Dettes et déficits, un outil de domination

Publié le par la Rédaction

 

Comme c’était plus que prévisible dès le départ, la «crise grecque» est devenue une crise européenne. Du fait d’abord des institutions européennes. En effet, si nous avons écrit que cette crise pouvait se propager, bien évidemment nos dirigeants le savaient aussi. Les considérations de politique interne à court terme les ont amenés à se tirer une balle dans le pied en hésitant pendant deux mois. Pourquoi la crise d’un pays qui représente seulement 2,7% de la richesse produite en Europe, et dont la dette publique représente 3,5% de celles de la zone européenne panique-t-elle la première puissance économique mondiale ? Crise, mais crise de qui et de quoi ? Et surtout quelles conséquences pour nous ?


Résumons d’abord brièvement les épisodes précédents du feuilleton pour nous y retrouver plus facilement. Il y a trois ans, éclatait la crise des subprimes aux États-Unis et en Europe, une crise financière et monétaire mondiale déclenchée par des prêts usuraires aux ménages modestes américains désireux de devenir propriétaires. (cf. CA 173, 184, 185 et 186). Nous sommes toujours dans les conséquences de cette crise, qui est une crise au cœur du système capitaliste. La «crise grecque» en est une des suites. Qui dit crise dit baisse des rentrées fiscales et donc augmentation du déficit public. Ces déficits ne sont pas perdus pour tout le monde : ils nourrissent les marchés financiers (cf. CA no 198). Dernier épisode en date, l’Espagne, le Portugal et l’Irlande sont menacés et l’Europe «vole au secours de la Grèce»… C’est ce dernier épisode qu’on va essayer de comprendre.

Un peu de technique

Pour financer son déficit, l’État grec doit régulièrement faire des emprunts sur les marchés financiers (ce n’est pas le cas de tous les États, ça dépend si les emprunts sont à court terme ou à long terme). Il avait notamment 9 milliards d’euros à rembourser le 19 mai.

 

Les agences de notation qui évaluent si un débiteur (État, banque, grande entreprise…) est fiable avaient encore baissé sa note, à BB+ (investissement spéculatif). Rappel : ces agences de notation sont des entreprises privées dont les actionnaires de référence sont de très grandes banques, la plus importante, Standard & Poors, étant partiellement détenue par Goldman Sachs. Les grandes banques en question ont par ailleurs parié sur une aggravation des difficultés de la Grèce et fait les opérations financières qui vont avec, c’est-à-dire qu’une dégradation de la note de la Grèce leur permet d’engranger des profits supplémentaires.

 

Lorsqu’un emprunt est considéré comme plus risqué, on fait payer ce risque à l’emprunteur par un taux d’intérêt plus élevé. Le taux d’intérêt de la dette grecque était en train de s’envoler, ce qui rendait ce nouvel emprunt très difficile. Ce qui rapporte là-dedans (pas à la population grecque !) ce n’est pas seulement le taux d’intérêt. Les créanciers prennent des assurances contre le risque de défaut de paiement (assurance qu’ils font naturellement payer à l’emprunteur dans le taux d’intérêt). Si le risque augmente, le coût de l’assurance aussi : bonne affaire pour celui qui détient ces assurances et peut les revendre beaucoup plus cher, Goldman Sachs entre autres…

 

Pour ne pas payer ses crédits de plus en plus cher, et ce sans limite, l’État grec s’est tourné vers l’Union Européenne, qui dispose quand même d’une banque centrale. Mais ses statuts interdisent à cette dernière d’investir dans des emprunts notés moins de AAA+. Le traité de Maastricht, lui, interdit de rembourser des emprunts d’État en créant de la monnaie. D’où les atermoiements de l’Europe pour financer l’emprunt grec. Enfin, côté légitimation officielle, car les décisions récentes ont montré que l’Europe comme tout le monde sait s’asseoir sur ses traités, ses accords et ses statuts.

 

Le week-end du 8 mai, in extremis donc, l’Europe a donc décidé de «sauver la Grèce». Qu’a-t-elle décidé ?

