Décembre 2004 : Révolte des prolétaires roms en Slovaquie

Publié le par la Rédaction

Explosion sociale en Slovaquie Orientale


Ce qui s’est passé, en février 2004, en Slovaquie est quelque chose de sans précédent depuis des dizaines et dizaines d’années. Tous les reportages télévisés étaient pleins d’enfants Roms chantant devant des boutiques pillées «Nous voulons manger !» et des Roms énervés jetant des bouteilles et des pavés, avec la police tirant des gaz lacrymogènes et se servant de canons à eau et des unités spéciales ratissant les campements des émeutiers et des pilleurs équipés de pistolets-mitrailleurs. Ce type d’événements que nous avons vu en Argentine, Bolivie, Irak ou Haïti sont devenus plus proches que jamais de la réalité de la classe ouvrière en Europe centrale.

 

Si nous voulons comprendre cette révolte des prolétaires Roms (et dans une moindre mesure des non-Roms) en Slovaquie nous devons d’abord nous intéresser à leur situation concrète.

 

Comment se débarrasser des prolétaires surnuméraires ?

 

La Slovaquie n’est pas une exception aux tentatives du Capital de démanteler l’État providence afin de gagner du temps et de l’espace pour surmonter sa crise. Les dernières réformes gouvernementales de ce type en Slovaquie ont inclus de dures réductions dans les allocations familiales. Ainsi, si en 2002 une famille de cinq personnes pouvait recevoir jusqu’à 17'890 couronnes slovaques d’allocations, un an après ce n’était plus que 13'650 couronnes slovaques et, en début 2004, ce n’était plus que 6710 couronnes slovaques. Alors que le salaire moyen en Slovaquie est de 14'000 couronnes slovaques par mois, pendant l’année 2003 sa valeur réelle a diminué. Le taux de chômage est d’environ 15,6%, mais les Roms vivent principalement dans des régions qui ont un taux de chômage double, voire plus et eux-mêmes peuvent être à 100% au chômage.

 

Les Roms représentent environ 400'000 personnes sur une population totale de 5,4 millions [Hongrois 700'000 ; autres 30'000. Chiffres 2004.]. À cause de leur fort taux de fécondité leur nombre ne cesse d’augmenter. Avec les anciens niveaux d’allocations familiales, il était possible pour des parents de famille nombreuse d’éviter l’esclavage salarié. Bien sûr, dans ce cas, ils ne pouvaient qu’être très pauvres, mais il était toujours possible de survivre sans souffrir de la famine, surtout en étant impliqués dans l’économie souterraine, le vol à l’étalage ou la petite délinquance ou en survivant sur le jardinage ou l’élevage d’animaux. En fait les Roms, qui ont toujours été les premiers licenciés lors des restructurations depuis 1989, et qui de fait ont été exclus du marché du travail depuis 10 ans, n’ont pas eu d’autres choix, même en voulant travailler «normalement». On peut même dire que une grande part des jeunes n’a jamais été intégré dans le salariat.

 

Le gouvernement slovaque a proclamé qu’un des buts de sa réforme est d’empêcher que les ouvriers ne vivent de leurs enfants. De cette façon, il veut créer une véritable armée de réserve qui soit forcée d’accepter n’importe quel boulot et en conséquence faire baisser les salaires des autres et rendre le pays encore plus attractif pour les investisseurs étrangers. Dans le cas des Roms, cela n’a pas fonctionné. Il est très difficile de trouver même un travail très mal payé dans des zones ou le chômage ne descend jamais en dessous de 30% et si vous êtes en plus victime de discrimination raciale même sur le marché du travail. Les régions les plus touchées par ce processus sont celles de Presov et Košice, à l’Est de la Slovaquie, où la rébellion a explosé, qui n’ont obtenu pas plus de 1,8% des investissements étrangers. De plus, le Capital étranger n’est pas seulement intéressé par la main d’œuvre bon marché mais aussi par celle qui est qualifiée (dans l’automobile, l’électronique ou la sidérurgie) et les Roms sont, dans leur immense majorité, des travailleurs non-qualifiés.

 

En plus de la réduction du montant des allocations, l’attribution de celles-ci est désormais liée à l’acceptation d’un travail d’intérêt général. Même si les autorités locales avaient assez d’argent pour embaucher des chômeurs dans ses TIG, ce ne serait pas suffisant pour résorber le chômage.

