Contre "l'identité nationale"

Publié le par la Rédaction


Rassemblement à Lille
Le GDALE-CGA appelle à rejoindre le rassemblement du vendredi 11 décembre 2009 à 17h30 place de la République pour marquer notre opposition au simulacre de débat sur l’identité nationale qui aura lieu au même moment à la préfecture de Lille.
Soyons nombreuSes à affirmer nos valeurs internationalistes (a-nationalistes), anti-étatistes, de solidarité et le rejet de toute identité imposée par le pouvoir d'où qu'il vienne.
Rendez-vous ce soir !
Le Groupe d’Anarchistes de Lille et Environs
de la Coordinatinon des Groupes Anarchistes


Contre l’«identité nationale»

Le gouvernement UMP a décidé récemment qu’il était temps de débattre de la notion d’«identité nationale». Le choix d
imposer ce thème dans lagenda politique nest pas innocent. En mettant ce «débat» en place, le pouvoir cherche à faire parler des thématiques qui lintéressent plutôt que dêtre obligé daffronter les problèmes rencontrés actuellement par la population. Car au moment même où lon nous agite lavatar national, les patrons et actionnaires continuent de licencier à tour de bras au prétexte de la crise financière, mettant des centaines de milliers de personnes sur la paille. Résultat, il ny a plus grand monde pour protester contre le démantèlement des services publics, le grand massacre qui se poursuit à France Telecom, la réduction des effectifs dans la fonction publique, etc.

L
actualité est déjà pleine de ces sujets qui font rideau de fumée devant une actualité sociale qui concerne pourtant une part très importante de la population. La grippe A, la main de Thierry Henry, la santé de notre Johnny national (roi de lévasion fiscale) en sont dautres exemples. Le débat sur lidentité nationale avait déjà été introduit pendant la campagne présidentielle lors de lannonce de la création dun Ministère de lImmigration et de lIdentité Nationale. Lier ces deux thèmes indiquait déjà quimplicitement cest bien limmigration qui met en danger la patrie… La suite était plus étonnante, puisque le gouvernement choisissait — après Hortefeux — de mettre à ce poste un ancien socialiste. Le sieur Besson a depuis fait ses preuves et démontré que quand on est politicien, une étiquette peut avoir une durée de vie limitée. Nous ne nous faisons pas d’illusion concernant les politiques des socialistes au gouvernement, mais là le symbole est fort !


De nouveaux stigmates ?

On entend beaucoup dire que ce débat sur l
identité nationale a une visée raciste, et qu’il sagit pour le gouvernement daller chercher des voix à lextrême droite de léchiquier électoral. Cest à coup sûr vrai, mais la statégie nest pas si frontale que cela. Les autorités politiques en place noseront pas affirmer quil ny a de Français que «de souche» et catholique. Il est ainsi devenu politiquement incorrect de défendre lidée dune France «Fille aînée de l’Église», comme lont montré les discussions à propos du préambule de la Constitution Européenne. On ne doit pas, à loccasion de ce débat, sattendre à une restauration de ces thématiques réactionnaires, mais à une attaque en réalité plus insidieuse. Les références à Jaurès pendant la campagne présidentielle, puis à Guy Moquet et le choix dun ex du PS au ministère de lIdentité nationale nous indiquent la voie qui est suivie : la laïcité, ce thème éminemment ancré à gauche, est utilisée comme paravent par le pouvoir en place pour lutter contre une prétendue islamisation de la France. Linstrumentalisation de cette notion pour faire passer des discours racistes est dautant plus évidente quon parle du voile islamique tout en oubliant de parler du concordat toujours en vigueur en Alsace et en Moselle (les clergés catholique, luthérien, réformé et juif y sont rémunérés par l’État).

D’ailleurs, une partie de la gauche dite laïque est perméable à ce discours et certains en profitent pour essayer de tendre de dangereuses passerelles entre droite et extrême gauche. Attention à ne pas tomber dans le piège !

Quel peut être l
objectif dune telle campagne ? Si la carte de la division communautaire peut savérer toujours aussi payante dans le souci dopposer les travailleurEUSEs entre eux, il ne sagit pourtant pas aujourdhui de déchaîner des tombereaux de haine… Le but ne semble pas être dexclure ou de dénoncer les communautés issues de limmigration extraeuropéenne, mais plutôt, au prétexte dun «républicanisme» intransigeant, de montrer du doigt tous ceux et celles qui ne respectent pas un certain «socle de valeurs». Cet angle dattaque, par le biais de la laïcité, nous indique quelles sont ces valeurs : il sagit en fait de ne pas «déborder» dans cette société ultra-policée où le contrôle social est de plus en plus fort. Ce socle de valeurs repose sur lidée que chaque individuE a des devoirs envers l’État et quil doit respecter lautorité (flics, enseignantEs, patronNEs), ce qui le symbolise (la loi, la fameuse laïcité — sous-entendu surtout pour les musulmans —, le drapeau, lhymne) et ce quil impose (couvre-feu pour les mineurs par exemple). Dun seul coup on ne parle plus de racisme mais dune «intégration républicaine» qui passe par lamour du drapeau, de lhymne national, la connaissance de la langue française, etc.