 

Ils ont mis 60 milliards d’euros sur la table disponibles immédiatement pour être prêtés aux États ou aux banques qui auraient des problèmes de liquidité, c’est-à-dire de remboursements immédiats. Pourquoi 60 milliards et pas les 9 nécessaires immédiatement ? C’est 30 milliards que la Grèce doit rembourser d’ici la fin 2010, et il y a derrière l’Espagne et le Portugal… Quelle générosité ! très bien expliquée le 29 avril dernier sur France Inter : «En aidant la Grèce, on s’aide nous-mêmes. Les 6 milliards [d’euros prêtés à la Grèce par la France] on ne les a pas trouvés dans les caisses de l’État. On les emprunte à un taux d’environ 1,4 ou 1,5% et on les prête aux Grecs à environ 5%. Donc nous ferons un gain là-dessus.»

Ils créent en plus un Fonds de stabilisation européen de 440 milliards d’euros : un (SPV), soit en français une société, une entité juridique traditionnellement utilisée en finance pour servir d’instrument de gestion du risque (Enron s’en est aussi servi pour cacher ses dettes et les grandes banques pour développer leurs actifs toxiques). Si un pays européen a des problèmes pour financer sa dette, le SPV émettra des obligations dont le remboursement est garanti par les pays de la zone euro dans leur ensemble, c’est-à-dire par les contribuables de la zone euro. Ces obligations resteront donc à un taux d’intérêt plus faible. C’est à ce fonds de garantie que le FMI rajoute 220 milliards. Ces 660 milliards-là servent donc de garantie, et l’idée est que la garantie soit suffisante pour qu’ils n’aient pas besoin d’être dépensés.

 

On voit que les sauvetages se suivent et se ressemblent : prêter de l’argent à un taux avantageux (pour celui qui prête) et garantir leur rentabilité aux marchés financiers.

Un peu de sémantique

Lorsque les représentants d’États impérialistes se réunissent pour «sauver la Grèce», il ne s’agit bien sûr pas de sauver la population grecque, mais bien l’économie grecque, autrement dit le bon fonctionnement du système capitaliste en Grèce.

 

La population grecque est en train d’en faire la douloureuse expérience avec le plan d’austérité. Un plan d’austérité, c’est un plan qui vise à réduire les dépenses publiques pour résorber le déficit public. Pas question bien sûr de toucher à la fraude fiscale ou d’augmenter les impôts des plus riches. Pas question non plus de toucher aux dépenses militaires grecques, proportionnellement les plus importantes de l’Union Européenne (13,4 milliards d’euros, 13,6% du PIB). Reste donc à réduire les services publics, diminuer les salaires des fonctionnaires… Air connu… Lorsque l’Union Européenne aide la Grèce, elle entend par là qu’elle va aider le gouvernement grec à imposer la politique économique préconisée par les marchés financiers mondiaux : modération salariale, privatisation des services publics, priorité à la lutte contre l’inflation pour ne pas perturber le rendement des rentes financières. Comment ? C’est simple, par le biais de la dette. Car la Banque Centrale Européenne a pris un engagement supplémentaire, théoriquement interdit depuis Maastricht : racheter aux investisseurs des titres de dettes publiques européennes s’ils veulent s’en débarrasser de peur des difficultés des États en question. À une minuscule condition : que les Etats concernés aient mis en œuvre des politiques de rigueur budgétaire… Ce scénario a déjà été expérimenté pendant de nombreuses années dans le Tiers Monde : ce sont les plans d’ajustement structurels imposés par le F.M.I. aux pays endettés. Et le gouvernement grec, comme les gouvernements africains ou latino-américains, expliquera à ses grévistes qu’il est désolé, mais qu’il n’a pas le choix, ce n’est pas de son ressort.

 

D’aucuns ont salué un pas en avant de l’Europe avec la mise en place d’une solidarité européenne. C’est vrai. On peut même parler de solidarité de classe, celle des capitalistes entre eux. Pourquoi cette soudaine solidarité ? Il y a principalement deux raisons.

 

Certes, l’Allemagne a joué les pères la rigueur, expliquant que la Grèce n’avait à s’en prendre qu’à elle-même. Mais il y a un petit bug. Parmi les investisseurs qui ont pensé intéressant d’acheter des emprunts grecs, il y a au premier rang… les banques allemandes. 17% des emprunts grecs ont été financés par des investisseurs français (Crédit Agricole et Société Générale notamment), 9,5% par des investisseurs allemands, mais les banques allemandes sont plus engagées que les banques françaises (chez nous, c’est beaucoup des assurances qui ont investi) et sont plus menacées car elles sont moins grandes. Pourquoi ont-ils acheté des emprunts grecs ? Ils présentaient un double avantage : en tant qu’emprunts garantis par un État, ils sont sûrs, mais par contre ils rapportent plus que les emprunts français ou allemands…

 