 

Si on prend en compte tous les facteurs évoqués ci-dessus, on arrive finalement à l’hypothèse que pour les Roms, un but non avoué des réformes du gouvernement est d’arrêter la croissance de la population surnuméraire. Tout ceci mélangé donne un cocktail assez explosif à tel point qu’au début février, les renseignements généraux slovaques avaient averti le gouvernement d’une possible radicalisation des Roms qui pourraient fusionner avec un sentiment d’insatisfaction de toute la classe ouvrière.

 

Mouvement d’expropriations collectives

 

Les premiers signes de révolte sociale dans les régions orientales de la Slovaquie apparurent le 6 février. Des habitants du village de Hran dans le district de Trebisov refusèrent d’envoyer leurs enfants à l’école pour protester contre la baisse des allocations. Le 8 février, plusieurs centaines de Roms de Pavlovce nad Uhom manifestèrent contre les nouvelles lois. Quatre jours plus tard, il y eut un rassemblement similaire de 300 personnes à Michalovce. Les Roms menacèrent explicitement de pratiquer des expropriations.

 

Entre les 11 et 14 février, un super marché de la chaîne Billa, à Levoca, fût attaqué 4 fois par un groupe d’environ 80 Roms qui s’approprièrent de la nourriture. La plupart n’avaient que des rouleaux de papier dans leur chariot, alors qu’ils avaient caché sous leurs manteaux des saucisses de la viande et des surgelés. Les agents de sécurité du magasin appelèrent la police mais les Roms les menacèrent de représailles et expliquèrent que s’ils volaient, c’est parce qu’ils n’avaient plus rien à manger.

 

Le 18 février, une manifestation conjointe de Roms et de non-Roms eut lieu à Vranov nad Toplou, pour demander du travail. Selon les statistiques officielles, il y a 8000 chômeurs dans la région et seulement 50 postes disponibles. Les manifestants condamnèrent les nouvelles réformes.

 

Le matin du 20 février, les employés d’un magasin de Drahnov découvrirent que celui-ci avait été pillé. Une autre expropriation eut lieu le même jour à Cierna nad Tisou. Entre 40 et 50 Roms avec leurs enfants pillèrent de la nourriture pour un montant de 40 à 50'000 couronnes. Treize d’entre eux furent arrêtés et condamnés. Le jour suivant, 200 Roms échouèrent à piller un magasin COOP Jednota à Trhoviste (district de Michalovce) Le gérant verrouilla les portes du magasin et appela la police. Les pilleurs demandèrent à entrer dans le magasin pour prendre de la nourriture sans la payer. Ils n’écoutèrent pas les injonctions de la police qui appela des renforts dont une unité spéciale de police de Košice. Les Roms se dispersèrent mais revinrent le soir pour envahir le magasin. Malheureusement, la police les attendait et 33 furent arrêtés

 

Le 23 février, un rassemblement de plusieurs centaines de Roms se tint au centre de Trebisov. La police, considérant leur manifestation illégale, les repoussa. Les Roms essayèrent de piller un magasin mais la police les repoussa dans leurs quartiers et y mit le siège. Dans la soirée, 248 policiers essayèrent de repousser la foule en colère en utilisant des canons à eau, des gaz lacrymogènes, grenades et même des balles d’alarme. Les Roms répondirent par des jets de pierres et de bouteilles blessant deux policiers, et endommageant deux voitures de police et criant des slogans «Fascistes !» et «Nous voulons manger !» Au bout d’une heure la rébellion était terminée, mais le quartier resta coupé du reste de la ville.

 

Le 24, environ 30 Roms — dont des enfants — attaquèrent un car de police avec des pierres. Plusieurs centaines de policiers investirent le village et les Roms se dispersèrent dans les champs environnants ; 69 d’entre eux ont été accusés de vol, émeute et attaque contre la police. Un des Rom, fit ce commentaire : «On veut juste faire savoir que nos enfants ont faim. Le gouvernement ne nous donne ni argent ni nourriture et par-dessus tout, il nous envoie la police.» Peu de temps après, le gouvernement pris publiquement la décision d’envoyer 600 policiers supplémentaires dans la région. «Ça va être la guerre et nous n’avons pas d’armes» commenta un Rom de Trebisov.

 

Le 25 février plusieurs Roms femmes, enfants et un seul homme pillèrent un magasin à Čaklov. La police les arrêta brutalement et blessa gravement un jeune enfant. À partir de cette date, les actions de pillage se déplacèrent de l’Est pour atteindre le Centre puis l’Ouest de la Slovaquie. Mais ce n’était que des actions isolées. Le point le plus important à noter est qu’à Zemplin, le 24 février, des ouvriers non-Roms se sont joints aux expropriations collectives. Un autre fait à noter est que les descriptions dans les médias des premiers pillages ont servi de propagateur à la révolte. La manifestation et les pillages, l’émeute de Trebisov est née de cette façon. Les Roms vivant là avaient appris ce qui s’était passé dans d’autres villes et participèrent spontanément au mouvement. Dans beaucoup d’autres cas, les Roms vinrent dans les supermarchés déclarant qu’ils voulaient de la nourriture gratuitement comme ils l’avaient vu à la télévision.