Avigdor Lieberman, Ministre israélien que personne n
hésite à classer à lextrême droite, ne disait pas autre chose avec son slogan «Pas de citoyenneté sans loyauté». Ce rappel à lordre vise surtout des populations en difficulté sociale, qui vivent dans des quartiers de relégation. Les cibles sont les mêmes que celles dun racisme décomplexé, mais ce dernier est désormais présenté sous un jour plus consensuel. Rappelons que lactuel président avait déclaré que «si certains naiment pas la France, quils ne se gênent pas pour la quitter», reprenant le slogan de De Villiers «La France, tu laimes ou tu la quittes».

L
actuel débat sur la prétendue «identité nationale» vise donc avant tout à une mise au pas sécuritaire. Porteuse dun racisme sournois, mais aussi de lillusion dun contrat que chacunE doit accepter sous peine de prendre ses responsabilités en se plaçant hors de la «communauté nationale». La logique est un peu la même que celle qui touche les chômeurEUSEs de longue durée, par lintermédiaire du Revenu de solidarité active (RSA) : si tu joues les règles du jeu que nous avons établies, tu auras droit au RSA, si tu refuses un boulot de merde payé des miettes, tu crèveras de faim (de même pour les familles à qui l’on veut faire signer un «contrat de responsabilité parentale» sous peine de suppression des allocs). Au-delà, ce sont donc tous celles et ceux qui refusent la mise au pas par le travail, celles et ceux qui se rebellent et que l’on classe comme terroristes qui devront désormais résister à l'appel du civisme bêlant.


À quoi sert la nation ?

Les anarchistes sont internationalistes. C’est-à-dire quils ne considèrent lémancipation des peuples possible que dans un cadre affranchi de toute barrière (notamment dordre juridique) entre les peuples, envisageant à lopposé une solidarité constante entre les individuEs du monde entier, indépendamment dun critère dappartenance territoriale. Questionnant lÉtat, les anarchistes remettent en question sa mythologie nationale. Si lun sert à désigner un appareil politique et coercitif, lautre désigne en théorie une communauté de vie dont la réalité historique et sociale est à questionner si lon prétend la dépasser efficacement.

Dès le XIXe siècle, le mythe du découpage national apparaît partout en Europe comme un outil de légitimation des États. La notion d’État-nation soutient en effet lidée dintérêts communs entre les différents membres dune même entité culturelle (au mépris des intérêts de classes notamment), quitte à la créer de toutes pièces. À lheure où la bourgeoisie versaillaise triomphe des Communards, des historiens officiels tels quErnest Lavisse sont ainsi chargés de fixer arbitrairement la filiation du soit-disant «peuple français» : sera-t-il le descendant des Gaulois, ou des Francs ? Dans les écoles on impose rapidement le français comme seule langue légitime, etc. Le grand moment de la nation, c’est la guerre. Et l’apothéose de la marche forcée vers la nation française sera 14-18 : des millions de mobilisés viennent défendre la nation dans la boue, y sont contraints de parler français et d’écrire en français à leurs familles, alors que l’Union Sacrée a eu raison pour longtemps de l’internationalisme ouvrier.

Parallèlement, l
extension de la sphère médiatique apparue au siècle précédent permet de créer lillusion de lexistence dun «espace public» national. Lidée quil puisse exister des «questions de société» fonde le principe même du pouvoir politique et répond ainsi à la nécessité pour la bourgeoisie de légitimer son leadership dans la gestion des affaires collectives. Aujourdhui plus que jamais, ce qui lie au quotidien unE LilloisE et unE MarseillaisE à lorganisation centralisée, cest cette médiation journalistique. Lexistence dun espace public unifié na pourtant rien dévident : de 1789 et 1799 par exemple, pendant la décennie dagitation révolutionnaire, l’univers médiatique est constellé denviron 1500 titres de presse représentant la grande diversité des intérêts politiques et sociaux en opposition à lintérieur des différentes échelles géographiques.

Deux siècles après le centralisme monarchique de Louis XIV, la domination étatique tente, avec l
assise nouvelle du régime républicain, de revêtir les traits de la nécessité historique, en sarmant pour cela dune lecture sélective de lHistoire. L’«unification» culturelle se fait donc à marche forcée, cest un mouvement vertical et autoritaire, dorigine élitiste. Plus généralement, la constitution de cette notion vague quest la nation, procède nécessairement dune réification, elle nest jamais du pur «déjà là» indépendante de lintervention politique. Toute nation a donc une existence dépendante à la fois du passé, du souvenir quon en garde ou quon recrée, et dune volonté de le perpétuer comme unité valant dans le présent.

