Échos du mouvement (Rebetiko 8)

Publié le par la Rédaction

 

Est-ce qu’on parlera de l’automne 2010 comme de 1995 ou du printemps 2006 ? Retour en léger différé sur le mouvement des retraites, afin d’éclaircir les idées qui se cherchaient sur les piquets à 5 heures du mat’. Plusieurs textes et plusieurs points de vue, qui tournent autour de ce qui naît de ce mouvement, ce qui meurt avec lui, ce qui se crée à travers et se répète d’une fois sur l’autre, ce qui lui survit et ce qui vit en parallèle.

 

 

Une hypothèse

Bilan orienté du mouvement contre la réforme des retraites

 

Une hypothèse politique ne trouve pas d’abord sa confirmation dans une série d’éléments de réel qui viendraient l’étayer. Une hypothèse politique ça se vérifie par ses implications, par la prise que ça donne sur une situation.

 

Depuis une quarantaine d’années, l’hypothèse de la fin de la lutte des classes, et de son corollaire le mouvement ouvrier, hante l’histoire des luttes politiques.

 

Pour trouver à la pelle des justifications sociologiques, il suffit de consulter n’importe quel ouvrage traitant de la question : restructuration du capitalisme, émergence puis effondrement de la classe moyenne, fin des collectifs de travail, de l’identité ouvrière, etc. Cette hypothèse peut être brandie comme déclaration triomphale par les partisans de l’ordre, mais lorsqu’elle est avancée avec angoisse ou entrain par ceux qui veulent poursuivre cette histoire, elle a quelque chose d’osé, limite paradoxal : le mouvement ouvrier — cet ensemble relativement complet et cohérent d’idées et d’idéaux, de formes d’organisations et de forces politiques, de mythes et de vues stratégiques — c’est une sacrée prise sur la situation, à tel point que sa fin coïnciderait avec la fin de toute hypothèse politique, version réalisation du communisme ou version gestion libérale.

 

Et pourtant, si on accepte cette remise en question, cette remise en jeu, on peut déceler l’émergence de lignes de forces qui ne se laissent pas inclure dans le vieux schéma. Le foisonnement politique qui s’est étendu de la fin des années 60 au début des années 80 a commencé à en faire éclater les codes et les champs : les luttes féministes, homosexuelles, anti-impérialistes, anti-nucléaires, anti-militaristes, contre-culturelles, alors même qu’elles adoptaient souvent une rhétorique marxisante, ont contribué à miner largement le présupposé théorique du mouvement ouvrier, qui prétend que la lutte tient essentiellement dans le processus de production et la contradiction travail/capital. Aujourd’hui, même un mouvement social «de travailleurs», comme celui sur les retraites qui a agité l’automne français, peut se révéler être plus qu’un énième épisode d’une guerre de classes qui n’en finit pas d’être perdue par le prolétariat.

 

Bien sûr, la lutte des classes a la vie dure, et il ne s’agit pas de l’enterrer prématurément : elle ne disparaîtra jamais vraiment tant que d’autres hypothèses politiques n’auront pas acquis un poids conséquent sur le réel. Le mouvement pour les retraites reste donc majoritairement inscrit dans cette histoire, dans certaines de ses formes d’action, sa force de mobilisation ou sa charge politique, comme dans ses limites, du verrouillage syndical à son expression essentiellement revendicative. Les lignes qui suivent ne s’attardent pas sur cet héritage, mais cherchent à mettre en lumière ce qui pourrait constituer un passage vers de nouvelles formes, et les questions qu’elles ouvrent.

 

Blocage !

 

Le mot d’ordre a circulé partout, des portails des lycées aux AG ouvrières, sans qu’on sache bien comment il est apparu. Nul doute que son importance stratégique lors du mouvement CPE aura contribué à son succès ; mais ce n’est pas seulement comme forme d’action efficace que le blocage s’est imposé comme la bonne idée de cet automne 2010.

