Delenda est Carthago - 28 janvier

Publié le par la Rédaction

À Tunis, les manifestants exultent mais crient «Ghannouchi dégage !»

 

«Tunisie libre, Ghannouchi dehors !» : une explosion de joie accueille jeudi soir l'annonce du départ des principaux caciques de Ben Ali du gouvernement de transition remanié. Mais les manifestants exigent toujours la tête du Premier ministre Mohammed Ghannouchi.

 

 

«Ghannouchi est le chef du gang, il doit tomber !», crie un manifestant venu de Kairouan, dans le centre du pays. «Nous avons des hommes compétents, capables de le remplacer.»

 

Durant la journée, comme tous les jours depuis dimanche, les manifestants venus pour beaucoup du centre défavorisé de la Tunisie ont réclamé le départ du gouvernement sans se laisser décourager par une pluie parfois battante.

 

En soirée, alors que commence la distribution de sandwiches et de plats chauds apportés par des Tunisois solidaires, un homme crie soudain que tous les ministres du RCD, le parti de l'ancien président Zine el-Abidine Ben Ali, sont partis, sauf Mohammed Ghannouchi. En réalité, il en reste deux autres sur sept.

 

Aussitôt éclatent des cris de joie et des youyous, place du Gouvernement, à la Kasbah, où se trouvent les principaux ministères. Un premier groupe de manifestants, réuni sous les arcades du ministère des Finances, chante avec enthousiasme l'hymne national au milieu des rires.

 

Un autre se dirige vers l'immense esplanade située devant la mairie et récite une sourate du Coran à la mémoire des «martyrs», la centaine de Tunisiens tués pendant la répression féroce du soulèvement.

 

Un jeune islamiste juché sur les épaules d'un camarade prend alors longuement la parole pour réciter des prières, ponctuées par les «Amen» de la foule.

 

«Mais qu'est-ce qu'il fait ? Pourquoi on ne chante pas plutôt l'hymne national ?», s'agace un sexagénaire en pardessus gris. Le groupe finit par se disperser et les chants patriotiques reprennent, tout comme les «Dégage Ghannouchi !»

 

«À mon avis, ce changement ne correspond pas aux demandes du peuple, qui exige que l'ancien régime soit entièrement déraciné du pays. Nous continuerons notre sit-in et j'espère que (la puissante centrale syndicale) UGTT ne prendra pas de décision contraire à la volonté du peuple», affirme Nabil el-Touihri, un syndicaliste tunisois et employé de banque.

 

Avant l'annonce du remaniement, l'UGTT avait toutefois indiqué qu'elle acceptait le maintien de Ghannouchi.

 

«Il reste encore à faire dégager Ghannouchi, le plus grand des voleurs. Je vous le dis, il partira», assure Brahim Moataz, un jeune manifestant venu du bassin minier de Gafsa (centre-ouest).

 

Rare voix discordante parmi les plus irréductibles des manifestants tunisiens, Houssine Boukriaa, originaire de Tataouine (sud) qui se réchauffe autour d'un petit feu de camp en compagnie de ses cousins, se dit satisfait par le changement. «Les gens ne comprennent pas qu'il s'agit seulement d'un gouvernement intérimaire. Personnellement, ça me convient. Ghannouchi a dit qu'il se retirerait de la vie politique dans six mois alors qu'on le laisse travailler», dit-il.

 

Son entourage manifeste bruyamment son désaccord.

 

«Non, non, Ghannouchi doit dégager. Ils me dégoûtent, tous, ils n'ont jamais rien fait pour nous, pourquoi changeraient-ils maintenant ?», demande Néjib, un jeune chômeur de Tataouine, qui dit avoir écrit sans relâche au Premier ministère pour expliquer ses problèmes sans jamais avoir reçu de réponse.

 

Dans la foule des manifestants, un jeune homme s'est cousu la bouche pour réclamer le chute du gouvernement. D'autres personnes ont entamé une grève de la faim. Au moins trois d'entre elles ont dû être hospitalisées jeudi soir.

 

Leur presse (La Dépêche), 28 janvier 2011.

