Du mouvementisme à l'autonomisation des luttes - Ébauche de réflexion pratique critique

Publié le par la Rédaction

 

Je propose ici une ébauche de réflexion critique sur les trois dernières semaines de lutte, tant niveau local que national, tant pour penser son action que pour la mettre en question ; en espérant être complété et contre-argumenté par d’autres personnes en vue, pourquoi pas, dune sorte de texte collectif de positionnement. De sorte que chacun puisse contribuer à cette autocritique analytique, par ses propres textes, par fragments thématiques, par envies et besoins, à signer librement et de manière anonyme ou pseudo, en vue dune analyse en-train-de-se-faire et émanant de partout à la fois, selon les expériences individuelles et collectives. Que la plume devienne pavé, lanalyse pratique en-acte un outil de lutte et qui, par sa libre diffusion éclatée, ne soit jamais figée, jamais localisée, mais toujours pirate et horizontale. Ceci pourra nous permettre de mieux coordonner et rendre plus efficace son action présente et prochaine. Et, pourquoi pas, en faire une brochure collective «Du mouvementisme à lautonomisation des luttes» comme appui pour les prochains bouleversements sociaux denvergure.

 

 

Impressions locales.

 

Limpression aujourdhui, dans la phase actuelle du mouvement social, de senfermer justement dans le mouvementisme. Ceci au lieu de se réapproprier notre temporalité de lutte propre, dobéir à lurgence syndicale. Comment se subsister, rendre la grève permanente, la faire vivre et la rendre active autrement que par les grandes journées syndicales, comment en dautres termes autonomiser la lutte à partir des camarades qui la créent ?

 

Limpression den être juste à se demander quelle est la prochaine action, quelle quelle soit, et dy foncer tête baissée, sans y mettre un fond, une ligne politique claire, un positionnement, que ce soit par des communiqués, un journal, des tracts, etc. À nous de nous créer et trouver des outils de lutte qui nous semblent justes et appropriés. Sans quoi, on ne reste que de sinistres portes-drapeaux, des moutons qui gonflons numériquement les actions-marketing-CGT. Car cette dernière vise moins la plupart du temps des blocages économiques réels, effectifs, et durs, que de promouvoir le logo-sponsor de lorga. Comment ne pas se faire manipuler, comment se démarquer ? Comment parvenir à se positionner : par rapport aux camarades en lutte et leurs actions réelles, par rapport à la répression et les innombrables arrestations-perquisitions, par rapport à la trahison des centrales syndicales, par rapport à laspect strictement revendicatif et défensif-réactif du mouvement social ? Ceci afin de redonner au mouvement cette force de frappe offensive quil est dans ses moyens daction, mais pas dans le fond. La «base salariale» se radicalise et sautonomise dans ses moyens daction mais pas dans la signification politique de ces moyens daction : oui, on bloque des flux de marchandises, on empêche les collègues daller au taf, on saccage des bureaux de direction ou des permanences UMP voire MEDEF, etc. etc., mais toujours pour quémander un dialogue, une négociation, une pitié de la part de l’État.

 

Alors que cette phase du mouvement est en cela très intéressante : les centrales syndicales trahissent, négocient, gèrent leurs troupes locales pour modérer le mouvement dans ses initiatives, ET POURTANT les actions radicales de blocages économiques continuent, se multiplient et se durcissent un peu partout. Alors que le gouvernement, de son côté, main dans la main avec les centrales, joue sur le pourrissement par lépuisement et la censure-propagande médiatique, et par la provocation-répression. Cette phase est celle de la peur du MEDEF, du patronnat, de l’État. Car effectivement ils ont peur, comme les centrales syndicales, que ça reprenne, que le souffle «jeune» (étudiants-lycéens) prenne ou reprenne et donne assez de force aux gars salariés qui maintiennent grèves et actions de blocage à continuer encore.

 

Autrement dit, le mouvement entre enfin dans cette phase tant souhaitée de renversement de perspective : LA PEUR CHANGE DE CAMP, le MEDEF compte tristement ses profits perdus (plus de 4 milliards deuros depuis le début des grèves en septembre, dont 200 millions deuros rien que pour lindustrie pétrolière), l’État craint la radicalité des lycéens prêts à laffrontement et les centrales craignent la radicalisation et lautonomisation de la base.

 

LA PEUR CHANGE DE CAMP, et il faut agir pour confirmer cette tendance, en affichant clairement et collectivement notre ligne politique : que non, nous ne sommes pas là pour négocier, que nous ne sommes pas là pour les médias, mais que lorsquon va en manif, lon va tenir des piquets, faire des actions, cest un acte de guerre. De guerre contre l’État. De guerre contre le Capital. De guerre contre les centrales syndicales. Trouver les électrons libres, les exilés, les pirates, les parasites subverfis dans les boîtes, les bahuts, les usines, la rue ; prendre les contacts, apprendre à se connaître, se coordonner, sauto-organiser, se positionner, décider et agir, frapper.

 

Dans cet élan-là a été possible dans plusieurs villes de faire des Assembléees Populaires (comme à Lyon ou Toulouse), de faire des manifs-dures en vue de blocages économiques avec affrontements directs avec les flics sils sentravent, des communiqués collectifs de la base qui crachent à la gueule des centrales et des médias, de créer des canards (le journal radical INFOS-LUTTE dans je ne sais plus quelle ville), des radios, etc.