 

Au sein même du mouvement, ses implications ont commencé à être discutées, notamment en ce qui concerne son rapport avec cette forme d’action canonique du mouvement ouvrier qu’est la grève. On a parlé de grève par procuration, et de l’ambiguïté de cette notion qui élargit l’impact de la grève tout en en restreignant l’assise. Et ici ou là on a vu poindre l’idée qu’une généralisation du conflit prendrait certainement plus la forme d’une paralysie de quelques secteurs vitaux pour l’économie que de la mythique «grève générale».

 

Mine de rien, même si une bonne partie du mouvement court encore après ce qu’elle surnomme avec une certaine lucidité «rêve général», et que les perspectives d’un blocage généralisé apparaissent comme bien lointaines à l’issue de la bataille, ce dérèglement de la mécanique révolutionnaire imaginaire (grèves - grève générale - expropriation - relance de la production sous contrôle ouvrier) est lourd de sens.

 

Déplacement dans le mouvement

 

D’abord, il y a un décalage de la cible : le blocage c’est la prise de conscience qu’arrêter la machine c’est plus une question de circulation que de production. Ça peut sembler anodin, ou ne relever que d’une question pratique, mais ce déplacement du centre névralgique de la lutte de l’intérieur de l’usine au rond-point le plus proche, c’est la négation pure et simple de la base théorique du mouvement ouvrier !

 

Post-it : À creuser, la circulation des flux (notamment d’information) comme structure, le capitalisme cognitif, la place de la production en Occident et dans le reste du monde.

 

C’est pas le sujet !

 

Si le blocage n’est pas précisément une pratique nouvelle, elle était jusqu’ici surtout cantonnée aux secteurs dont la circulation des flux est la profession : cheminots, routiers, agents EDF. Tant que ce sont des salariés qui paralysent leur outil de travail, le cadre est respecté et les syndiqués sont bien gardés. Mais cet automne, la force syndicale s’est révélée insuffisante, et ce sont des grévistes de toutes professions voire de pas de profession du tout qui se sont installés sur les voies de chemin de fer ou sur les bretelles d’accès des zones industrielles. Difficile alors de s’appuyer sur le droit du producteur à se réapproprier les moyens de sa production. On a beau bricoler des «interpros» pour noyer le poisson, faire rentrer au forcing tout le monde dans le grand corps du travailleur générique (les lycéens sont des travailleurs en devenir, les chômeurs des travailleurs sans emploi et les RSAstes convaincus sont des travailleurs qui s’ignorent), au final, on a tellement tordu dans tous les sens le concept de prolétaire-qui-vit-de-son-travail qu’on se demande bien ce que la foule de piquetiers qui se presse à 5 heures du mat’ autour d’un brasero a à voir avec le sujet révolutionnaire de Karl Marx.

 

Post-it : Reste à savoir si on peut faire la révolution sans sujet révolutionnaire…

 

L’ennemie économie

 

Ce glissement de la figure du gréviste qui passe du sujet «travailleur» au non-sujet «n’importe qui» qui s’opère dans le blocage, on le retrouve pour la figure de l’ennemi. Entre le «bloquer l’économie, c’est s’attaquer aux intérêts du patronat» et le «bloquer l’économie, c’est foutre le bordel pour saper l’autorité des gouvernants», deux conceptions de l’économie, une comme science de l’exploitation, l’autre comme science de gouvernement ; la même barricade pour deux affrontements. Ce n’est plus seulement une classe contre une autre qui règle ses comptes, ce sont les rouages d’une grosse machine absurde qui se changent en grain de sable. Ce qu’il y a alors de politique dans l’économie, ce n’est pas tant le degré d’égalité dans la répartition des richesses que ses tables de lois (les fameuses «lois du marché», mi-naturelles, mi-prescriptives) qui viennent doubler les codes juridiques pour assurer un contrôle serré de la population. Avant de se préoccuper de ce que ça rapportera au grand capital, le refus de bosser deux ans de plus à la fin de sa vie c’est d’abord la défense de la possibilité de se soustraire aux impératifs du travail.

