Correspondance avec un éditeur

Publié le par la Rédaction


(…) La sotte impudence est poussée encore plus loin, parce que placée dans une dimension un peu plus pratique, par certains éditeurs, oscillant et déchirés entre la haine que nous leur inspirons à juste titre et leur envie de se faire un peu d’argent supplémentaire, ou même de dédouaner légèrement leur triste réputation, en nous publiant maintenant. À la fin de 1971, les Éditions Feltrinelli nous ont demandé les droits de traduction de la revue I.S. Nous leur avons répondu, assez froidement, que nous ne voulions pas être édités par le stalinien Feltrinelli. Là-dessus, le directeur de cette maison, un nommé Brega, nous écrit que ce refus relève de la psychiatrie, qu’il est formulé «sur un ton stupidement arrogant», et que de plus Feltrinelli n’a jamais été stalinien. Autant de contre-vérités ! Ce Brega feint de s’étonner qu’après avoir mentionné sur nos revues que les textes ne sont pas sous copyright, nous retombions dans ce qu’il ne craint pas d’appeler, lui, «les sentiers battus de l’édition et des auteurs bourgeois». L’I.S. lui a donc répondu, le 14 février 1972, un peu plus durement : «
Tu voudrais, étron, être dans la position même de Staline pour fixer tout seul la définition canonique des mots. Selon toi, Feltrinelli ne serait pas un stalinien ; et alors Dubcek non plus, ni Kadar, ni Arthur London, ni Castro, ni Mao. Et toi-même, Brega, à ce compte-là, tu ne serais pas une salope et un imbécile. Nous comprenons bien ton intérêt là-dedans, mais arrête de rêver ! […] C’est ta maison d’édition qui a joué, à son habitude, ce jeu juridique bourgeois, en nous demandant les droits de traduction. Et justement nous vous les refusons, à cause de tout ce que vous êtes. Si notre mépris t’est indifférent, jolie chatte, il ne fallait rien nous demander. Les révolutionnaires, quant à eux, ont toujours pu reproduire tout ce qu’ils voulaient des textes de l’I.S. ; et nous ne nous sommes jamais opposés d’aucune façon aux multiples éditions pirates de nos textes et de nos livres dans un bon nombre de pays. Mais la maison Feltrinelli n’est même pas digne de l’édition pirate. Et même vous, par ailleurs, si vous passiez outre à notre refus, vous pouvez être assurés que nous ne nous y opposerions par aucune voie juridique ou bourgeoise. C’est toi, Gian Piero Brega, puisque tu as eu la hardiesse de te mettre en avant avec cette lettre, que nous considérerions comme personnellement responsable de n’importe quelle édition de nos textes par la maison Feltrinelli. Et c’est sur ta peau qu’on se payerait.» (Cet échange de lettres a été aussitôt imprimé et affiché en Italie sous le titre Corrispondenza con un editore.) Certains ne manqueront donc pas d’insinuer que c’est l’I.S. qui, quelques jours plus tard, a assassiné Feltrinelli à la dynamite. Dans le Corriere d’Informazione des 18-19 mars, on prétend même que l’I.S. avait mis à l’amende Feltrinelli, et de pas moins d’un milliard de lires pour commencer, ce qui permet de conclure : «De là à l’assassinat, il n’y a qu’un pas.» (…)

La Véritable Scission dans l’Internationale (avril 1972).



Correspondance avec un éditeur

Giangiacomo Feltrinelli éditeur
M. R[ené] R[iesel]
Paris 20e
France

Milan, le 18.11.71

Cher Monsieur R[iesel],

Nous serions intéressés par l’examen, en vue d’une traduction italienne, du livre mentionné ci-dessous.

Nous vous prions de nous en envoyer une copie* pour lecture avec une option pendant deux mois.

Dans l’attente de votre réponse, très sincèrement,

(Cin Calabi) Foreign Rights Dept.

* Nous recevons à l’instant le livre de la part de Van Gennep et nous lui avons demandé de vous écrire pour l’option. Nous aimerions aussi savoir si vous seriez d’accord pour un éventuel choix de textes tirés de cette édition. Avec mes meilleures salutations.




M. Calabi
Éditions Feltrinelli
Via Andegari, 6
20121 Milan-Italie
Lettre recommandée

Paris, le 9 décembre 1971

Monsieur,

On me communique votre lettre du 18 novembre, adressée à R[ené] R[iesel], dans laquelle vous demandez une option pour une traduction italienne de la collection de la revue Internationale situationniste, rééditée dans sa version française originale par M. Van Gennep d’Amsterdam.

