Delenda est Carthago - 16 janvier

Publié le par la Rédaction

Leur presse travaille

 

«Tunisie : Tunis est calme mais la nervosité reste palpable» ; «En Tunisie, la tension n'est pas retombée»…

 

Difficile de dire comment la situation évolue, des témoignages disent que certaines franches de l'armée, issues des milieux pauvres, fraternisent avec les manifestants, ont laissé faire le pillage et l'incendie des villas de la famille Ben Ali, et traquent davantage les anciennes milices d'État de Ben Ali que les Tunisiens insurgés même.

 

 

Les pouvoirs occidentaux récupèrent la révolution tunisienne en criant la victoire de la démocratie, mais en attendant les Tunisiens ont toujours faim : de denrées alimentaires vitales, de liberté, d'autonomie.

 

En Algérie, trois personnes se sont immolées contre les conditions de vie déplorables, des agitations et troubles commencent à émerger au Maroc, en Lybie… Et si l'insurrection tunisienne, qui n'est pas finie, faisait tâche d'huile ?… C'est bien ce dont ont peur les pouvoirs occidentaux qui, après deux semaines de censure totale sur les évènements par les médias dominants, pris de court par la chute de Ben Ali, s'efforcent de rattraper le coup et d'«expliquer» aux braves citoyens d'ici et d'ailleurs que c'est une révolution «démocratique»…

 

À suivre…

 

 

 

 

Tunisie : 42 morts dans l’incendie d’une prison, attaques contre d’autres

 

Au moins 42 prisonniers ont péri dans l’incendie déclenché, hier, dans une prison à Monastir, au centre-est de la Tunisie, a indiqué à l’AFP un médecin de l’hôpital local, tandis que d’autres centres de détention subissaient des attaques qui ont fait des blessés, selon différentes sources.

 

«Trente et un corps ont été transportés dans la morgue et onze ont suivi», a déclaré le Dr Ali Chatli, chef du service de médecine légale à l’hôpital Fatouma-Bourguiba de Monastir (160 km au sud de Tunis). Selon ce médecin, l’incendie s’est déclaré lorsqu’un détenu a mis le feu à un matelas dans un dortoir hébergeant près de 90 détenus au cours d’une tentative d’évasion qui a tourné à la panique suite à des tirs près de la prison. Il a précisé que toutes les victimes du premier groupe ont été identifiées et transportées à l’hôpital avant l’aube, et que les 11 autres venaient d’arriver. «Les corps sont arrivés carbonisés, mais on a pu les identifier», a-t-il ajouté, précisant que les victimes sont mortes de suffocation et de brûlures graves.

 

 

Il s’agit de l’incident le plus meurtrier depuis le début, il y a un mois, des émeutes qui ont conduit à la fuite, vendredi, de l’ancien chef de l’État Zine El Abidine Ben Ali. À Messadine, dans la même région, au moins une vingtaine de femmes ont été blessées par des éléments incontrôlés, habillés en policiers, qui se sont emparés d’armes dans la ville voisine de Msaken, avant de répandre la rumeur sur une «libération de prisonniers». Des familles de détenus se sont rendues, selon des témoins, à la prison et c’est alors qu’elles ont essuyé des tirs dans la panique et la confusion. Les blessés ont été transportés à l’hôpital Sahloul de Sousse.

 

À Mahdia, plus au sud, une attaque de la prison a fait trois blessés, selon le directeur de l’hôpital de la ville, Radhouane Harbi, qui a évoqué la possibilité de morts à l’intérieur du centre de détention. À l’ouest de Tunis, des tentatives d’attaques ont été signalées à l’AFP par des témoins contre la prison à Mornaguia — le plus grand centre pénitentiaire du pays — et celle de Fejja.

 

À Mornaguia, des hélicoptères de l’armée survolaient ces deux localités en mettant la population en garde contre le risque de «balles perdues» des assaillants. À Kasserine, dans le centre-ouest, un syndicaliste, Sadok Mahmoudi, a signalé une tentative d’attaque contre la prison de la ville en évoquant toutefois la possibilité d’une implication d’habitants cherchant à libérer des proches.

 

Liberté, 16 janvier 2011.

 

 

Des pierres contre des fusils

 

Ainsi donc trente jours de manifestations, d'émeutes, et d'affrontement avec les forces de l'ordre peuvent mettre fin à un régime autoritaire qui dure depuis plus de vingt ans et qui aurait eu les moyens matériels de massacrer encore plus de monde. Dont acte. Les victoires révolutionnaires ne sont jamais seulement ni même essentiellement des victoires militaires. Il est des situations où les fusils ne l'emportent pas contre des pierres.