 

 

Tunisie : La révolution se poursuit

 

En ce jeudi 27 janvier 2011, c’est toujours l’incertitude à Tunis. Des milliers de personnes bloquent le siège du Premier ministère dans la Casbah de Tunis et le mouvement se poursuit à travers plusieurs villes et secteurs d’activité.

 

À Sidi Bouzid, berceau de la révolution,  des milliers de manifestants défilent dans la rue pour exiger la démission du gouvernement de transition. Le puissant syndicat tunisien (UGTT) refuse de reconnaître ce gouvernement. Pas question, disent-ils, d’avoir fait tout cela pour que les ministères les plus importants soient aux mains des anciens de Ben Ali. Profitant de la liberté médiatique, les chaînes de télévision ouvrent leurs antennes aux citoyens. De nombreux Tunisiens n’hésitent pas à citer nommément, en direct, et quelquefois en leur présence, les responsables de leurs malheurs encore aux affaires.

 

C’est ainsi qu’un magistrat qui participait à un débat en direct a été obligé de quitter le plateau suite aux incessants appels des citoyens puis des avocats l’accusant d’avoir fait jeter en prison, à tort, des militants. Dans les entreprises publiques, ce sont les salariés eux-mêmes qui chassent les dirigeants ostensiblement impliqués dans le système Ben Ali. Cela a été le cas pour le PDG de la compagnie d’assurances et de réassurances et le PDG de Télécom Tunisie, entre autres. Quatre des juges les plus craints de l’ère Ben Ali ont été empêchés d’accéder à leurs bureaux par le personnel et chassés à coups de gros livres de procédures sur la tête.

 

Les traces de Ben Ali

 

Les hommes qui ont servi Ben Ali sont toujours en poste dans les institutions, les administrations, les entreprises publiques, dans les médias et surtout dans l’appareil sécuritaire. Même s’ils ont retourné «la veste» subitement pour se transformer en «plus démocrates que les démocrates», pour de nombreux opposants, «ils constituent une menace de confiscation de la révolution». «Ils font les amnésiques, ils font semblant d’oublier qu’ils ont participé au système de Ben Ali, mais le peuple, lui, n’est pas amnésique», indique Sihem Bensedrine, porte-parole du Conseil national des libertés en Tunisie (CNLT). Derrière les beaux discours des ex-compagnons de Ben Ali, convertis, subitement, aux valeurs démocratiques, les vieux réflexes réapparaissent déjà, alors que la contestation se poursuit. En effet, la police politique continue d’agir, discrètement, mais elle agit.  «Nous avons fait tomber Ben Ali mais nous n’avons pas encore fait tomber son système», poursuit-elle avec inquiétude. Les écoutes téléphoniques de certains opposants ont vite repris, les surveillances, certes beaucoup moins visibles, ont également repris, après quelques jours de répit. Le quotidien la Presse a dénoncé, dans son édition du samedi 22 janvier, un filtrage d’Internet, notamment de facebook. Un jeune artiste, qui a créé sur le réseau social un compte «Tunisie, la Suisse arabe», a été enlevé en pleine rue par la police politique qui l’a interrogé et brutalisé pendant de longues heures.

 

Contre la menace de chaos

 

En parallèle, de nombreuses personnalités de l’opposition ainsi que des partis politiques, reconnus ou non, approuvent  la démarche de l’UGTT et refusent les menaces de chaos des défenseurs du gouvernement de transition. L’ancien ministre de la Justice du président Bourguiba, Ahmed Mestiri, personnalité crédible et respectée, a lancé une initiative qui trouve un écho favorable. Il s'agit de la mise en place d’un conseil de la révolution, regroupant l’ensemble des acteurs de la société civile aux côtés des partis politiques de l’opposition, qui désignerait un gouvernement provisoire et légiférerait pendant cette période. Le problème se situe à ce niveau. L’Exécutif actuel, encore dominé par des personnes de l’ancien système, accepte les prérogatives de surveillance à ce «conseil en formation», mais ne veut pas lui reconnaître de pouvoir législatif. Le Conseil de l’ordre qui regroupe les avocats, qui ont joué un rôle très important dans la révolution, s’est joint à cette initiative. Il estime, dans une proposition au Premier ministre, qu’elle peut être tout à fait légale.

