Édito de "Courant Alternatif" no 205, décembre 2010

Publié le par la Rédaction

L’ultime journée d’action du 23 novembre n’a fait que confirmer ce que l’on supputait : un enterrement annoncé et voulu par les Confédérations, d’une part pour affirmer qu’elles n’ont jamais perdu la main sur le mouvement et que par conséquent ce sont elles qui décident quand il faut siffler la fin de la partie, et d’autre part pour faire mine d’afficher jusqu’au bout une détermination «sans faille», gage de popularité renouvelée et donc d’un regain espéré d’adhérents dès maintenant et bientôt de votes lors des élections syndicales de 2013…

 

La fin des mouvements est généralement propice, à l’heure des bilans, à la réactivation des positions antérieures à ces mouvements, réactivation généralement inversement proportionnelle à la force que ceux-ci ont pu acquérir en déplaçant les lignes, en défaisant les positions établies, en faisant place à des phénomènes nouveaux, de création et d’invention. Pour ceux qui se définissent avant tout comme syndicalistes, ce mouvement aura été syndical, et pas politique. Il est donc logique selon eux que ses prolongations se traduisent par le développement du syndicalisme, «de lutte» pour certains, «révolutionnaire» pour d’autres, tandis que les grandes organisations syndicales ne sont pas en reste et se sont empressés de lancer des campagnes d’adhésion dans les manifs et par Internet. Pour tout un ensemble de militant(e)s organisé(e)s, la solution à la crise sociale est… organisationnelle : telle organisation ou Parti qu’il faudrait rejoindre, tel syndicat plutôt que tel autre… parti ou syndicat, au choix ou les deux. Par contre, sur les contenus, c’est d’une pauvreté insigne.

 

Pendant ce temps, certain(e)s autres — qui peuvent être souvent les mêmes — cherchent des débouchés, des propositions pour sinon poursuivre la mobilisation, du moins alimenter une agitation politique. Mais c’est encore une fois la fuite en avant. On a échoué sur le terrain social (tout en prétendant le contraire, on ne fait pas de vrai bilan) et on repart aussitôt sur autre chose ou sur un combat plus général «contre» le gouvernement et sa politique qui n’aura d’autre objet que d’alimenter, de contribuer à construire, la ou les campagnes de la «gauche de gauche» sur l’échéance 2012.

 

S’il devait y avoir des perspectives de lutte et de réflexions, c’est dans les propres forces et faiblesses de ce mouvement, et pas en dehors de lui, qu’il serait judicieux de chercher. Il nous semble que le nœud du problème se situe précisément dans ce qui a fait l’échec de ce mouvement : la non extension du mouvement gréviste à un niveau significatif, la non généralisation de la grève. Les raisons en sont multiples et en grande partie connues : elles renvoient aux divers mécanismes de dépossession des capacités de lutte de la très grande majorité des travailleurs face à leurs conditions d’exploitation. Ces mécanismes incluent — mais vont au-delà de — la précarisation du travail, des statuts, du chômage de masse. C’est certainement dans l’expérience de la vie au travail qu’il faut rechercher, trouver et comprendre ce qui s’oppose à toute idée de lutte collective valant la peine d’être menée  : les nouvelles méthodes de gestion des ressources humaines à base d’individualisation des résultats et des performances, la compétition entre salariés, la sous-traitance dans de petites entreprises maintenues au bord de la faillite permanente par les clients/donneurs d’ordre, où donc s’exerce un chantage permanent au chiffre d’affaire et à la productivité, salariés pris à la gorge financièrement, endettés… c’est tout un ensemble d’éléments qui tétanise et exerce, sur fond de chômage évidemment, une contrainte telle qu’elle emprisonne quasiment le salarié dans le quotidien d’une condition salariale dont il est devenu totalement dépendant et où les marges de manœuvres, d’autonomie, de lutte, se sont réduites à bien peu de choses. C’est cette dépossession des capacités de résistance qui devrait se retrouver dans les débats sur les objectifs et le devenir de ces semaines de mobilisation inédite où les acquis positifs ne sont pas détachables des limites constatées : la récupération de la capacité d’autonomie et de lutte collective au sein du rapport salarial, pour pouvoir aussi mieux porter ces capacités en dehors et au-delà de ce rapport.

 

Plutôt que de renouer avec une bien vieille et si rassurante polémique entre syndicalisme et anti-syndicalisme (ou encore entre spontanéité et organisation) qui est une impasse, un piège, un signe d’immobilisme et de conservatisme si elle ne se nourrit pas et ne se rapporte pas à des contenus, n’est-ce pas à partir des possibilités et des difficultés situées au cœur des diverses formes du rapport salarial que l’on peut reconstituer des perspectives de lutte et qui donc les actualisent. Luttes par définition intercatégorielles, interprofessionnelles, globalisantes, toutes autant « sociales» que «politiques» où les personnes mobilisées sur une base territoriale (ville, quartier, agglomération, région…) par le brassage et le tissage de relations nouvelles recréent les moyens d’une résistance, d’une envie de se battre et d’une solidarité : en luttant un jour avec les salarié-e-s d’un CHU et un autre avec ceux d’une boîte du bâtiment ; en se mobilisant une semaine sur un McDo ou un Call Center et la suivante une CAF ou une régie HLM ou, pourquoi pas, sur des lieux précis du marché du travail informel. C’est une manière de prendre à revers les confrontations théoriques, abstraites, intemporelles syndicalistes comme anti-syndicalistes. Et aussi, tous les courants se plaçant et n’existant qu’en fonction des échéances de la politique institutionnelle. C’est ce type de démarche que les véritables acquis du mouvement (mobilisations locales qui se sont nouées et construites sur l’articulation AG/blocages, liaisons nouvelles, climat de solidarité né des actions directes collectives, volonté de ne rien lâcher et de poursuivre…) laissent entrevoir si des perspectives sont tracées en terme de maintien de foyers de résistances, d’ouverture de nouveaux fronts, de reconstruction d’un rapport de force social, d’une recomposition sociale antagonique à l’ordre capitaliste. Perspectives étrangères et contraires avec les propositions qui surgissent ici et là de lutter contre les mesures gouvernementales, avec création de «collectifs citoyennistes» comme il se doit, qui nous emmènent sur un terrain plus politicien et plus consensuel, et dont la traduction ne peut qu’être électorale, avec en plus, le regard droit dans le rétroviseur : résistance ou révolution citoyenne, revendication d’une république sociale, d’un retour au programme du Conseil national de la Résistance, nouveau Front populaire, d’un nouveau pacte social, retour à un néo-keynésianisme, contre l’«ultra-libéralisme» et les «prédateurs» du capital financier… tout cela sans même poser au minimum la question évidente : pourquoi le capital serait-il prêt aujourd’hui à faire des compromis alors que tout indique au contraire que, jusque là du moins, il peut s’en passer ?

 

Charybde et Scylla, le 26 novembre 
Courant Alternatif no 205, décembre 2010.

 


Publié dans Colère ouvrière

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