 

 

Et maintenant dans toutes les bouches ici et là : la liberté, la démocratie, des élections. De fait, des élections sont déjà prévues. Démocratie, élections… Lesquelles ? Réponse : Celles qui permettent à des Bush — ou même des Obama, des Berlusconi, ou des Sarkozy d'être élus — tous millionnaires, tous liés aux milieux d'affaires. La liberté ? Celle qui permet en France et ailleurs de qualifier de terrorisme ce qui ne file pas droit pour justifier un régime répressif anti-terroriste et ses mesures dites d'exception. Celle qui organise des rafles et des arrestations massives d'étrangers. Celle encore qui réactive des mesures coloniales pour instaurer des couvre-feux pendant les émeutes de 2005 afin de contenir le feu des banlieues. Qui mesure le «moral des ménages» à une propension à la consommation.

 

Quant à celle qui ne tire pas sur ses manifestants, qu'on ne s'y trompe pas. Plus le pouvoir politique est fort, plus il est libéral, permissif. Tant que les manifestations ici ne constituent pas une menace réelle, les matraques et les flashball font bien l'affaire.

 

L'opération est lisible sinon risible.  Tout l'évènement tunisien rabattu sur ça : une victoire de la démocratie. Tous les désirs hétérogènes des insurgés tunisiens écrasés sur ce triste désir : le désir de démocratie — qu'ils puissent enfin choisir ceux qui les dirigent, ceux qui foulent aux pieds leurs intérêts comme disait l’autre. Comme pour conjurer la peur des puissants : la plèbe qui brave la police et l'armée, la répression et les couvre-feux, la mort et la violence, en un mot le soulèvement populaire peut faire tomber des gouvernements ; la nouvelle est inquiétante pour beaucoup. Et pour calmer les insurgés : que l'ordre revienne puisque des élections viennent.‎

 

Mais du régime purement autoritaire mêlé de captation mafieuse des richesses économiques par le clan au pouvoir, aux formes plus subtiles de légitimation du pouvoir par les élections et d'appropriation des richesses dans la démocratie, il n'y a pas à capituler — même s'il n'y a pas identité.

 

Ce qui prend forme en ce moment en Tunisie comme ailleurs n'est pas platement ce qu'en dira la langue du pouvoir. En Tunisie a parlé la langue de l’insurrection qui couve toujours, de l’opposition finalement violente au pouvoir répressif. Et les langues se sont déliées. Les multiples gestes de résistances qui faisaient le quotidien se sont soudainement agrégés. Des solidarités se sont tissées. Alors viennent la révolte et l’émeute. Ce qui prend forme déjà c’est un espace commun de rage, de gestes et de paroles, de partage — et de pleurs aussi. Espace vivant où s'exprime le désir d'autres mondes et où finalement ces autres mondes s'affirment et viennent à exister. Lignes vivantes où s’éprouve une certaine forme de puissance collective. «Le monde s’est inversé en joie» a-t-on pu lire.

 

Que cette joie puisse conduire à autre chose qu’à la gestion démocratique, la preuve est faite.

 

Face au vide du pouvoir et contre la peur de ce vide. Tout commence ici et maintenant.

 

Le désert du réel, 15 janvier.

 

 

Tunisie : un parent proche de Ben Ali succombe à une blessure

 

Imed Trabelsi, neveu de l'épouse de l'ex président Zine El Abidine Ben Ali, a succombé à une blessure à l'arme blanche à l'hôpital militaire de Tunis, a indiqué samedi à l'AFP un membre du personnel de l'établissement.

 

«Il est mort vendredi» a annoncé cette source qui a demandé à ne pas être identifiée, ajoutant seulement qu'il avait été «poignardé».

 

Il s'agit de la première victime confirmée dans l'entourage immédiat du président déchu.

 

«Le chouchou de Leila (épouse de Ben Ali) a été poignardé ces derniers jours et admis aux urgences», a ajouté laconiquement ce membre du personnel soignant.

 

Le plus favorisé parmi les nombreux neveux du couple Ben Ali, Imed Trabelsi, est mort le jour même où l'ancien président et sa famille s'enfuyaient du pays sous la pression de la rue.

 

Les circonstances de l'incident dans lequel il a été blessé n'ont pu être fournies par l'hôpital où du temps de Ben Ali un pavillon spécial était réservé en permanence et sous haute garde pour le président et ses proches.

 

Selon des informations circulant à Tunis, Imed Trabelsi aurait été poignardé lors d'un règlement de compte par l'un de ses anciens collaborateurs.

 

Il avait été «élu» en mai maire de La Goulette, une commune au nord de Tunis, où il s'était installé en maître bien avant les élections.

 

Il avait été poursuivi sans succès en France pour «vols en bande organisée» pour s'être approprié le prestigieux yacht de Bruno Roger, l'un des dirigeants de la Banque Lazard et proche de l'ex président français Jacques Chirac et de l'actuel chef de l'État français Nicolas Sarkozy.

 

En mai 2007, la justice française avait émis un mandat d'arrêt à son encontre, mais la justice de son pays avait refusé de l'extrader.

