Du mouvementisme à l'autonomisation des luttes (2) - 7 novembre

Publié le par la Rédaction

À ce stade du mouvement social, après cette nouvelle journée «d'action nationale» du 6 novembre, réunissant un peu plus d'un million de personnes dans les rues et parsemée de nombreuses actions de blocage économique radicales, plusieurs problématiques apparaissent : Après deux mois de lutte et près de dix journées d'action nationale tournant autour de 3 millions de personne en moyenne dans la rue, après deux mois d'actions de blocage économique dur et de grève «généralisante» «reconductible», après deux mois de répression d'abord étatique puis policière et enfin syndicale, après deux mois de détermination locale et de convergence de terrain, la question n'est plus si le gouvernement veut bien ouvrir la table des négociations par rapport à la stricte réforme des retraites ; mais bien comment trouver la solution sociale par et pour le mouvement social lui-même, et non plus dans le dialogue avec l'État (qui n'en veut pas).

 

Le mouvement dure, les actions se multiplient et se durcissent, dans la convergence, dans l'efficacité, dans le harcèlement économique, dans la détermination et la solidarité. Ce qui était au départ une forme désespérée de lutte, les centrales syndicales déplorant le blocage économique du pays (cf. les déclarations infâmes de Chérèque, notamment) d'abord jugé à contre-cœur nécessaire par la base salariale, devient progressivement une forme de vie, de joie, de solidarité collective. Au fil des semaines et des actions, localement, les camarades des différents secteurs ont appris à se connaître, à discuter, à briser les séparations, à briser les identités sociales figées, à briser les gue-guerres de logos et de fanions dans la solidarité sur le terrain et contre la répression, à prendre plaisir à se retrouver et agir, à discuter de nouvelles perspectives.

 

Le renversement de perspective est en cours, lentement mais sûrement.

 

Le gouvernement choisit la censure-propagande médiatique en ressoudant l'union sécuritaire populaire en brandissant de nouveau dans tous les médias l'épouvantail de l'antiterrorisme, doublée d'une répression désormais impitoyable contre toute forme d'action, particulièrement si elle vient de la jeunesse étudiante et lycéenne ou des groupes radicaux (89 arrestations lors d'une manif sauvage partant de la Sorbonne, soit près d'un tiers du cortège ; flics intervenant directement dans les bahuts ; CRS débloquant les facultés et prenant la place des occupants pour laisser entrer les gentils-citoyens-étudiants aller «librement» étudier à l'ombre des matraques et des boucliers ; CRS chargeant-matraquant-gazant sans retenue les 300 camarades venus en renfort tenir le piquet de blocage du dépôt de carburant de Caen, etc.). En vain. ça continue, ça se durcit, quotidiennement.

 

Dès lors, de nouvelles questions se posent : le gouvernement ne fléchira pas, de toute façon, aussi quel contenu donner à ce mot d'ordre général «On ne lâchera rien» ?

 

Car non, nous ne lâcherons rien. En déplaise à l'État, au Medef, à la police des centrales syndicales qui n'appellent même plus à une nouvelle journée d'action prochaine mais à une vague «semaine de mobilisation entre le 22 et 26 novembre», dans près de 20 jours !

 

La base salariale se retrouve orpheline. Mais ce qui apparaît être une faiblesse ressurgit en réalité comme une force à part entière. D'autant que les étudiants et lycéens relancent un mouvement de blocage et occupation qui monte au créneau.

 

Que ce soit salariés, étudiants ou lycéens, quand les débats portent sur les blocages de lieux de travail ou économiques, d'occupations de lieux stratégiques, de visibilité, de «montrer» qu'on n'est pas mort, de «montrer» notre détermination, de «montrer» aux non-grévistes leur lâcheté, de «prouver» notre force de frappe, de «prouver» aux «gens» notre légitimité, finalement il n'est question que d'une chose : RÉAPPROPRIATION.

