Deuxième round - 19 novembre

Publié le par la Rédaction

 

 

Deuxième round

 

Normalement, on aurait dû en rester là. L’agitation aurait dû s’éteindre, petit à petit, en dépit de l’entêtement de quelques irréductibles. La fin du mouvement a bien été décrétée, chiffres à l’appui, dans les journaux. Et certaines directions syndicales l’affirment également : «la loi a été promulguée, nous avons perdu». Pourtant, ce n’est pas ce qu’on sent, et ce n’est pas ce qu’on constate.

 

Les médias auront beau fein­dre d’igno­rer ce qui se joue un peu par­tout sur le ter­ri­toire, comme ils l’ont fait pen­dant la pénu­rie d’essence, le brou­haha des actions menées au quo­ti­dien se laisse encore per­ce­voir. Le 1er novem­bre, une opé­ra­tion péage gra­tuit est menée à Bozulé dans le Calvados ; à Blanquefort, dans le Gers, c’est l’usine de pâtis­se­ries du coin qui est blo­quée — même chose à Montivilliers, en Haute-Savoie, pour le Auchan local. Des cibles se met­tent à appa­raî­tre un peu par­tout, redes­si­nant une nou­velle carte des luttes, et ce qui se joue dans une petite ville du Sud-Ouest devient également déci­sif, autant pour la ruse des blo­queurs ou la teneur sin­gu­lière de la cible, que pour les nou­vel­les com­pli­ci­tés qui s’ini­tient à partir de là. Dès lors que les luttes ne dépen­dent plus exclu­si­ve­ment d’une orga­ni­sa­tion depuis les lieux de tra­vail, ni d’une masse cri­ti­que de gré­vis­tes, elles peu­vent surgir de n’importe où, à la faveur d’une intui­tion et à l’ini­tia­tive de 50 per­son­nes moti­vées. Débarrassés de la tyran­nie du chif­fre, les gré­vis­tes peu­vent se relayer ; on perd moins de fric et ça n’empê­che pas de trans­for­mer les jours fériés en jour­nées d’action : le 11 novem­bre der­nier, l’armis­tice a été fêté par le blo­cage ou la per­tur­ba­tion d’une dizaine de cen­tres com­mer­ciaux, de Lille à Bordeaux.

 

Depuis un mois, les règles ont changé : la sta­tis­ti­que ne peut plus épuiser le réel et l’éternel refrain du retour à la nor­male sonne creux. Il ne s’agit plus d’être nom­breux dans la rue mais d’être effi­ca­ces dans l’action de blo­cage ; il ne s’agit plus de répon­dre à l’appel des direc­tions syn­di­ca­les mais de s’orga­ni­ser depuis là où l’on est, à partir des forces actuel­les. Dans ces condi­tions, la fin dont on nous parle ne nous concerne pas, tout sim­ple­ment parce qu’on ne joue plus le même jeu. Et parce que l’on com­mence à peine à éprouver l’effi­ca­cité immé­diate et pra­ti­que des occu­pa­tions ou des blo­ca­ges, ou à mesu­rer la puis­sance des allian­ces impro­ba­bles qui se nouent au détour d’un piquet. Un com­men­ce­ment plutôt qu’une fin, donc.

 

De façon dif­fuse, per­sis­tante, quel­que chose du mou­ve­ment conti­nue. Et cette per­ma­nence s’orga­nise depuis des foyers de lutte, là où ceux et celles qui veu­lent encore en décou­dre sont restés soudés. Ça peut être un piquet d’irré­duc­ti­bles, un amphi occupé dans une fac, les locaux du comité d’entre­prise… À Rennes, depuis trois semai­nes, une «maison de la grève» est ouverte dans des anciens locaux syn­di­caux, au milieu de la ville. Un «espace de conver­gence des luttes» est occupé également à Grenoble. Pour Lyon, les gré­vis­tes ont arra­ché un amphi sur le campus de l’uni­ver­sité Lyon 2, à Bron. Chaque fois, ces espa­ces doi­vent per­met­tre de retrou­ver le commun des piquets, pour que les ren­contres ini­tiées dans la rue ou au moment des blo­ca­ges gagnent en consis­tance. Pour s’orga­ni­ser aussi : coor­don­ner les actions, en assu­rer la cons­tance, se doter des moyens maté­riels pour ren­for­cer notre capa­cité d’ini­tia­tive (cais­ses de grève, can­ti­nes mobi­les), penser stra­té­gi­que­ment, ensem­ble, le théâ­tre des hos­ti­li­tés. Et ima­gi­ner la suite.

 

En Guadeloupe, il y a deux ans, la révolte et les blo­ca­ges avaient déjà pris une ampleur consi­dé­ra­ble. Et blo­quer une île pen­dant deux mois, ça vou­lait dire s’assu­rer que tout le monde puisse manger à sa faim, aller direc­te­ment voir les pro­duc­teurs et s’arran­ger avec eux, col­lec­ti­vi­ser les récol­tes. Autant de gestes qu’une pénu­rie d’essence tenace ou l’occu­pa­tion sys­té­ma­ti­que des plates-formes logis­ti­ques nous contrain­draient à réap­pren­dre. Se donner les moyens de durer, ce n’est pas seu­le­ment tenir des lieux, des bas­tions de résis­tan­ce, c’est aussi assu­rer que ces lieux pren­nent de l’ampleur, de la pro­fon­deur, qu’ils ne se défi­nis­sent pas seu­le­ment sur le ter­rain de la lutte mais également sur celui d’un quo­ti­dien renou­velé. Une crèche pour lais­ser les enfants pen­dant le blo­cage et une équipe qui se charge pen­dant ce temps de faire à manger pour tout le monde. Un camion qui tourne à l’huile au cas où, une bat­te­rie de cui­sine, des cou­verts pour 100 per­son­nes, et une sono à faire brailler le soir. Autrement dit, se pré­pa­rer sérieu­se­ment à se passer de l’économie.

 

Les gré­vis­tes des raf­fi­ne­ries et de la SNCF ont sou­vent repris le tra­vail avec l’impres­sion d’avoir été lâchés par les «autres sec­teurs», avec le sen­ti­ment d’être restés isolés. Pourtant au moment même où ils sus­pen­daient le mou­ve­ment, d’un peu par­tout, des gens s’orga­ni­saient pour blo­quer et pren­dre l’ini­tia­tive, loca­le­ment. Si la situa­tion induit un cer­tain sen­ti­ment d’iso­le­ment, c’est en réa­lité parce que les formes cano­ni­ques de la mobi­li­sa­tion, avec leurs ras­su­rants cor­tè­ges, ont cédé la place à une offen­sive plus dif­fuse. Et ce vide laissé par le Mouvement Social est une chance. L’émiettement du mou­ve­ment, c’est-à-dire la pro­li­fé­ra­tion des ini­tia­ti­ves, reste la meilleure pro­messe d’une fin dura­ble et per­sis­tante de la soli­tude. Les direc­tions syn­di­ca­les ne don­nent plus guère de consi­gnes natio­na­les ? Tant mieux. La perte de la cen­tra­lité, de la ver­ti­ca­lité du mou­ve­ment, impli­que une mise en com­mu­ni­ca­tion des foyers, qu’ils s’agen­cent et se répon­dent, se ren­for­cent et se don­nent leurs pro­pres ryth­mes, leurs pro­pres pers­pec­ti­ves de vic­toire.

 

Maintenant que nous n’avons plus à crain­dre la fin, nous avons tout notre temps.

 

Rebellyon, 19 novembre 2010.

 


Publié dans Colère ouvrière

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