 

Post-it : L’économie comme branche de la cybernétique.

 

Tout s’arrête, tout commence 

 

Le sens premier d’un embouteillage monstre sur une rocade, de la paralysie d’un centre-ville ou même d’une pénurie d’essence, on ne le trouvera donc pas tout entier dans l’impact sur le portefeuille d’un quelconque patron. C’est comme geste premier d’interruption du quotidien qu’ils occupent une place de choix dans l’arsenal du gréviste. Geste minimal mais essentiel, qui surgit à l’endroit même où s’exerce l’emprise économique : pas tant le lieu de la dépossession du produit de notre travail que celui de la mobilisation constante du contenu de nos vies. Que l’automobiliste coincé derrière un piquet soit empêché de se rendre à son boulot, de faire ses courses ou de partir en vacances, c’est toujours, à des degrés divers, l’économie qui est touchée.

 

La lutte se mène dans l’espace du quotidien, pour en soustraire des morceaux au processus de valorisation qui prétend en dicter les lois. Soustraction, interruption, gestes négatifs, là où la réappropriation conférait immédiatement à l’émancipation ouvrière une charge politique positive. Ouverture des possibles contre programme politique.

 

Trouver une effectivité

 

La positivité du blocage, on peut malgré tout la trouver dans le blocage lui-même, dans la façon dont il est habité. Les liens qui s’y tissent ne sont pas ceux, préexistants, d’une appartenance de classe ; les complicités se doivent d’en être d’autant plus fortes, les compositions d’autant mieux pensées. Et en agissant depuis le quotidien, on est confronté immédiatement aux questions d’organisation matérielle, la bouffe, les lieux communs, les gosses, l’essence, etc., sans avoir à attendre la mise en place de conseils ouvriers pour s’en saisir collectivement.

 

Il n’en demeure pas moins que les quelques coups portés à l’économie renvoient un écho qui sonne sinistrement creux. L’angoisse du vide après avoir tout bloqué, c’est certainement au final la première limite du mouvement, celle qui l’a maintenu soumis au rythme syndical, celle qui a permis au gouvernement de laisser passer l’orage. L’audace du nouveau mot d’ordre a pu laisser croire qu’il suffisait d’en jouer — «attention, ou on bloque tout» — qu’on pouvait se contenter de symbolique, de filtrant, de quelques photos pour les médias, de menaces en l’air. Alors que l’efficacité du blocage, tout comme la réalisation des promesses qu’il porte, appelle une effectivité réelle, tenir les piquets face aux flics, trouver d’autres moyens d’interrompre les flux, coordonner les actions et identifier les cibles stratégiques, commencer d’ores et déjà à s’organiser hors de l’économie.

 

Pousser la forme blocage jusqu’au bout, pour l’éprouver comme hypothèse.

 

 

Il reste comme un dépôt

 

«Mensonges ! Mensonges greffés sur ma chair, abcès qui me crient :
“Ne nous crève pas, nous sommes du même sang !”,
pustules qui pleurnichent :
“Nous sommes ton seul bien, ton seul ornement,
continue donc à nous nourrir, il ne t’en coûte pas tellement !”»
René Daumal, «La guerre sainte», Le contre-ciel.

 

Vous êtes pressé, Monsieur ? Où allez-vous si vite ? Mais regardez-moi, que diable ! C’est le travail qui vous appelle, les courses, «la vie», comme on dit ? C’est donc ça qui vous pousse à vous agiter ainsi ? Vous êtes si agacé par ces perturbations, vous trépignez… J’en aurais peut-être fait autant hier, mais nous ne sommes plus hier, même si je sens votre présence dans ma tête, encore un peu. On se connaît si bien, vous et moi, par miroirs interposés… Je vous arrache pour un instant du dedans de mon ventre, comme j’arrache ce «nous» fugace que je me plais à conjuguer.

