Du mouvement des chômeurs passé et présent

Publié le par la Rédaction


À la fin de l’année 1998 démarra ce que l’on appellera «le mouvement des chômeurs». Ce mouvement fut d’abord un mouvement d’occupation. Des tentatives avaient été prises les années précédentes, essentiellement par AC! pour multiplier des occupations d’ASSEDIC sur des revendications spécifiques. Mais en 1998 bon nombre s’engouffrèrent dans la brèche ouverte par la CGT à Marseille qui tenait le haut du pavé en s’arc-boutant sur sa revendication de prime de Noël traditionnellement obtenue de manière clientéliste [Traditionnellement la CGT à Marseille obtenait une prime de Noël, mais uniquement pour ceux répertoriés sur la liste de la CGT, donc pour de bonnes ouailles qui étaient bien présentes au rendez-vous du syndicats (les absences aux manifs étaient notées). En 1998, il fut notifié une fin de non recevoir pour cette fameuse prime de Noël. Commença alors une bataille locale qui dura suffisamment pour que le mouvement soit repris ailleurs et que les particularités locales soient dans le même temps dépassées.].


Rapidement tout cela fut débordé. Des occupations fleurissent, que se soit dans les grands centres urbains ou dans les zones devenues moins peuplées (où la nécessité de régulation sociale passe aussi par la mise sous perfusion de l’aide sociale des plus pauvres).

Pêle-mêle les ASSEDIC, ANPE, CAF, CAS et autres annexes sociales des mairies sont occupés, jour et nuit. C’est ainsi que l’on participe au mouvement, que l’on y met le premier pas. On faxe ses tracts, ses coups de gueules, revendications et autres compte-rendus d’action à tous les autres lieux occupés [
Un recueil, complet mais non exhaustif, fut publié lors de la décrue du mouvement : Le lundi au soleil, L’Insomniaque].

La force du mouvement est cette profusion d’actions, des textes qui apparaissent chaque semaine. Il rassemble des milliers de personnes dans la rue contre le travail, l’ennui, la sale gueule travailleur social, contre sa propre survie sans issue.

Sa faiblesse a été de ne pas se déborder. De ne pas avoir réellement remis en cause la bande des quatre (AC!, CGT, APEIS, MNCP), les négociateurs attitrés. De ne pas avoir pu être autre chose qu’un mouvement de chômeurs. Et finalement, avec une médiatisation importante, de rester isolé. Isolé dans ses revendications et la représentation du chômeur.


Au-delà des vélléités des professionnels de la revendication en recherche d’un strapontin, ou des sociologues qui doivent bien justifier leur salaire ; la catégorie de chômeur n’en n’est pas une. Ce n’est pas un corps social fermé, le chômeur est un état qui traverse le prolétariat dans ses divers segments de classes. Avec trente ans de restructuration du capital, il n’y a plus de bastion intouchable. Tout le monde connaît l’état de chômage. C’est-à-dire que l’armée de réserve que définissait le vieux barbu, c’est soi-même il y a quelques mois, son cousin, son ancien collègue, ou son pote du quartier.

L’état de chômage, c’est l’état de nécessité. Gratter les quelques aides sociales et paraître assez docile pour ne pas se les faire retirer. Quelles différences avec l’intérimaire qui accepte tous les horaires pour ne pas être mal noté ? Avec ces tafs mal payés aux horaires tous niqués qui permettent pas de finir le mois. Aux heures sup’ qui plaisent bien à ton patron, et qui te permettent à peine de toucher un salaire correct (mais avec plus d’heures de taf). Avec le flux tendu du marché de la drogue ou avec ces gaillards qui enchaînent deux tafs à la fois en espérant avoir assez de garanties pour un appartement.

Les conditions modernes d’exploitation du prolétariat… L’état de nécessité pour le producteur — matériel ou immatériel — pour dégager un profit dessus, extraire une plus-value. C’est toutes ces conditions qui se traversent, se chevauchent, que tout le monde connaît tout ou partie. Le chômeur n’est pas une catégorie, et par delà qu’il n’y a pas de bons ou de mauvais chômeurs.

Dans l’affrontement, l’expression du refus, novembre 2005 et le soulèvement en Grèce [
Sur le soulèvement de décembre 2008 en Grèce, il est possible de lire : Nous sommes une image du futur, récits et analyses du soulèvement ; Une tentative d’identifier les forces et les limites de notre lutte de Blaumachen ; Les Émeutes en Grèce chez Senonevero en librairie ; et Grèce : la révolte de décembre 2008, recueil de textes disponible dans les infokiosques. Ces textes sont consultables à cette adresse.] sont les moments les plus intenses, les plus notables. «Des jeunes ont brûlé des voitures», les médias pourraient titrer «des chômeurs» ce n’en serait pas moins vrai. Que les émeutiers aient travaillé la veille, qu’ils soient encore à l’école ou qu’ils dealent du shit le matin pour avoir ces quelques billets cramés le soir-même.