 

Comment se réapproprier une lutte dont nous sommes dépossédés par la censure-propagande médiatique ? Comment se réapproprier une lutte désormais sans représentant ni porte-parole national ? Comment se réapproprier localement et directement sur nos lieux de travail et d'étude une lutte dont nous sommes finalement sur le terrain les seuls acteurs, au-delà des communiqués représentatifs ? Comment se réapproprier une lutte dont la répression policière cherche à nous criminaliser et nous diviser ?

 

Comment nous réapproprier une lutte dont nous avons toujours été acteurs, et non pas instruments d'appareils qui nous dépassent ?

 

Comment se réapproprier nos actions quotidiennes, nos convergences, nos prises de décision ?

 

Renversement de perspective : désormais, l'ère d'instabilité est ouverte et à long terme, et nous n'avons rien à perdre sinon d'élargir et consolider tout ce qu'il y a de positif dans ce mouvement, dans sa force et sa radicalité. Il semble que la priorité reste de créer sa propre temporalité et sa propre structure horizontale, égalitaire et directe. De renforcer nos affinités de lutte entre camarades sur le terrain quand nous partons solidairement renforcer d'un piquet de grève à un autre, d'apprendre à forger une position collective hétérogène et élargie mais déterminée et solidaire. Pour cela, il convient d'en passer par un nécessaire mouvement des occupations. Occupation des lieux de travail pour rompre la normalité de ce qui nous tient en laisse, occupation des théâtres et opéras comme nouvelles Agora d'Assemblées Populaires permanentes et autonomes, occupation des radios et chaînes télés pour se réapproprier les formes de communication et d'information tout en brisant la censure-propagande du pouvoir étatique, occupation permanente de la rue par des fêtes et discussions populaires et permanentes, occupation des noyaux de pouvoir étatiques locaux tels mairies de quartier et hôtels de ville. Toutes les forces positives et complémentaires de ce fantastique mouvement social qui peut enfin trouver les conditions de possibilité de sa durabilité et sa créativité : déjà de nombreuses initiatives se sont réalisées, comme partout des journaux de lutte de rue ou de boîtes en grève ; des piquets volant et des actions mobiles-tournantes ; des premières tentatives de réappropriation de radio comme France Bleu Rennes ; des premières occupations éphémères de mairie comme à Vire ; la diffusion sauvage d'outils alternatifs d'information sur les murs de la ville comme à Lyon (pour Jura Libertaire, Bella Ciao ou Rebellyon) ; et, surtout, une COORDINATION NATIONALE ET AUTONOME pour contourner les mots d'ordre des centrales syndicales officielles, dont la première réunion eut lieu à Tours.

 

Mais avant toute chose, occuper des lieux (Maison des Syndicats, Maison des Associations, Mairies, etc.) qui deviennent Maison de la Lutte, ou Maison de la Grève, pour des discussions permanentes. Les forces créatives de ce mouvement deviennent ainsi pleinement émancipatrices. Rappelons les éléments du grand mouvement social des instituteurs à Oaxaca au Mexique qui a débouché sur la grande insurrection populaire de tout le Sud-Mexique : occupation permanente d'une place de la ville, occupation et création de plusieurs antennes radios de lutte, réappropriation des chaînes de télé locales et nationales ; grève générale par blocage économique local total ; paralysie des moyens de communication d'État et des forces de répression par occupation-réappropriation ; etc.

 

C'est déjà un nouveau tournant qui s'instaure et se développe dans l'élan d'autonomisation de toutes les luttes locales du grand mouvement social : L'État ne recule pas, nous ment et nous réprime, nous censure et nous calomnie ; donc nous n'avons plus rien à en attendre, et même nous devons l'attaquer dans ses rouages administratifs et communicatifs ; les centrales syndicales choisissent le silence et l'attentisme, donc nous n'avons plus rien à en attendre et nous auto-organisons par des Coordinations Nationales Autonomes et des occupations ; la réforme des retraites appelle déjà la réforme de la sécu et le programme d'austérité, donc nous n'avons plus à combattre des réformes partielles mais la logique et le système mêmes qui permettent ces réformes.