 

Imed Trabelsi a fait fortune dans l'immobilier et la grande distribution en association notamment avec la société française Conforama, mais ses méthodes étaient décriée par la communauté des affaires qui n'osait pas lui faire ouvertement front.

 

Leur presse (AFP), 16 janvier.

 

 

Place de l’Indépendance à Tunis

 

 

L'amiral Lanxade : «C’est l’armée qui a lâché Ben Ali»

 

Ancien chef d’état-major des armées, l’amiral Jacques Lanxade connaît bien la Tunisie, où il a été ambassadeur de France de 1995 à 1999. Il nous aide à comprendre les événements de Tunisie et ce qui va se passer maintenant dans ce pays.

 

Pourquoi Ben Ali a-t-il fui ?

 

Amiral Jacques Lanxade : Face à ce véritable mouvement de fond de la population tunisienne, Ben Ali a fui parce qu’il a pris conscience de l’impossibilité pour lui de rétablir la situation quand tous ceux sur lesquels il comptait l’ont lâché.

 

C’est l’armée qui a lâché Ben Ali quand elle s’est refusée — à l’inverse de la police du régime — à faire tirer sur la foule. Chef d’état-major de l’armée de terre, le général Rachid Ammar a démissionné en refusant de faire tirer l’armée et c’est probablement lui qui a conseillé à Ben Ali de s’en aller en lui disant : «Tu es fini !»

 

Quel peut être le rôle de l’armée ?

 

L’armée, qui — même sous Ben Ali — a toujours été tenue à l’écart de la politique et n’était pas partie prenante dans la direction des affaires du pays, est une armée assez républicaine. Je crois que l’armée est un élément stabilisateur et modérateur. Ce n’est pas une armée de coup d’État, même si je peux me tromper. Mais il ne faudrait pas que — faute de trouver une organisation politique pour assurer la transition — l’armée soit obligée d’apparaître en première ligne. Il ne me semble pas que l’on aille dans ce sens-là et l’armée n’y pousse pas du tout.

 

Qui gouverne désormais en Tunisie ?

 

Ce n’est déjà plus le Premier ministre, Mohammed Ghannouchi, car tous les membres de l’opposition et de la société civile qu’il avait réunis autour de lui ont exigé qu’il renonce à être le dirigeant de la transition, au profit du président du Parlement, Foued Mebazaa. On est donc revenu aux normes constitutionnelles en passant d’un intérim à une vacance officielle du pouvoir. Celui-ci aura pour charge bien entendu d’organiser une élection présidentielle et des législatives après avoir fait modifier la Constitution qui était taillée sur mesure pour Ben Ali et écarter tous ses concurrents. Si l’on veut maintenant que les gens puissent se présenter librement, il faut donc réviser la Constitution. Je crois que cela prendra un certain temps, que cela prendra plutôt six mois que quarante-cinq jours.

 

Y a-t-il un risque de chaos ?

 

Après les scènes de pillage que l’on a vues, il y a toujours un risque de chaos, mais je n’y crois pas beaucoup. J’ai le sentiment qu’on a franchi le moment plus difficile car l’armée et la garde nationale, c’est-à-dire la gendarmerie, ont semble-t-il repris le contrôle de la situation. Et depuis hier, les forces de l’ordre qui se sont déployées dans Tunis s’activent à rétablir l’ordre, empêcher les pillages et rassurer la population. Les Tunisiens sont en général des gens très calmes et, quand leur colère explose, celle-ci peut retomber aussi vite. S’il n’y a pas d’erreur commise par le président du Parlement, les Tunisiens pourront donc attendre et patienter encore quelques mois…

 

Les islamistes représentent-ils un danger ?

 

Jusqu’à présent, la population a écarté systématiquement les islamistes des grandes manifestations, où toutes les classes sociales étaient représentées, à chaque fois qu’ils tentaient de se mettre en avant. Il faut reconnaître que le mouvement islamiste a été sérieusement cassé par le régime Ben Ali. Les islamistes existent probablement dans le pays mais ne sont aujourd’hui ni très nombreux, ni bien organisés. Certains islamistes vont cependant essayer de rentrer de l’étranger et même de France. Les islamistes ne semblent pas représenter pour l’instant un risque vraiment sérieux, mais il faut bien sûr les empêcher de récupérer ce mouvement populaire.

 

Comment jugez-vous la position de la France ?

 

Depuis des années, les autorités françaises, et notamment les gouvernements de droite, ont toujours soutenu excessivement ce régime quasi dictatorial et mafieux et sans même faire de pression sur lui. D’où l’embarras évident des autorités françaises quelque peu gênées aux entournures. Depuis le début de la crise il y a un mois, le gouvernement français a mal jugé l’ampleur du mouvement de contestation populaire et a fait une erreur d’analyse considérable en restant trop longtemps sur l’idée d’aider Ben Ali à se maintenir au pouvoir.

 

Propos recueillis par Bruno Fanucchi
Leur presse (Le Parisien), 16 janvier.

 


Publié dans Internationalisme

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