L’autre raison tient au risque de contagion. En se ruant sur la Grèce, les marchés financiers observent aussi les réactions de l’Europe. Ils ont fait des affaires en pariant sur une hausse des taux d’intérêts et des CDS (les assurances des prêts). La non intervention signifie qu’ils peuvent faire ce type de pari sans limites, au risque de mettre un pays sur la paille. Or, derrière la Grèce, il y a aussi le Portugal, l’Espagne et l’Irlande, pays touchés de plein fouet par la crise parce que leur croissance était basée sur celle de l’immobilier et des crédits. Et là, pour l’Europe, ça commencerait à faire beaucoup. Mieux valait réagir tant que seule la Grèce était officiellement touchée.

 

Remarquons enfin que ce n’est pas seulement une solidarité de classe. Il s’agit de budgets publics, c’est une solidarité fiscale, une solidarité entre capitalistes qui est donc financée par l’ensemble des contribuables de l’Union Européenne.

Un peu de panique ?

Tout d’abord, la situation grecque ne va pas s’arranger. Déjà, on a vu que l’Europe ne l’avantage pas tant que ça en terme de taux d’intérêts, ce qui va encore alourdir le poids de la dette dans ses finances. Ensuite, le plan d’austérité imposé va plonger la population grecque dans une récession sévère. À ce sujet, on peut penser qu’elle sert aussi de test politique. Ces mesures passeront-elles ou non ?

 

La situation globale de l’Europe ne va pas s’arranger non plus. En réalité, toutes les économies ne rencontrent pas les mêmes problèmes et auraient besoin de politiques économiques différentes, du simple point de vue d’une bonne gestion du système. Notamment, il faudrait que les pays excédentaires (Allemagne surtout) relâchent un peu la vis pour offrir des débouchés aux pays déficitaires. Or, ce sont des mesures et des politiques communes qui sont proclamées.

 

L’euro a baissé, et va sans doute continuer à travers quelques yoyos. Ce n’est pas très grave en soi, sauf pour ceux qui comptaient partir en vacances aux États-Unis, c’est même plutôt favorable aux exportations. Mais ça pousse à une hausse des taux d’intérêts pour deux raisons essentielles. Il faut compenser la baisse de l’euro pour attirer des capitaux. Cette baisse de l’euro conjuguée à une hausse des matières premières au cas où certaines régions du monde renoueraient avec la croissance (c’est déjà le cas de la Chine et de l’Inde) entraînerait un risque d’inflation. Ça non plus, ce n’est pas très grave. Ce qui compte pour nous, ce n’est pas l’inflation c’est l’évolution comparée entre celle-ci et nos salaires. Mais c’est très grave pour ceux qui vivent de revenus financiers et pour la Banque Centrale Européenne. Et le remède qu’elle connaît bien, c’est une hausse du taux d’intérêt.

 

En quoi est-ce embêtant ? Une hausse des taux d’intérêt décourage les investissements et ralentit la croissance, encourage donc le chômage. En bref, aggrave la crise. Accessoirement elle aggrave les déficits en augmentant le poids du remboursement de la dette.

 

Or, un des problèmes de l’Europe, c’est justement qu’elle n’a pas renoué avec la croissance alors que les États-Unis et l’Asie l’ont fait. L’Europe a pris de grands engagements de «sagesse», c’est-à-dire qu’en réalité elle s’est engagée à respecter les souhaits des marchés financiers : réduction des dépenses publiques et privatisations, modération salariale… Bref, elle s’engage à une politique d’austérité, c’est-à-dire à dégrader les conditions de vie de la population qui vit dans l’Union. On a vu dans plusieurs articles précédents qu’en réalité l’origine de la crise se situe dans la contradiction du capitalisme entre la nécessité de débouchés et la volonté de compression des salaires, ou plus exactement que la crise est celle de la solution que le capitalisme avait cru trouver : le développement très important du crédit [C’est un raccourci (trop) rapide. Le capitalisme n’a pas de gouvernement central ou de parti unique qui guide sa stratégie. Il s’agit de solutions trouvées «naturellement», ou plutôt empiriquement, par le système dans la pratique.]. Toutes les mesures d’austérité ne font à terme qu’aggraver le problème. Et c’est l’autre raison pour laquelle les marchés jouent la baisse de l’euro.

Sylvie, votre conseiller financier habituel 
Courant Alternatif no 201, juin 2010
Mensuel communiste libertaire.

 


Publié dans Grèce générale

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