 

Le président par intérim, Lambazaa,  peut, selon les avocats, créer, par décret,  cette institution de préservation de la révolution, ce qui évitera un vide institutionnel. «Cette option, qu'elle soit constitutionnelle ou extra-constitutionnelle, est légitime», estime Naziha Rijabi, plus connue sous le nom «d’Oum Ziad», farouche opposante, «c’est une révolution, et par définition, on n’est pas obligé de respecter une Constitution élaborée par l’ancien régime». Pour Sihem Bensedrine, «il appartient à la société d’inventer, maintenant, ses propres institutions pour gérer la période de transition et d’aller vers des élections démocratiques». Dans tous les cas, la Révolution du jasmin ne fait que commencer. Les Tunisiens, société et élites, ont fait preuve, jusqu’à présent, d’un très haut sens des responsabilités et d’une conscience politique admirable. Ils n’ont pas du tout l’intention de se laisser «voler» leur révolution.

 

Yahia Bounouar - El Watan, 28 janvier.

 

 

Tunisie : le gouvernement de transition contesté compte 12 nouveaux ministres

 

Le premier ministre tunisien Mohamed Ghannouchi a annoncé jeudi soir la composition du nouveau gouvernement de transition qui comprend 12 nouveaux ministres par rapport à la première équipe gouvernementale, contestée en raison de la présence en son sein de nombreux ministres de l'ancien régime.

 

Le nouveau gouvernement compte autant de ministres (22, en incluant M. Ghannouchi) que le précédent, les nouveaux entrants étant des personnalités indépendantes.

 

Parmi les portefeuilles qui changent de titulaires figurent l'Intérieur, la Défense et les Affaires étrangères.

 

Sur les dix ministres reconduits, il ne reste que trois anciens membres de l'ex-parti au pouvoir, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD): le premier ministre Mohamed Ghannouchi, le ministre de la Planification et de la Coopération internationale Mohamed Nouri Jouini, et celui de l'Industrie et de la Technologie, Mohamed Afif Chelbi. Les trois hommes sont du reste considérés plutôt comme des technocrates.

 

Le premier ministre a déclaré à la télévision que le gouvernement, qui est «provisoire», aura pour tâche de permettre au pays d'assurer une transition démocratique et de préparer des élections au cours desquelles le peuple se prononcera en toute liberté et refléteront la volonté du peuple.

 

Il n'a pas précisé la date de ces élections qui devraient intervenir dans les six à sept mois à venir, selon des déclarations faites ces dernières semaines par des membres du gouvernement.

 

«Le gouvernement s'engage à ce que les élections soient contrôlées par une commission nationale indépendante et supervisées par des observateurs internationaux afin qu'elles se déroulent dans l'honnêteté et la transparence», a-t-il assuré.

 

Il aura en outre à mettre en œuvre des réformes politiques telles que préconisées par les divers partis et composantes de la société civile, citant notamment la révision de la loi sur les partis, le code électoral, la loi antiterroriste, le code de la presse, la loi sur les associations et «toutes les lois anti-démocratiques pour mettre en place les conditions propices à tous ceux qui veulent se porter candidats à la présidence de la République».

 

Selon M. Ghannouchi, le nouveau gouvernement transitoire est appelé également à «entreprendre des réformes économiques et sociales à même de favoriser la reprise de l'activité dans tous les secteurs et d'améliorer les conditions de vie de la population dans toutes les régions du pays».

 

«La situation est très délicate et nous avons devant nous de grandes difficultés à surmonter qui commandent aux Tunisiens de consentir les sacrifices nécessaires», a-t-il déclaré.

 

«Pour que la révolution réussisse, il importe que les Tunisiens fassent montre d'un comportement civilisé pour être au rendez-vous de l'Histoire et rester fidèles à nos martyrs, car les regards de tous les pays sont tournés vers la Tunisie», a-t-il affirmé.

 

Leur presse (AP), 27 janvier.

 


Publié dans Internationalisme

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zerg 28/01/2011 12:42



Au Yemen aussi ça conteste, ça parait plus conventionnel, mais ça conteste.