 

Nous avons cru au début que nos pas contenaient encore une force ciselée à la faucille. Nous avons cru  cracher des chansons d’averse sur vos soleils radieux. Nous avons cru que vous étiez dehors,  incarné quelque part, nous vous avons donné le visage de ceux qui nous dirigent depuis de quelconques en-hauts. Puis nous avons regardé autour : nous étions seuls, et vous étiez partout. Ce monde criait qu’il n’avait plus besoin de nous. Tout s’agitait, tout continuait, vous demeuriez là, sans honte, à nous ignorer, à nous infiltrer, à jouer l’indistinction, à vous tapir dans nos intérieurs, attendant notre reddition. Car vous ne disparaissez pas, n’est-ce pas ? Au mieux on vous incube, en-deçà des bavardages éructant que quand même, je suis quelqu’un — toutes proportions gardées ; je vous sens revenir, vers le soir, au creux des literies, me souffler les bons mots qui font qu’on se sourit, qu’on brille parfois, qu’on se vend toujours. Nous, on aurait voulu vous accoucher pour vous combattre, regarder nos tripes en face, quitte à mentir. Mais nos mots se perdaient au fond des avenues. C’est alors que nous avons cessé de marcher.

 

Comment vous atteindre sans nous mutiler ? Qui êtes-vous ? Pétrifiés dans la cohue indifférente, nous avons ensemble, partout, compris à quel point c’était cette cohue qui vous était vitale. Juchés au sommet des ronds-points frileux, au matin de nos nuits, nous vous avons reconnu dans tout ce qui bouge. Nous avons rencontré notre pouvoir, Monsieur, celui qui nous reste. Notre pied dans votre tapis. Nous avons bloqué, paralysé, sans mot dire. Vous qui tueriez pour être à l’heure ! Vous avez bien susurré que c’était pas la peine, que c’était dérisoire, que vous étiez déjà ailleurs… mais vos moqueries empestaient l’inquiétude. On n’a pas cru, on a continué sans penser, pour ne pas vous entendre. Le champ de bataille s’est installé aux carrefours de nos vies, de nos habitudes fusillées. D’aubes en aubes, nous vous voulions exsangue.

 

Mais le miroir des files immobiles, si connues de nous pour être nos quotidiens dans cet ordinaire qui est votre victoire, ce miroir-là nous a laissés hébétés. Nos gestes furent l’aveu de votre présence en nous, nos gestes seulement. Nous n’avons pas trouvé de mots pour vous dire, pour faire le songe d’un monde sans vous. Il n’est resté que le silence. Toisant les autoroutes désertes, nous vous avons trouvé dans nos rêves.

 

 

Le temps qu’il faut

 

On se sent impliqués toute l’année, entre luttes et survie, mais le mouvement lui, intervient comme cette impulsion qui amène à rappeler un vieux copain. Comment agencer le temps de nos luttes quotidiennes et celui de la rencontre de ces luttes avec celles du pouvoir et des syndicats pour se maintenir en place ?

 