Il se trouve que les éditions Feltrinelli ont déjà publié de leur propre chef, en décembre 1967, quand commençait dans les universités et les lycées de Turin et de Milan une agitation qui s’est heureusement étendue parmi les ouvriers d’Italie, la traduction d’une brochure [
En français dans le texte. (N.d.T.)] situationniste intitulée chez vous Della miseria nell’ambiente studentesco. Les quelques milliers d’exemplaires imprimés furent tous vendus en une dizaine de jours et, fait peu courant dans l’histoire de l’édition, il n’y eut jamais de second tirage, malgré les demandes d’achat, par centaines d’exemplaires, provenant de divers groupes révolutionnaires italiens ; et malgré les promesses que votre maison leur dispensa sur ce point. C’était l’effet d’une censure exercée chez M. Feltrinelli par ses maîtres à penser [En français dans le texte. (N.d.T.)] du moment.

Feltrinelli, ce reptile stalinien, en devenant trotskiste, n’a évidemment pas changé son personnage de policier subalterne de la bureaucratie.

Nous sommes donc étonnés de l’impudence de votre présente demande. Vos tentatives de modernisation intellectuelle tardive ne vous ramèneront l’estime de personne. Nous vous refusons formellement le droit de publier en entier ou en partie quelque texte de l’I.S. que ce soit.

Dans l’attente de votre expropriation, veuillez, je vous prie, transmettre à votre patron l’expression de mon mépris.

Pour l’I.S. :
Guy Debord




M. Guy Debord
Internationale situationniste
B.P. 307-03
Paris, France

Milan, le 31.12.71

Monsieur,

Votre lettre du 9 décembre est bourrée d’erreurs de fait et de droit. Et cela au-delà du ton stupidement arrogant avec lequel elle est écrite. Je m’étonne que l’Internationale situationniste, après avoir mis en avant pendant des années l’immoralité du copyright, retombe aujourd’hui, par votre intermédiaire, dans les sentiers battus de l’édition et des auteurs «bourgeois». Diable ! que signifie alors «tous les textes publiés dans Internationale situationniste peuvent être librement reproduits, traduits ou adaptés, même sans indication d’origine» [
En français dans le texte. (N.d.T.)] ?

Est-ce une pure démonstration d’extrémisme velléitaire ? Ou bien, comme tout me porte à le croire, est-ce vous qui vous arrogez — contre la volonté du groupe — des droits que vous n’avez pas ?

La question, de toute manière, m’intéresse fort peu. Je désire au contraire établir quelques vérités de fait, sans pour autant nourrir l’illusion de convaincre une personne comme vous, qui a montré par sa lettre hystérique et malhonnête qu’elle était viscérablement hostile à la recherche d’une quelconque vérité. Sachez donc que «les quelques milliers d’exemplaires» [
En français dans le texte. (N.d.T.)] tirés de De la misère en milieu étudiant furent vendus au même rythme que les autres publications de la même série et en partie distribués gratuitement, exactement comme nous le faisons pour les livres de ce genre, dont nous n’attendons certes pas un avantage matériel, mais qui remplissent une fonction d’information et de mise à jour culturelle et politique. D’habitude, en raison même du caractère non lucratif de la collection, on ne réimprime pas les volumes, qui se révèlent du reste épuisés seulement parce que les stocks sont donnés gracieusement à des cercles culturels et politiques.

Par conséquent, vos observations à propos du «fait peu courant dans l’histoire de l’édition» [
En français dans le texte. (N.d.T.)] sont de simples bobards.

Quant à la présumée censure «exercée chez M. Feltrinelli par ses maîtres à penser du moment» [
En français dans le texte. (N.d.T.)], je vous invite à lire le catalogue de nos éditions ; vous y apprendrez ce que signifie avoir du courage et de l’indépendance intellectuels.

Feltrinelli, pour votre gouverne, n’a jamais été stalinien, comme aujourd’hui il est loin d’être trotskiste. Et vous, qu’êtes-vous donc ?

Au texte de votre lettre, on vous prendrait pour un malade. Nous ne tenons pas du tout, Monsieur Debord, à votre estime : celle de nos lecteurs nous suffit, qui représentent aujourd’hui en Italie le meilleur de la culture militante et de l’action politique.