 

Répression et récupération

 

Derrière le déploiement de la police et de l’armée, le gouvernement slovaque essaye aussi de jouer la carte du racisme pour éviter une possible généralisation de cette lutte de classe ; le président de la République, Rudolf Schuster, ayant ouvertement alerter sur ce danger possible. Le gouvernement a donc fait de son mieux pour persuader la population que les événements n’étaient pas des «émeutes sociales» mais des émeutes de Roms selon le ministre de l’Intérieur, Vladimir Palko. Il a également défini le mouvement non comme un véritable pillage (c’est-à-dire des expropriations organisées collectivement), mais comme «crime ordinaire comme il s’en commet tous les jours». D’un autre côté, le gouvernement explique que c’est un pillage mais organisé par des usuriers. Il est cependant très difficile d’identifier les bénéfices que des usuriers pourraient retirer de telles actions qui attaquent la circulation de la valeur d’échange.

 

Mais l’autre revers de la médaille est la récupération de la lutte prolétarienne des Roms. Le ministre des Affaires sociales, M. Kanik, qui a déclaré que le gouvernement était prêt à faire quelques concessions sur la réforme des allocations sociales. Pendant que des travailleurs sociaux sont dépêchés dans les régions agitées pour expliquer aux Roms que le pillage est une mauvaise solution aux conséquences désastreuses. Les Roms de Novacany, près de Košice étaient sans domicile depuis le 22 janvier, quand leurs caravanes en bois brûlèrent. Tout d’un coup, le 24 février, ces mêmes Roms reçurent du gouvernement des habitations provisoires. Le 25 février, le maire du village de Trhoviste a signé un accord avec l’agence pour l’emploi de Michalovce fournissant des TIG pour une communauté locale de chômeurs Roms qui avait été impliquée dans les pillages. Cette liste d’exemples de tentatives de récupération est loin d’être définitivement close.

 

Un rôle important a été joué dans la répression et la récupération par les classes moyennes Roms et leur représentation politiques. En premier, le parlement Rom de la République slovaque a appelé à une journée de manifestation le 25 février. Il avait même envisagé le blocage des voies ferrées aux frontières. Mais au fur et à mesure que la lutte de classes devenait plus forte et incontrôlable, le parlement Rom fit marche arrière et déclara que sa proposition de manifestations était déplacée. Et il commença à appeler à l’annulation des manifestations, mais heureusement sans succès. Dans plusieurs endroits, il y eut de nombreuses manifestations pacifiques sans pillages ni émeutes. Le parlement Rom a aussi annoncé qu’il était temps d’en finir avec les protestations parce que ce n’était pas la bonne solution. En plus, ils ont proposé leur aide à la police pour supprimer les révoltes en faisant des patrouilles communes police et Roms.

 

Quel avenir ?

 

Maintenant, il apparaît que la situation est en train de se calmer. Il est clair que la lourde répression empêche les Roms d’entreprendre d’autres révoltes. Ceci allié au fait que le niveau de conscience était très défensif peut permettre une récupération plus facile. Il faut aussi signaler que le mouvement a échoué à s’étendre dans les grandes villes. Par exemple à Košice, capitale de la région Est, dont l’importante communauté Rom est restée largement passive ces derniers temps.

 

Mais on doit aussi mettre en avant le fait que, dans quelques cas, le mouvement a été capable de surmonter le racisme fort enraciné contre les Roms. Nous avons déjà signalé deux exemples, mais il y en a eu d’autres. Particulièrement lors des manifestations pacifiques du 25 février, où les prolétaires Roms manifestèrent avec les prolétaires «blancs», qui déclarèrent qu’ils soutenaient les expropriations collectives (comme à Humenne) déclarant : «Ils auraient dû le faire depuis longtemps» ou bien «On n’est pas surpris par ces actions car il est impossible de survivre comme cela».

 

Une chose est évidente, le capital et son gouvernement ne sont pas capables de résoudre ce problème de la même façon qu’ils ne savent pas résoudre leur crise. Si ce coup-ci, ils ont réussi à contenir le mouvement, ce n’est que repousser le jour de l’échéance.

 

Mouvement communiste, Lettre no 22, décembre 2006.

 


Commenter cet article