En théorie la grève a cela d’essentiel qu’elle permet de se dégager temporairement de ses propres contraintes, laissant le temps de s’investir ou pas dans une lutte donnée. Sauf que la précarité et le sous-emploi, les mutations à l’œuvre à l’université ou dans le secteur public mais aussi et surtout l’impasse syndicale rendent quasi impossibles les situations de grève massive. Restent des journées de mobilisation sporadiques. Et l’attente qu’il se passe quelque chose entre deux journées. Quand bien même il y aurait des envies communes, les temps ne le sont plus. Bosser 10, 20, 30 ou 40 heures par semaine. Bénéficier de minimas sociaux ou pas. Être formé à une tâche ou pas. Avoir le choix d’aller bosser ou pas. Jouir d’un groupe de pairs sur son lieu de travail ou être seul. Si ce morcellement de la classe des «sans rien» est une indéniable réussite en terme de pouvoir démobilisateur, reste néanmoins la sensation étrange qu’un ouvrier spécialisé en CDI et un stagiaire à 400 euros par mois ont rarement été aussi proches dans leur rôle de spoliés chroniques. Imaginer qu’ils puissent avoir des envies communes est une étape, que certains blocages économiques ont mis à jour lors de l’épisode des retraites, quand jeunes et moins jeunes se retrouvaient pour stopper les flux d’hommes et de marchandises. Trouver les moyens d’accentuer cette convergence des envies serait l’étape d’après et appelle de nouvelles façons de communiquer au sein même du «mouvement», mais aussi de nouvelles priorités d’actions. Par exemple, jouir d’un lieu qui fasse office de point d’ancrage paraît essentiel dans le fait de se coordonner localement. Une occupation durable donne à celles et ceux qui ne sont pas calés sur le temps du «noyau dur» l’occasion de pouvoir s’informer et d’agir. Un lieu qui matérialise la synchronisation. Dans le même ordre d’idée, en dehors des blocages validés par les interpro et intersyndicales et immédiatement canalisés par le pouvoir, les mouvements d’ampleur peuvent être l’occasion de rencontres débouchant sur des actions quotidiennes en petits groupes. Répondre à l’inertie par le harcèlement, au temps syndical par le temps des envies, et travailler dans le sens d’une quotidienneté qui se joue de l’absence de  grève générale. Tout en n’excluant pas une convergence qui naît de la multiplicité des initiatives. Sur ces points, le mouvement des retraites a été créateur tout en restant en attente par rapport à des mécanismes massificateurs nostalgiques. Des reliquats qui conduisent aux spéculations attentistes concernant «ceux qui pourraient rentrer dans le mouvement et le relancer» et qui répondent sans le vouloir aux cahiers des charges syndicaux et à leur gestion des masses. On se regarde en chiens de faïence, ce qui n’est pas sans arranger les chiens de garde. Néanmoins, le désir est là, présent et prégnant. Celui d’être toujours plus nombreux. Comme s’il y avait un seuil critique au-delà duquel les choses pourraient échapper aux états-majors. Et même nous échapper. Une véritable mutinerie symbolique mais réelle, qui trouve son prolongement concret dans ce que les manifestations ont esquissé de spontané et d’imprévu.

 

À un niveau plus individuel, ce mouvement a donné l’illusion rassurante de se retrouver pour un nouveau round. Ainsi sortir de son temps au profit de celui des assemblées générales, des réunions et des actions. Passer des heures à mettre à jour nos lignes de fracture et autant à analyser les failles du pouvoir et les faiblesses de ses garants. Se connaître et se compter. Au passage combattre ses propres limites. Pour une fois se rencontrer sans l’alcool pour pallier l’absence de réel point commun ou de raison d’être ensemble. On devient accro à la potentialité, à ce qui pourrait se passer, à tel point qu’on en finit par perdre de vue son propre quotidien, devenant par moment étranger à sa propre aliénation. Celui qui en nous survit, et a appris à composer avec haines et espoirs amortis par des soupapes, se tait au profit de celui qui désire tout détruire pour tout recommencer. Cette schizophrénie douloureuse, ce divorce avec la routine qui éloigne des autres et qui éloigne de soi. Sensation angoissante d’une perte de repères dont le rituel de conjuration est l’action, ensemble.

 

Colère ravivée et humiliation de devoir parfois se resynchroniser de force avec le monde débloqué quand on doit aller bosser un jour d’action. Bref un conflit des temps, fertile et complexe, galvanisant et essentiel.