 

 

En annexe :

 

>Le point sur la mobilisation sur les facs

samedi 6 novembre 2010 (23h15)

 

Mobilisation sur les universités (à compléter et corriger) 
Toulouse II [BLOQUÉE] : AG de jeudi 4 novembre (2000 étudiants) a voté le blocage. 
Nantes [BLOQUÉE] : AG de mardi 2 novembre (700 étudiants) a voté le blocage jusqu’à lundi 8 novembre. 
Angers [BLOQUÉE] : AG de jeudi 4 novembre a reconduit le blocage.
Metz [BLOQUEE] : AG de jeudi 4 novembre (150 personnes) a voté le blocage ; AG de vendredi 5 novembre (300 personnes) vote la poursuite du blocage.
Brest : AG d’une centaine d’étudiants mercredi 3 novembre ; blocage de la fac de lettres jeudi 4 novembre. Prochaine AG lundi 8 novembre.
Caen : Jeudi 14 octobre, une AG de près de 1000 étudiants avait voté le blocage ; une AG de plus de 1500 étudiants avait reconduit le blocage lundi 18 octobre (824 pour, 611 contre, 98 abstentions, 10 nppv) ; une AG de près de 2000 étudiants a voté contre la reconduction du blocage mercredi 20 octobre (750 pour, 1008 contre, 109 abstentions, 11 nppv) mais demande la banalisation des cours les mardi et jeudi ; AG du lundi 25 octobre (700 étudiants) vote le blocage jusqu’à mardi 2 novembre ; AG du 2 novembre de 1500 étudiants vote le déblocage (424 pour le blocage, 886 contre, 92 abstentions), l’occupation d’un amphi et la tenue d’une nouvelle AG lundi 8 novembre.
Le Havre : Mercredi 3 novembre, AG de 200 étudiants vote le blocage ; jeudi 4 novembre, déblocage de l’université par le président accompagné d’une milice de profs réactionnaires.
La Sorbonne : Blocage des entrées de la Sorbonne mardi 2 novembre ; occupation de la Sorbonne mercredi 3 novembre au soir suite à l’AG. Intervention des forces de l’ordre.
Tolbiac : AG de mardi 2 novembre (1200 étudiants) vote le déblocage.
Saint-Étienne : Mardi 2 novembre, AG de 300 étudiants vote le blocage. Intervention des flics mercredi 3 novembre pour casser les piquets de grève.
Le Mans : Mardi 2 novembre, l’AG de 400 étudiants vote le blocage. Mercredi 3 novembre, une AG a décidé de lever le blocage.
Lyon II : Mardi 2 novembre, AG du campus de Bron (400 étudiants) vote le blocage. Mercredi 3 novembre, la présidence dénonce des actes de «délinquance» et ferme l’université jusqu’au vendredi 5 novembre.
Montpellier III : Jeudi 4 novembre, AG de 1200 étudiants vote le déblocage. Jeudi 28 octobre, une AG de 800 étudiants avait voté le blocage ; lundi 25 octobre, une AG de 1200 étudiants avait voté le blocage ; l’université a été fermée ou bloquée en continu entre le 19 octobre et le 4 novembre.
Poitiers : Intervention des flics jeudi 4 novembre pour mettre fin à l’occupation de la présidence.
Reims : AG de mercredi 27 octobre vote le blocage pour jeudi 28 octobre.
Paris VI II Saint-Denis : Blocage mardi 2 novembre (matin).
Grenoble : AG du mardi 2 novembre vote le blocage (183 pour le blocage, 134 contre, 30 abstentions) des différents bâtiments. Mais le blocage n’est pas vraiment effectif.
Pau : AG du mardi 2 novembre (250 étudiants) vote le blocage, mais il ne sera pas effectif.
Limoges : AG du mardi 2 novembre (300 étudiants) vote le blocage.
Lille III : Une AG le 20 octobre a voté le blocage, mais la fac n’est plus bloquée (AG de 50 personnes jeudi 4 novembre).
La Rochelle : AG du mardi 2 novembre vote le blocage pour mardi et jeudi. 

