas salaires. De nombreux observateurs se demandaient où et quand les travailleurs pourraient donner un sens politique à ces revendications, à défaut de comprendre que, dans une autocratie, l’organisation d’un groupe important de personnes, en dehors du cadre restreint étatique, est en soi un acte politique.

 

Au moment opportun, les travailleurs n’ont pas hésité à fusionner les exigences économiques et politiques. Le 9 février les travailleurs des transports du Caire se sont mis en grève et ont annoncé qu’ils allaient former un syndicat indépendant. Selon Hossam el-Hamalawy, un blogueur journaliste bien informé, leur déclaration appelait à l’abolition de la loi d’urgence en vigueur depuis des décennies, à virer le Parti national démocratique (NPD) des institutions étatiques, à la dissolution du Parlement (élu frauduleusement en 2010), à rédiger une nouvelle Constitution pour un gouvernement d’unité nationale, à poursuivre les fonctionnaires corrompus et à établir un salaire minimum national de base de 1.200 livres égyptiennes par mois (environ $ 215).

 

La revendication pour un salaire de 1200 livres minimum a émergé du mouvement ouvrier depuis une décennie à l’échelle nationale. L’année dernière, le Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux, une ONG a récemment mis en place pour soutenir le mouvement des travailleurs, a porté la question au tribunal. Il a remporté une victoire partielle lorsque le gouvernement a réagi à l’ordonnance du tribunal et a augmenté le salaire minimum mensuel de 106 livres (moins de $ 20) à £ 400 (environ $ 73).

 

Une augmentation qui laisserait encore une famille type de cinq personnes avec deux soutiens de famille sous ou à proximité du seuil de pauvreté de 2 dollars par jour, même avec les primes et autres compléments de salaire. Bien qu’insuffisantes c’est l’un des nombreux cas où des travailleurs ont arraché des victoires économiques importantes grâce à la grève et à une action collective. Dans les années 2000, à la différence des années 80 et 90, le gouvernement n’a pas systématiquement réprimé les manifestations de travailleurs par la violence massive du style grévistes tués par balle. L’effet cumulatif du mouvement des travailleurs a enseigné à des millions d’Égyptiens qu’il était possible de gagner quelque chose par la lutte et que le régime, peut-être parce qu’il craignait de faire fuir les capitaux étrangers, serait limité dans sa capacité à répondre par la seule répression.

 

Le mouvement ouvrier a été soutenu au nez et à la barbe des dirigeants du FSE, dont beaucoup sont également responsables du NPD. La loi égyptienne exige que tous les syndicats soient affiliés à la FSE. Néanmoins, deux syndicats indépendants ont réussi à voir le jour dans le cadre de conflits du travail de la dernière décennie : travailleurs des impôts en 2008 et techniciens de la santé en 2010. Un communiqué de presse du 30 janvier est passé totalement inaperçu : ces deux syndicats indépendants avec des représentants des travailleurs d’usine d’une douzaine de villes y déclaraient leur intention de former une nouvelle fédération syndicale indépendante de la FSE. Ce fut la première tentative de créer une nouvelle institution fondée sur un sursaut populaire, un acte révolutionnaire, car illégal. Dès le lendemain de la démission de Moubarak, il y avait des banderoles sur la place Tahrir proclamant Le Syndicat indépendant et réclamant la fin du Régime.

 

Hamdy el-Sayyed dégage ! Les médecins chassent le bureaucrate en chef de leur syndicat de tutelle, au Caire, le 27 février.

 

Les généraux qui règnent désormais sur l’Égypte ont interdit les réunions des syndicats et ont appelé au calme. Néanmoins, des milliers de travailleurs du secteur public, y compris les conducteurs d’ambulance, de l’aéroport et des travailleurs des transports publics et même la police, sont descendus dans les rues, exigeant un salaire plus élevé, trois jours après la démission du président Moubarak. Dans la mesure où leurs syndicats ne sont pas reconnus, ces travailleurs ne sont pas associés aux négociations avec les généraux sur l’avenir politique de l’Égypte. C’est donc le seul outil entre leurs mains pour faire aboutir leurs revendications. L’armée semble résolue à mettre en œuvre des réformes minimalistes et à laisser inchangé l’essentiel du régime de Moubarak. La capacité des travailleurs et des autres à rester mobilisés et prêts à descendre dans la rue peut déterminer le niveau de réalisation des aspirations populaires démocratiques pour justice sociale.

 

Joel Beinin
Américain, spécialiste des mouvements sociaux en Égypte. 
Traduit de l’anglais ( Libcom ).


NB : Sur les mobilisations ouvrières en Égypte en février lire aussi Égypte, Les grèves s’étendent.

 


Publié dans Internationalisme

Commenter cet article