 

 

La Maison de la Grève

 

Sans encore savoir où elle va, la troupe s’engage dans l’impasse, bordée d’un côté par un grand terrain vague donnant sur la rivière. Elle est guidée jusqu’à un imposant bâtiment désaffecté : l’ancien local de la CFDT ! Attendus par quelques-uns qui avaient préparé le coup, des feux d’artifices sont tirés à l’arrivée du groupe, deux banderoles se déploient sur la façade, faisant la promesse que «les mauvais jours finiront !». Devant l’ampleur du bâtiment, on se rue à l’intérieur pour explorer les trois étages, ou bien on reste dehors un peu coi, les yeux écarquillés. «La Maison de la Grève», réquisitionnée le 28 octobre dernier par la centaine de personnes qui constituent l’Assemblée Générale Interpro, allait donner une autre tournure au mouvement à Rennes.

 

Ici comme ailleurs, se pose la question des liens, de leur pérennité et de leur sens politique. Prendre un lieu pour y construire une force matérielle capable de rendre effectives des solidarités, capable d’inscrire des rencontres dans la durée, pour qu’elles s’intensifient.

 

Alors, lorsqu’on dispose de ce lieu, c’est un autre rythme qui se construit, qui permet d’imaginer une crèche, une cantine, des concerts, des discussions. Un espace où l’on est en mesure d’élaborer des stratégies d’intervention dans une temporalité propre, indépendante des structures syndicales : bloquer une boîte avec ses salariés, faire une campagne à l’échelle de la ville, constituer une force de frappe politique. Ce qu’un tel lieu prolonge, ce n’est pas le mouvement, mais ce qu’il contenait déjà de dépassement.

 

On y passe, qu’on travaille, qu’on chôme, qu’on étudie. On y vient parce que le retour à la normale nous a rendu fou, ou parce qu’on l’était déjà avant…

 

Quand une cantine se met en marche quatre fois par semaine, approvisionnée par des paysans,  un boulanger, quand on vient prendre un repas presque gratuit avec des gens qu’on ne connaît pas, on sait pourquoi on vient.

 

Des salariés y trouvent les moyens de résister tant bien que mal à l’existence atomisée que corrobore le retour au turbin. Ce qui se vit et s’expérimente ici bouleverse directement notre rapport au travail ; on imagine entre chômeurs, salariés et non affiliés les possibilités de s’y soustraire. Les débats aujourd’hui sont nourris par des syndicalistes inscrits en faux contre leur structure, ceux qui ont déchiré leur carte, d’autres qui cherchent à monter de nouveaux syndicats.

 

Il existe à la maison de la grève une multiplicité de présences, ce qui implique la confrontation d’imaginaires différents, révèle les contradictions qui traversent déjà le lieu et posent les questions brûlantes sur les luttes à mener.

 

Jeudi 2 décembre, à 6 heures du matin, il neige. La mairie fait évacuer les lieux, sans avoir pris la peine de prévenir ses occupants, à l’aide de dizaines de gardes mobiles et du FIPN. Les douze personnes présentes finiront la nuit au poste ; le matériel de cantine, de sérigraphie, les nombreux outils, les notes de travail des commissions, les listes de contacts, seront emmenés de force dans des bennes à ordures, puis broyés. Le soir même, environ trois cent personnes partent en manif sauvage, envahissent le couvent des Jacobins, promis de devenir le futur centre des congrès, symbole de la transformation du centre-ville en quartier d’affaires. Une partie de l’exposition sur le projet est détruite. La porte de la mairie est ensuite prise pour cible, mais n’aura pas eu le temps de céder, malgré le poids de la colère. On se disperse, on se repose, pour mieux ressurgir.

 

 

Une ombre au tableau

 

La forme d’une lutte. Son sens. Les deux ont été maîtrisés sans trop de vagues par le système syndical et médiatique. C’est la marque du peu de résistance et de la vacuité de ce mouvement. Le rituel, quelque peu rénové pour l’occasion, sans lequel aucune loi sociale importante ne passe dans la population, a été exécuté de main de maître.