Un conseil : faites-vous soigner.

Un souhait : guérissez vite.

Gian Piero Brega




L’Internationale situationniste à G.P. Brega
Copie à Del Bo, directeur des archives de l’Institut Feltrinelli

Milan, le 14 février 1972

Pauvre con,

Nous avons vu ta lettre à Debord.

Nous constatons avec plaisir que tu as été vexé.

Nous notons également combien tu te flattes du relatif et risible accroissement de pouvoir que le tout relatif et ridicule «exil» de ton patron te permet d’avoir dans sa maison d’édition.

Puisqu’un agent de Feltrinelli ne peut être qu’un menteur, tes pseudo-rectifications embarrassées à propos de De la misère en milieu étudiant ne méritent aucune réponse (mais il y a pas mal d’extrémistes qui se souviennent encore de ton digne compère Nanni Balestrini, celui qui se vante aujourd’hui à tout bout de champ de «vouloir tout», mais qui, au début de 1968, se contentait de quêter misérablement mais sans relâche auprès d’eux pour s’assurer le revenu de la vente «underground» de notre pamphlet).

Tu signes d’ailleurs toute la téméraire inutilité de tes mensonges, quand tu prétends que ton patron n’est pas et n’a jamais été stalinien. Tu voudrais, étron, être dans la position même de Staline pour fixer tout seul la définition canonique des mots. Selon toi, Feltrinelli ne serait pas un stalinien ; et alors Dubcek non plus, ni Kadar, ni Arthur London, ni Castro, ni Mao. Et toi-même, Brega, à ce compte-là, tu ne serais pas une salope et un imbécile ! Nous comprenons bien ton intérêt là-dedans, mais arrête de rêver !

Du reste, si tu n’étais pas aussi ignorant qu’il le faut pour être directeur d’édition chez Feltrinelli, tu saurais que les documents qui attestent le stalinisme de Feltrinelli et une part de son commerce avec le parti dit communiste sont déjà recueillis à l’Institut Feltrinelli lui-même : tu n’as qu’à demander à Del Bo de te les montrer.

Sois pourtant sûr d’une chose : même si Feltrinelli payait mille autres cons mille fois moins cons que toi pour propager chez les jeunes révolutionnaires sa virginité antistalinienne postiche, cela n’y suffirait pas.

Quand donc as-tu l’intention de te faire payer par Feltrinelli pour venir nous apprendre que Giangiacomo n’est pas ton patron, parce que «c’est un révolutionnaire» ? Reste à l’expliquer aux ouvriers de ses papeteries et de ses autres usines. Tu te trompes, pou, si tu te figures qu’il est plus facile pour Feltrinelli ou pour toi de nous duper que de duper ses ouvriers ! Et tu te trompes deux fois si tu crois que les ouvriers de Feltrinelli sont comme toi.

Tu parles de «malade», Brega : tu te crois déjà psychiatre à Moscou ! Mais tu es beaucoup, mais beaucoup plus fragile. Et tu n’es pas du tout hors de notre portée.

C’est justement toi, le flic, qui parles contre le copyright et les usages bourgeois ! Mais c’est ta maison d’édition qui a joué, à son habitude, ce jeu juridique bourgeois, en nous demandant les droits de traduction. Et justement nous vous les refusons, à cause de tout ce que vous êtes.

Si notre mépris t’est indifférent, jolie chatte, il ne fallait rien nous demander.

Les révolutionnaires, quant à eux, ont toujours pu reproduire tout ce qu’ils voulaient des textes de l’I.S. ; et nous ne nous sommes jamais opposés d’aucune façon aux multiples éditions-pirates de nos textes et de nos livres dans un bon nombre de pays. Mais la maison Feltrinelli n’est même pas digne de l’édition-pirate. Et même vous, par ailleurs, si vous passiez outre à notre refus, vous pouvez être assurés que nous ne nous y opposerions par aucune voie juridique et bourgeoise.

C’est toi, Gian Piero Brega, puisque tu as eu la hardiesse de te mettre en avant avec cette lettre, que nous considérerions comme personnellement responsable de n’importe quelle édition de nos textes par la maison Feltrinelli.

Et c’est sur ta peau qu’on se payerait.

Pour la section italienne de l’I.S. :
Gianfranco Sanguinetti

Traduit par Joël Gayraud & Luc Mercier
in
Écrits complets de la section italienne de l’I.S. (1988).

Publié dans Debordiana

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