 

Se trouver, se choisir, se créer des outils de lutte qui nous permettent cette autonomisation des personnes en lutte, et donc de la lutte elle-même. Cela éviterait également de sépuiser dans des élans suivistes, puisqualors nous reprenons linitiative, la gardons et la développons.

 

En France, ce mouvement social aura eu quand même quelques mérites : lautonomisation des actions par la multiplication des initiatives locales, la solidarité et convergence de terrain, les blocages économiques comme illustration politique de la grève, les piquets tournants/volants, les caisses de solidarité ; et surtout, ce mouvement ouvre une brèche, une ère dinstabilité à long terme. Ère dinstabilité que pourra contrôler de moins en moins la police syndicale, et les centrales en ont conscience, doù les airs-bluffs de radicalité, parce que les centrales sadaptent à la détermination de la base sur le terrain.

 

Dès lors, puisque cette brèche est ouverte, il est important de poser de nouvelles questions tactiques sur la stratégie des groupes radicaux vis-à-vis du mouvement «syndical».

 

De plus en plus de gens se «subvertisent», réceptifs au discours radical et à son auto-organisation en Bloc dans les cortèges et la solidarité affinitaire en son sein, comprennent que les grandes «journées daction nationale et intersyndicale» ne sont que des fanfares festives dont le seul critère de rapport de force est le nombre. Mais la radicalité est notre force, davantage lest notre initiative auto-organisée et coordonnée. Créer la tension, créer lenjeu, létincelle, le rapport de force en manif où dès lors y aller est une action en soi, par notre capacité daction et de réaction.

 

Doù, dans le cas spécifique de Strasbourg, le succès tactique du Bloc Anticapitaliste, qui, à 150 sympathisants dont 30-40 en noyau dur soudé, crée plus de tension et de rapport de force que les 30'000 autour de nous à défiler. Doù la présence policière unilatéralement tournée contre nous, car la répression est politique. Peut-être moins defficacité tactique dans lidée, pourtant présente, de créer une sorte «dagitation permanente» dans la rue en ville (surtout possible grâce aux lycéens, parfois trop seuls), par des manifs sauvages, des actions économiques de paralysie de sites stratégiques, doccupation-blocage de lieux de travail et production, cest-à-dire le maintien de la pression par actions-agitation-blocages économiques QUOTIDIENS et ponctués par les méga-manifs. Méga-manifs qui restent nécessaires pour la montée en crescendo du mouvement avec un rythme, une temporalité régulière, et, donc, sa «massification», autrement dit son amplification et sa radicalisation. Ceci reste intéressant jusquà la phase cruciale du mouvement quand il entre dans une logique de répression/radicalisation qui se reflète par la multiplication et le durcissement des conflits internes. Mais cette phase nest pas ultime.

 

Pour échapper à «lultime» justement, cest-à-dire au mouvementisme acharné qui rime avec urgentisme et épuisement, essoufflement, créer une nouvelle phase (celle qui est si difficile en France), celle justement du renversement de perspective : ce en imposant comme rapport de force sa propre temporalité de lutte et ainsi briser le chantage de l’État et de la police syndicale.

 

«Le mouvement est mort», entend-on. Mais de quel mouvement parlons-nous ? Lidée est justement de favoriser les conditions qui permettent de créer un mouvement dans le mouvement, où la phase dessoufllement-radicalisation forcenés se transforme en auto-organisation pour une lutte à long terme, inter-mouvement peut-être, ou qui rend le mouvement permanent ; bref, qui se réapproprie sa force de frappe offensive pour de nouvelles perspectives de lutte, qui ne soient plus revendicatives-défensives-réactives.

 

Cette phase peut prendre multiples formes : mouvement des occupations de lieux stratégiques (telles instances représentatives de la société totalitaire-marchande) pour des Assemblées Populaires et de coordination permanentes, de réappropriation de médias tel radio, etc. etc.

 

À partir de là, repenser collectivement et par une nouvelle situation de lutte que nous avons nous-mêmes créée ce mouvement qui ne doit plus donc être revendicatif mais offensif.

 

Il ny a pas encore eu de phase proprement insurrectionnelle dans les mouvements sociaux en Europe pour le moment, mais cela commence à prendre pied, à se réfléchir et en pratique. À nous dêtre présents et de saisir les enjeux tactiques énormes.

 

Aussi, maintenant, localement et nationalement, poser la question : où est le mouvement réel ?

 

Quand on voit à un Comité de Lutte qui rassembla ce soir-là une grosse soixantaine de personnes des lycéens peu «politisés» comme on dit, mais qui sont réceptifs, attentifs et concentrés à de longs et apparemment austères speech Legal Team compris alors comme réellement et collectivement nécessaires, cest quelque chose de fort et positif. Structure qui sorganise, se consolide, se prépare et se projette. Car là est finalement la vraie question : se donner les outils et les moyens pour continuer de se fortifier, se structurer, et avoir une force de frappe plus cohérente et efficace dans les prochains grands évènements sociaux dont il ne faut évidemment pas sisoler car au départ pilotés par des centrales syndicales réformistes.

 

Le mot tourne, se réapproprie, sexprime avec de moins en moins de retenue : l’État, la police, les centrales syndicales, le salariat, le capitalisme, sont fondamentalement des ENNEMIS. Avec tout ce que cela implique.

 

guitoto - mercredi 3 novembre 2010.

 

Publié dans Colère ouvrière

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