 

Il y avait donc un projet de loi durcissant le régime des retraites ; des millions de manifestants, des blocages sans compter, de nombreux débordements lycéens et collégiens, et quelques grèves. Et tout ce monde, après avoir «failli» paralyser le pays, est rentré à la maison sans avoir rien obtenu, bien encadré par les syndicats : signe que les forces de dépassement du rituel n’avaient pas trouvé (et peu cherché) d’expressions pendant et en dehors des actions spectaculaires qui ont été menées.

 

Peut-être parce que ce mouvement n’a rien dit. On a parlé comme jamais des blocages et des caisses de grèves, mais très peu de la «retraite» dont le statut — tout le monde le sent — n’est pas si désirable : la sortie de la vie active (qu’était donc cette vie dont il faudrait sortir ?) conduit tout doucement d’abord puis très brutalement vers l’isolement, la sur-médicalisation, la dépendance en tout jusqu’à la maison de retraite : la mort avant la mort. C’était le moment de mettre tout cela sur la table pendant ces blocages, pour commencer à imaginer autre chose. Il n’en a rien été. On a rarement vu un mouvement aussi imposant se couler dans une enveloppe aussi creuse, ventilée à plaisir par les centrales syndicales. Quand elles ont mis l’éteignoir, l’enveloppe si forte en apparence s’est dégonflée sans retour. Lentement d’abord, pour tromper son monde, puis rapidement, selon un tempo conforme aux vœux du gouvernement. Ce processus a été décrit dans le tract Le grand sabordage diffusé à Saint-Nazaire le 28 octobre.

 

Le 21 octobre, les syndicats décidaient conjointement d’espacer les journées de lutte, pour casser la dynamique de la mobilisation. Et dans Libération du 27 octobre, sous le titre «Ce n’est pas fini», le patron de la CGT annonçait, ou plutôt décrétait l’évolution, le «changement de mode de protestation». À la question de savoir s’il aura le sentiment d’avoir perdu si la loi passe, Thibault répondait : «Non. […] Je suis déjà satisfait qu’on reconnaisse le travail des syndicats.» Il ajoutait, dans une formulation classique : «Des manipulateurs s’infiltrent et poussent au crime dans des piquets de grève, des manifestations, des occupations de ronds-points, violentent  les situations en fin de manifs […]»

 

Cette tentative de sabordage était prévisible, conforme au fonctionnement des syndicats dans les pays capitalistes. Le processus a été décrit maintes fois depuis les années 30. Au milieu des années 40, Pannekoek relevait que «pour le Capital, (…) les conditions de travail qui lui paraissent convenir aux ouvriers seront respectées bien plus facilement sous la forme d’accords conclus par les syndicats que sous la forme de “diktats” imposés avec arrogance. Tout d’abord, parce qu’on laisse aux travailleurs l’illusion qu’ils sont maîtres de leurs propres intérêts ; ensuite, parce que tout ce qui lie les ouvriers aux syndicats (ces organismes qu’ils ont créés eux-mêmes, pour lesquels ils ont consenti tant de sacrifices, mené tant de luttes, dépensé tant d’enthousiasme), bref, tout ce qui rend les syndicats chers à leur cœur, voilà justement ce qui rend les travailleurs dociles aux volontés de leurs maîtres.»

 

Et de fait, après avoir lancé ou récupéré bon nombre de mouvements sociaux conséquents, les centrales syndicales se sont toujours mises en travers, plus ou moins brutalement, de ce qu’ils recelaient de dépassement possible ou effectif, pour des raisons tenant principalement à leur prétention d’incarner le mouvement ouvrier. En pleine grève sauvage des cheminots durant l’hiver 1986/1987, le secrétaire général de la CGT de l’époque, Krasucki, résumait cette prétention en quelques mots : «La base. Quelle base ? La base ça n’existe pas. La base c’est la CGT !» L’essentiel étant que perdure la petite puissance bureaucratique de telle ou telle centrale avec les privilèges et les financements plus ou moins secrets que lui distribue la puissance publique en échange de ses bons et loyaux services. Et cela durera tant que la fameuse «base» récalcitrante garde sa carte et nourrit l’organisation de sa force vitale. Dans La ferme des animaux, Orwell a très bien illustré ce mécanisme. Ça finit toujours très mal pour ceux qui n’ont pas tiré de conséquences en temps utile. Une vérité qui crève les yeux, c’est peut-être cela.

