Contre-sommet de l'Otan à Lisbonne

Publié le par la Rédaction

Le facteur libertaire

 

Jean-Charles Darrieux, facteur à Labouheyre, est l'un des fondateurs du collectif Non au missile M 51.

 

 

Aller, exercice de style : auditionnons ce jour Darrieux Jean-Charles, 45 ans, à son domicile à Pontenx. Profession : facteur à Labouheyre. Occupations complémentaires : activiste anarcho-autonome, altermondialiste, pacifiste, faucheur volontaire à ses heures. Divorcé, un enfant qui joue au foot le samedi. Pour le reste, l'individu fait savoir qu'il n'a «rien à déclarer».

 

Lorsqu'on lui a proposé un entretien, Jean-Charles Darrieux, l'un des fondateurs du collectif Non au missile M51, avait d'abord proposé de se retrouver devant la gendarmerie de Sabres. Ça l'avait fait marrer. Comme un sale gosse toujours prompt à faire une mauvaise blague. Finalement, sa bagnole n'a pas démarré. Bon.

 

Chez lui, donc. Il sert du café et se roule des clopes. Il est affable et posé. Sur la table, il y a des tracts «No passaran», des bouquins de Todorov, Chomsky et aussi l'Insurrection qui vient, l'essai anonyme, un temps attribué à Julien Coupat par la police judiciaire et qui prône un soulèvement des masses. Le livre, ça ne l'a pas fait sauter au plafond. «Je ne vois pas ce qu'il y a de nouveau là-dedans. Je vous le donne, vous verrez», grince-t-il en haussant les épaules.

 

Demain, mercredi, avec quelques Landais, il partira à Lisbonne pour le sommet de l'Otan. Version contre-sommet. Avant, il y a eu celui de Strasbourg. Il y était aussi. À côté de lui, les Black Blocs, des groupuscules adeptes de la lutte violente avaient retourné la ville. Ça l'avait laissé sceptique. «Avec ce type de stratégie, on ne retient que les dégradations. Est-ce qu'à aucun moment, ils ont pu faire passer leur message et dire qu'ils étaient contre le capitalisme ?»

 

Anarcho-autonome

 

En contre-exemple, il cite l'occupation du centre d'essais de lancement de missiles de Biscarrosse. Pas une dégradation. Un PV de 150 euros contesté devant le tribunal. «On n'avait rien cassé, alors la justice était bien obligée de nous écouter. On a chacun pu faire passer notre message et expliquer que la France ne respecte pas le traité de non-prolifération.» Il faut dire que le coup était pas mal goupillé. Et a même eu droit à ses reprises par l'AFP. Ainsi qu'à quelques cars de gendarmes mobiles qui veillaient sur le parking non loin du tribunal.

 

«Ce sont des militants pacifistes, rien à voir avec des terroristes», glisse pourtant… un flic des RG qui semble bien connaître l'animal. Le compliment ne tombera sans doute pas dans l'oreille d'un sourd. C'est que depuis quelque temps, la mouvance anarcho-autonome occupe beaucoup les services de renseignements français. Tarnac, les émeutes de Strasbourg pour le sommet de l'Otan, Poitiers il y a quelques mois, et maintenant les menaces d'attentats en Grèce, c'est peu de dire qu'un vent de défiance souffle sur la gauche de l'extrême-gauche.

 

Jean-Charles Darrieux n'a d'ailleurs pas toujours été pacifiste. Né dans les Landes, il a grandi à Nanterre. Là-bas, il milite dans des groupes radicaux de la région parisienne. «On allait loin dans la confrontation, avec les flics mais aussi avec l'extrême-droite. J'ai été militant avant d'avoir des idées. J'aimais ça, comme un soldat aime la guerre. C'était idiot. Mais c'était aussi les années 80, le Larzac était loin, et le modèle d'alors, c'était plutôt Action directe.»

 

Depuis, il a voyagé en Afrique, fait un môme et une psychanalyse, milité quelques mois au NPA avant de claquer la porte «écœuré par les luttes de pouvoir» puis de revenir dans ses Landes natales, terre où l'on trouve beaucoup d'arbres et… de militaires. Il mange de la viande, pas forcément bio, milite dans une asso qui a créé une Amap, un festival et projette des films de Pierre Carles.

 

De ses premières années de militantisme, il garde une certaine amertume. «Si on fait le bilan, c'est un échec complet. Le capitalisme n'a jamais été aussi fort, on a eu Le Pen au second tour et des smicards ont même voté Sarko pour travailler plus pour gagner plus. Une autre preuve que la stratégie n'était pas la bonne.»

 

Si Jean-Charles Darrieux avoue ne plus vouloir «pendre le dernier patron avec les tripes du dernier curé», ne le traitez pas pour autant de repenti. «Aujourd'hui, le pouvoir est aux mains de multinationales comme Monsanto. Je ne suis pas un adepte de la théorie du complot, mais quand on tient l'alimentation, on tient le monde, c'est un fait.»

 

«L'ordre sans pouvoir»

 

Son truc, c'est la désobéissance civile. Parfois, il est formateur dans des week-ends de militants. Il apprend des techniques non violentes de blocage. Ou comment réagir en garde à vue. «On est des citoyens concernés. Je crois qu'ici, les gens, même les flics ont compris qu'on n'était pas des cagoulés. On n'est pas al-Qaida. D'ailleurs, tout le monde sait ce que je fais. On a juste envie de proposer un contre-modèle. C'est pas dangereux pour le public, juste pour les institutions.» Un idéal libertaire qui se résumerait ainsi : «l'ordre sans pouvoir». Une utopie ? Faut voir. «On fait croire aux gens que la société de consomation dure depuis toujours, alors que ça n'a que quarante ans. Alors…»

 

À Lisbonne, il y aura sans doute quelques Black Blocs, même s'ils ne seront pas la majorité des manifestants. Le facteur de Labouheyre ne veut pas juger. «Ils poursuivent le même but que nous.» Il ajoute : «Ce sera à nous de les convaincre que nos méthodes sont meilleures.» Ni vieux ni traître.

 

Leur presse (Yann Saint-Sernin,
Sud-Ouest), 16 novembre 2010.

 


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