Copwatch : 'Les flics nous photographient, on les photographie'

Publié le par la Rédaction

 

Témoignage d’un militant autonome lillois qui, depuis 2006, publie des photos de policiers en civil sur le site Indymedia.

 

 

Photo de policiers prise par des manifestants à Lille

 

Fin décembre, Brice Hortefeux annonçait vouloir porter plainte contre Indymedia Paris, site sur lequel avaient été publiées plusieurs photos de policiers en civil, repérés par des militants et photographiés lors de manifestations. 
La colère était venue du syndicat Alliance police nationale, qui dénonçait «une prolifération de sites ou autres blogs “anti flics”» et «des propos diffamatoires, des outrages et des menaces». Certaines légendes accompagnant les photos pouvaient être jugées insultantes. 
Après la réaction du ministre, un militant autonome lillois, qui tient à rester anonyme compte tenu des risques de poursuites, a souhaité nous rencontrer pour nous expliquer les raisons qui l’ont conduit, dès 2006, à photographier des policiers en civil dans les manifestations et à diffuser les images. Voici son témoignage.

 

L’étiquette de «site anti flics», utilisée par Alliance et reprise par 90% de la presse ne m’a pas étonné mais dégoûté. Ça montre qu’il n’y a eu aucune recherche sur ce qu’est réellement Indymedia. Et «site anti flics» est un terme archaïque : le copwatching consiste à étudier, analyser, prévenir et dénoncer toute forme de violence et d’humiliation que peut faire subir la police nationale.

 

À Lille, on a commencé à publier des photos de flics en civil dans les manifs en mars 2006, pendant le CPE. On était trois potes, mais on n’a jamais été un groupe fixe par la suite. Au total, on a toujours été moins de dix. Au début on prenait exemple sur une personne qui photographiait et filmait la police à Calais, depuis 2003, pour dénoncer les violences autour des camps de migrants.

 

À la base, on prenait ces photos pour pouvoir identifier les civils lors des manifs suivantes. Certains étudiants manifestaient pour la première fois, ils jetaient leur pierre et bêtement ne voyaient pas qu’il y avait un civil à côté. L’idée était que les copains puissent repérer le flic, se tenir loin de lui et éviter l’interpellation. On ne dénonçait pas, on ne disait pas «Tel policier est violent». C’étaient de simples photos de RG ou de types de la BAC, sans commentaires, postées sur Indymedia. Personne n’a jamais porté plainte.

 

Après l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, on s’est intéressé de plus près aux policiers : leurs armes, les entreprises qui fabriquent leur équipement, les distances de tir autorisées avec un flash-ball, pour savoir se protéger. Je suis pas un enfant de chœur non plus, s’il faut aller dans un black bloc, je vais dans un black bloc. C’est ce qu’il y a de plus organisé, et les flics en ont assez peur.

 

En 2007, on a publié une séquence photo montrant un groupe de policiers de la BAC, sans brassard, aller chercher des autocollants du syndicat Sud et se les coller dessus. Jusque-là l’idée était toujours l’identification, mais il s’agissait aussi de montrer les techniques d’infiltration. Ou l’habillement : on a déjà vu un type de la BAC portant une veste noire avec un A cerclé ou un keffieh. Certains étaient tellement cagoulés qu’ils étaient mieux cachés que nous, mais traînaient sur les trottoirs.

 

C’est là que les flics ont commencé à nous menacer, des petits signes de loin : ils me montraient du doigt à leur collègue ou me faisaient signe qu’ils m’avaient vu, laissaient entendre qu’ils nous arrêteraient à la fin. À partir de là, dès que les photos étaient prises, on passait notre carte mémoire à d’autres manifestants. Nos données n’ont jamais été effacées. On classait les photos en trois groupes : «le flic est parti», «il est toujours sur Lille» ou «on ne sait pas».

 

En 2008, un copain a commencé à prendre des photos des arrestations de sans-papiers à la gare, de contrôles d’identité. Ça n’a jamais été publié. À ce moment là, on mettait toujours les photos sans les noms. Les réseaux sociaux n’étaient pas encore très développés.

 

L’année suivante, ça a changé. On avait quelques PV, trois noms à la base, et grâce à Facebook et Copains d’avant, en regardant leurs amis, les groupes auxquels ils appartiennent, on a tout récupéré. On a tissé une toile d’araignée sur internet, une mine d’or pour nous. En créant des faux profils, de faux groupes, en devenant amis avec eux — même avec Alliance… — en gros tu as un fichier.

 

Les policiers nous photographient, nous filment, nous humilient. Ils fichent des manifestants juste parce qu’ils sont contre quelque chose, pour les intérêts de l’État, donc pour moi de la bourgeoisie.

 

En mai 2009, une manif antifasciste contre les identitaires de la Maison flamande s’est terminée par 23 gardes à vue dans notre camp. Quelques jours plus tard, les identitaires publiaient la liste des interpellés, avec les mêmes fautes d’orthographe que celles notées par la police. On s’est dit : on balance tout. Les noms et prénoms, les liens Facebook vers le site du FN, les groupes «contre le racisme anti-blanc». On a montré les liens de certains policiers avec l’extrême-droite lilloise. Certains profils Facebook ont été retirés.

 

Les choses ont évolué : on a gagné en assurance et en technique. Nous connaissons le droit, la jurisprudence en ce qui concerne la prise de clichés de policiers et la diffusion de ces images. Les infos «personnelles» c’est du public, puisque c’est sur Facebook. On rend coup pour coup : ils nous prennent en photo, on les prend en photo. Ils nous filment, on les filme. Et encore, ils nous insultent, on ne les insulte pas. On fait toujours attention aux propos qui accompagnent les photos.

 

La caméra a un effet dissuasif énorme. Immédiatement, les policiers baissent leur flashball. Il faut tout filmer et photographier, comme ça si un copain se fait arrêter, on a les images. On ne publie rien tant qu’il est en garde à vue mais ça peut servir pour le procès. Deux fois, des copains accusés de violences ou d’outrage ont été relaxés grâce aux photos.

 

À Lille, les civils ne viennent plus se mêler aux cortèges, ils restent sur les trottoirs. C’est une lutte comme une autre, comme l’antifascisme, le soutien aux sans-papiers ou l’anticapitalisme. En principe, tout le monde peut faire du copwatching, filmer une arrestation. Le revers, c’est que si le flic demande à une personne lambda d’effacer les photos, souvent il le fait. Il n’est pas habitué et a peur de se faire embarquer.

 

On va durcir. Ne rien lâcher sur Lille et aider les Parisiens tant qu’on peut, qu’une plainte soit réellement déposée ou non. En réserve en ce moment, on a 64 officiers de la BAC, dont 40 avec à la fois le nom et la photo.

 

Leur presse (Les Inrocks), 4 janvier 2011.

 


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TYGER 07/01/2011 11:02



bien penser que l'effacement de photo n'est jamais définitif, il suffit juste après d'utiliser un logiciel de récupération de fichier sur support effacé pour récupérer le contenu, donc les bleus
seront marrons !