La conception libérale de la nation

La conception libérale de la nation française, telle qu
enseignée encore récemment dans les écoles se veut positive. Elle présuppose, derrière lhistorien libéral Ernest Renan, le principe dun «plébiscite permanent», cest-à-dire la réaffirmation continuelle dun désir de vivre ensemble. Ce faisant, elle saffranchit de luniversalisme en postulant ladhésion supposée volontaire des peuples à la communauté nationale. La ruse de lidéologie libérale est donc dopérer un détour par la notion de nation, qui ne revêt aucune réalité juridique ou sociale (ce nest ni le peuple, ni un conglomérat de citoyenNEs) mais relève dune représentation, pour faire accepter lavènement de la notion d’État comme étant librement consentie.

Au point que reconnaître aujourd
hui le caractère national dune entité collective, cest reconnaître le droit à se constituer en État. À léchelle mondiale, la nation est à ce point devenue le faire-valoir de lautonomie politique, quelle sert désormais de cadre de mobilisation à tout un tas dentrepreneurs politiques, se posant comme les porte-paroles de la nation méritant son État.

Cependant, la plupart des analyses socio-historiques s
accordent aujourdhui pour reconnaître implicitement ce que les anarchistes ont toujours soutenu : les nations sont une construction rétroactive des États destinée à déguiser leur nature réelle.

Est-ce que les nations existent ?

Les nations ont été créées à partir de réalités communes pour servir des intérêts précis, et surtout à partir de mythes, tout comme la domination masculine par exemple s
appuie sur ses propres mythologies. Cependant, même un découpage fictif ou importé peut senraciner socialement dès lors quil devient hégémonique et demeure patronné par linstance coercitive suprême que représente l’État.

Il serait nettement plus facile de dire que puisque les nations sont une création artificielle, il n
y a quà feindre de les ignorer. Il nempêche que si lon veut surpasser un jour les catégories qui participent à lexploitation du plus grand nombre, il sagit de raisonner à partir du monde social tel quil se présente aujourdhui, et non à partir de ce quon voudrait quil soit. Dès lors comment passer outre un découpage qui profite exclusivement aux différentes classes dominantes ? Réponse : en faisant la promotion en actes dune organisation internationale. De la même manière que le tracé des frontières étatiques a généré des routines organisationnelles (même les anarchistes peinent à sorganiser efficacement au-dessus de léchelon national) et des croyances collectives (qui na jamais ri à une blague sur les Belges ?), la mise en place, dès aujourdhui, du fédéralisme à différentes échelles porte en lui la contestation en actes dun ordre social compartimenté et la remise en question des différentes mythologies nationales qui en découlent.

Un exemple enrichissant peut être vu dans l
activisme des Anarchistes contre le mur, militantEs (essentiellement israélienNEs) contre la colonisation israélienne. Se démarquant de la plupart des organisations de la gauche mondiale qui souhaitent pieusement la constitution dun État unique et multi-culturel, les Anarchistes contre le mur soutiennent les revendications portées localement par la population palestinienne, cest-à-dire se protéger une fois pour toutes de la domination orchestrée par l’État israélien, y compris en accédant à une entité politique souveraine si c’est le souhait des PalestinienNEs. Mais cela ne les empêche pas d’œuvrer au quotidien pour la solidarité entre les peuples.

C
est en effet par le biais dune solidarité sans faille contre les mécanismes de la colonisation, que nos camarades comptent bien renverser linjonction faite aux israélienNEs et aux palestinienNEs de vivre dos à dos, et les représentations de haine qui en découlent. Cest en poursuivant sur cette voie que le slogan «Pas de guerre entre les peuples» trouvera un jour ou lautre son effectivité.

Ce sont les actes et non les discours qui font bouger les choses. État et nation travaillent l
un pour lautre dans la plus grande réciprocité : en renforçant larsenal législatif de lun, sen suit la nécessité dentretenir la vénération de lautre. Et toutes les postures dissidentes du monde pourront dénoncer la vacuité du concept de communauté nationale, le seul maintien des institutions étatiques suffira au renouvellement des croyances qui les accompagnent. Cela nous amène à conclure sur les risques de «lidéalisme» (notion que toutE anarchiste devrait considérer comme insultante lorsquelle sert à qualifier notre projet de société). Il est vain de vouloir combattre ce qui nous opprime avec des mots, sans parallèlement défendre leur dépassement : la mécanique organisationnelle génère les représentations nécessaires à son propre maintien. Les nations, tout entières historiques et politiques, sont mortelles. Et de lavis même de Renan, le libéral : «Les nations ne sont pas quelque chose déternel, elles ont commencé, elles finiront.»

La Sociale no 30 bis, décembre 2009.
Groupe D’Anarchistes de Lille et Environs

Commenter cet article