 

 

>Appel de la rencontre nationale de Tours du 6 novembre

 

Le 6 novembre à Tours se sont réuni-e-s les délégué-e-s mandaté-e-s ou observateurs/trices de 25 Assemblées Générales (AG) interprofessionnelles, AG de lutte, intersyndicales ouvertes à des non-syndiqué-e-s, collectifs, coordinations intersecteurs, etc., de Laval, Le Havre, Angers, Béziers, Saint-Étienne, Roanne, Chambéry, Nantes, Angoulême, Cognac, Bayonne, Chinon, Nîmes, Tours, Saint-Denis, Rouen, Champigny, Paris-Est, Paris-Centre, Paris Ve/XIIIe, Paris XXe, Vannes, Lille, Grenoble et Nancy (sont excusées les villes de Aubenas, Agen, Brest, Rennes, Montpellier et Sarlat).
Les travailleur/se-s du public et du privé, les chômeur/se-s, les retraité-e-s, les lycéen-ne-s et les étudiant-e-s se sont mobilisé-e-s massivement par la grève, la manifestation et les actions de blocage pour le retrait de la réforme des retraites, avec le soutien de la majorité de la population. Pourtant, le pouvoir n’a répondu que par le mépris, la désinformation, la répression, l’atteinte au droit de grève, et il décide de passer en force.
La lutte contre la réforme des retraites arrive à un moment charnière. Alors que le gouvernement et la plupart des médias nous annoncent depuis des semaines la fin de la mobilisation, des actions de blocage et de solidarité sont menées dans tout le pays et les manifestations sont encore massives. Cette loi doit être abrogée. Nous refusons l’enterrement du mouvement après le vote de la loi.
La stratégie de l’intersyndicale a été un échec pour les travailleur/se-s. Mais l’heure n’est pas à la résignation : nous sommes résolu-e-s à continuer le combat. Dans de nombreuses localités, celles et ceux qui luttent, syndiqué-e-s de diverses organisations et non-syndiqué-e-s, se sont retrouvé-e-s dans des Assemblés générales et des collectifs pour réfléchir et agir ensemble : informer, soutenir les secteurs en lutte, étendre la grève reconductible, organiser des actions de blocage. Nous voulons que cette dynamique de l’auto-organisation et de l’action commune se pérennise, s’amplifie et se coordonne.
Ce mouvement s’inscrit dans une perspective plus large pour donner un coup d’arrêt à la politique du gouvernement et du patronat, qui préparent de nouvelles attaques, notamment sur l’assurance maladie. Nous restons convaincu-e-s que le seul moyen de gagner contre le gouvernement est le blocage de l’économie et la grève générale.
Nous appelons à faire front contre la répression qui frappe de plus en plus brutalement celles et ceux qui participent au mouvement social.
Nous avons tenu cette réunion nationale pour commencer à discuter entre nous, à nous coordonner et à mener des actions communes.
Nous appelons celles et ceux qui luttent à se réunir en Assemblées générales s’il n’y en a pas encore dans leur localité.
Nous appelons toutes les AG interprofessionnelles, AG de luttes, intersyndicales étendues aux non-syndiqué-e-s, etc., à participer à la prochaine rencontre nationale à Nantes le samedi 27 novembre 2010, en envoyant des délégué-e-s mandaté-e-s.
Nous invitons les organisations syndicales à envoyer des observateur/trice-s à cette rencontre.
Nous appelons aux actions suivantes, venant renforcer les actions de toute nature qui se déroulent quotidiennement :
— Une action symbolique le 11 novembre à 11h pour l’abrogation du projet de loi et en hommage aux morts au travail avant la retraite ;
— Une journée d’action de blocage économique le 15 novembre, pour laquelle nous appelons au soutien international ;
— Une action symbolique consistant à brûler le texte de loi le jour de sa promulgation.

 

 

La lutte est anticapitaliste.

La guerre est sociale et totale.

Nous ne lâcherons rien, nous prendrons tout.

Osons l'offensive, par et pour la grève générale illimitée, par et pour le mouvement des occupations, par et pour l'autonomisation émancipatrice de la base en lutte.

 

guitoto - dimanche 7 novembre 2010.

 


Publié dans Colère ouvrière

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