En réaction à des meurtres de l’État, ces affrontements généralisés se sont dépassés de suite. Attaquant les formes et les raisons de notre survie. Détruisant les lieux de l’exploitation, et les lieux de la gestion sociale, pillant les marchandises produites par les prolétaires.

Il a une autre gueule à ce moment, le mouvement des chômeurs. Mouvement de classe qui s’affronte, et qui détruit le rapport de classe capitaliste. Tentative toujours à reprendre, tant que le retour à la normale est l’épilogue. Tel est l’enjeu de la lutte de classe, plutôt que de savoir comment influer sur les méthodes de coercition.

Les chômeurs ne s’affirment pas comme une catégorie, tant l’état de chômeur n’est pas réservé à un pan particulier du prolétariat et qu’il traverse les classes sociales populaires. Par extension il n’y a pas de bons ou de mauvais chômeurs. C’est une distinction de l’État, des politiques. Elle masque la réalité, et ramène uniquement à celle du marché, de ses variables, de ses ajustements. La reprendre, même en l’inversant, ne fait que l’entériner. Et par le discours fait prendre corps à ces catégories qui n’existent que dans la sociologie.

«Se réaproprier nos vies.» Mais dans quel monde ? Dans quelles perspectives ?

Nos vies ne nous appartiennent pas. Elles appartiennent à l’État, par ses lois, ses attirails de gestion des rapports sociaux (propagande, droit de vote, Nation, École…). Elles appartiennent au capital quand on doit se vendre sur le marché pour ne pas crever. Cette contradiction entre la vie, que l’idéologie définit comme un choix, et la violence qui l’encadre est l’essence même de la révolte, qui n’a de sens que dans la destruction complète du rapport social capitaliste.

Par les années 80, les prolétaires savaient que les alternatives n’existaient pas. Les expériences historiques démontraient qu’elles ne pouvaient être qu’une part minoritaire de la régénération du capital (coopérative, autogestion, autarcie communautaire…). La révolution ne pouvait être que la destruction immédiate de ce qui existe déjà.

Les grandes luttes ouvrières n’étaient que des reculades. Et la partition d’un monde entre deux formes différentes du capitalisme n’était d’aucun secours. Les forces manquaient pour monter à l’assaut du ciel. Les guerres et le nationalisme (comme en Yougoslavie [
À propos de la guerre en Yougoslavie et de la montée du nationalisme : Élements d’introduction à la mystification yougoslave] ou en Irak) parachevèrent se sentiment d’être défait.

Penser que l’on peut créer des niches alternatives ou des rapports différents est une supercherie. C’est-à-dire une manipulation politicienne ou une naïveté postmoderne. Difficile de trancher si c’est surtout pathétique ou urgent à combattre. Peut-être nous resservira-t-on la soupe dégueulasse du travail socialement utile, concept très en vogue il y a une dizaine d’années chez les libertaires. Éclipsé dans le top ten des idées creuses mais effroyablement bureaucrates par la décroissance. On touche l’abîme quand les perspectives d’un mouvement des chômeurs est défini comme «affirmer une idée positive, politique du travail» [
Référence au texte À quand la grève des chômeurs ? disponible sur le site de la CIP]. Le capitalisme n’est pas une machine, quelque chose de complètement extérieur. Au-delà des institutions et autres outils de régulation, le capitalisme est avant tout un rapport social. Et on n’en sort pas uniquement par la volonté du discours. Une production en autogestion à Dreux, mais pour produire quoi ? Et pour le vendre, certainement, dans le seul circuit possible : le marché déjà existant [Après onze semaines de grève contre la fermeture de l’usine Philips à Dreux, les salariés ont tenté une expérience de «contrôle ouvrier de la production». Ils ont donc remis l’usine d’écrans plats en marche, contrôlant la production et surveillant les stocks. Pourtant de l’aveu même du délégué CGT : «Quand tu sais que c’est presque la fin et que tu as un certain âge, l’annonce de la fermeture peut venir comme un soulagement». Plus d’infos.].

Les moyens de survie, débrouilles plus ou moins avantageuses par rapport aux lois du marché circulent par elles-même. Elles n’ont pas besoin de Parti pour les faire connaître. Les poser comme modèle de subversion c’est déjà être dans la forme moderne du développement et de sa novlangue. Que l’on se défend par avance d’être du green capitalism ou de se faire récupérer ne suffit pas. Il va sans dire que la mise en commun réelle passe par la fin de la propriété privée, ce qui n’est pour le moins pas une tendance visible actuellement. C’est un positionnement de classe où le goldenboy est un manutentionnaire qui a réussi, et le prolo exploité pour son surtravail au même plan qu’un cadre licencié ou un cinéaste indépendant.

Si des cycles de luttes sont arrivés à leurs fins, d’autres en leur sein ont repris. Les contradictions internes du capital ne se règlent pas de soi, elles font partie de ce monde. Le communisme aura certainement ses propres contradictions, mais pour l’heure il est urgent de jeter le bébé avec l’eau du bain.

Un débris des travailleurs chômeurs précaires en colère !
Reposito, 3 février 2010.

Publié dans Chômeurs - précaires

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