 

Il y eut Mai 68, quand la CGT, débordée par un raz-de-marée d’occupations qu’elle n’avait pas pu empêcher, mit le paquet pour interdire toute jonction des forces ouvrières avec les émeutiers des centres-villes et y réussit pour finir, appelant sans cesse à la reprise «victorieuse» du travail, puis à la conquête du pouvoir, mais plus tard, par les élections. Résultat : un raz-de-marée gaulliste. Puis pendant l’hiver 1986/1987, la CGT refusa de déposer un préavis de grève pour les cheminots qui durent s’organiser eux-mêmes et ce fut un exemple de grève dure, longue, imposée aux syndicats. Exemple peu suivi depuis lors. Et décembre 1995. 2003 (quand les syndicats stoppèrent un long mouvement sur les retraites pour cause de passage du baccalauréat). En 2007 encore, la CGT lamina la grève des cheminots sur les régimes spéciaux. Et donc en 2010. Que faut-il de plus pour convaincre les grévistes, même syndiqués, que les syndicats sont leur premier ennemi, sur place ? Il faut croire que la grande illusion arrange presque tout le monde, comme les mêmes s’accommodent des élections alors que chaque fois ils sont bernés par leur vainqueur. Sans doute parce que l’effondrement de ces illusions, qui étayent le régime, ouvrirait sur un abîme. De ce fait, on comprend que le mouvement se soit arrêté aussi facilement dans la quasi-totalité du pays. Et une circulation, pourtant centrale dans l’économie moderne, a été oubliée dans les blocages (en partie du fait de la difficulté mais pas seulement) : la circulation informatique. Il importerait de savoir pourquoi, et si l’échec n’est pas aussi du à cette occultation, qui arrange vraiment trop de monde !

 

Pendant le mouvement, Rebetiko a publié deux bulletins, les 18 et 28 octobre. Le premier, «Tout bloquer, pour commencer», poussait à amplifier ce qui commençait, de manière formelle ; et le second, «S’organiser pour continuer», alors que le mouvement était visiblement condamné, prétendait  le contraire. Cette erreur a été partagée par la majorité de ceux qui s’inscrivaient dans le mouvement, et qui poussaient à la roue sans regarder dans quel sens elle tournait. Cela, pour conserver une force commune, quantitativement importante autour d’actes inimaginables à ce degré-là il y a quelques années encore, dans l’idée qu’elle serait porteuse d’un dépassement qui n’est jamais venu, sauf en de rares endroits et après le mouvement. Dépassements d’ailleurs habituels au terme de mouvements massifs, entre ceux qui ne supportent pas leur écrasement. La pratique des blocages, parce qu’elle était nouvelle, a donc été exaltée sans considération des faiblesses internes du mouvement, celles qui ont permis sa transmutation en nouveau rituel, manipulable à loisir.

 

Surtout pas d’ombre au tableau. Mais pour finir, les ombres ont envahi tout le tableau. Cette part du réel, évacuée d’un trait de plume, a la dent dure. Preuve que le geste, dans sa pure forme, ne garantit aucune sorte de conséquence. Savoir et dire où nous en sommes du monde et de ce que nous traversons reste d’une importance vitale pour tout ce que nous entreprendrons.

 

Rebetiko no 8, hiver 2010/2011
Chants de la plèbe.

 


Publié dans Colère ouvrière

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