Commentaire sur le procès des trois manifestants du 31 janvier 2009

Publié le par la Rédaction

Robespierre ? Un tondeur de femmes !

Du danger des émotions populaires

 

Je lis dans le numéro de Libération du jeudi 2 décembre 2010 un compte rendu rédigé par deux philosophes [C’était la caractéristique de cette livraison du quotidien.], Barbara Cassin et Philippe Büttgen, du procès de trois personnes ayant participé à la manifestation du 31 janvier 2009 contre l’«antiterrorisme».
[Le compte-rendu «philosophique» en question a aussi été cité par Thomas Cluzel dans «La Revue du web» sur France Culture le 2 décembre. — Note du JL.]

 

Julien Coupat, alors détenu à la Santé, eut droit à un joli feu d’artifice, peu goûté par les policiers. Il y en avait d’infiltrés dans la manifestation ; ils ont d’autant mieux «reconnu» trois manifestants qu’ils portaient sur le visage le même masque qu’eux, du genre Fantômas, portant l’inscription «terroriste» [Faites l’expérience, vous constaterez à quel point ce type de masque réduit le champ de vision et la gêne.]. Le procès avait lieu devant la Xe chambre correctionnelle de Paris, le 1er décembre.

 

Les prévenus nient les faits qui leur sont reprochés : jets de bouteilles et tirs de fusées. L’un d’eux, pour justifier sa participation à une manifestation qui prenait pour cible politique et point d’aboutissement une prison parisienne, déclare : «La prise de la Bastille, on m’a appris à l’école que c’était bien».

 

Toujours selon le compte rendu de Cassin et Büttgen, la procureure de la République se risque elle aussi, dans un réquisitoire que l’on jugera aussi embarrassé que les charges sont minces (huit mois avec sursis), à l’évocation historique.

 

Morceau d’anthologie sauvé de l’oubli par nos deux philosophes, même si le nom de son auteure, non mentionné dans l’article, ne passera pas à la postérité, et qui ne semble avoir retenu l’attention d’aucun autre commentateur.

 

Qu’a-t-elle à répondre, cette procureure, à l’évocation par trop positive de la prise de la Bastille ?

 

Ceci : «Il y a eu la prise de la Bastille, mais il y a eu aussi le Comité de salut public et les femmes tondues à la Libération».

 

Relisez cette phrase, deux ou trois fois si nécessaire.

 

«Il y a eu la prise de la Bastille». En effet, elle a eu lieu. On ne saurait aller là-contre. Même si, peut-être, on aurait de belles choses à dire. Mais elles sont délicates à exprimer, ces choses que l’on pourrait éventuellement dire, sur ce qu’il faut bien qualifier d’émeute, attendu que l’on se trouve être procureure de la République, laquelle «a eu lieu» en partie consécutivement à ladite émeute. Ce pour quoi, on a conservé, de manière assez inconsidérée (quand on y pense) la date d’une émeute pour célébrer la fête nationale… Étonnez-vous donc que des petits salauds aient le culot de venir vous balancer ça à la figure après avoir fait leur fête aux CRS à coups de feux d’artifices (intime conviction que ces benêts de policiers sont incapables de fonder, comme d’habitude pourrait-on dire) !

 

Oublions ce qui ne peut être dit, ou peut-être ce que l’on ne sait pas soi-même que l’on pense, et tentons un rétablissement, assez athlétique :

 

«Il y a eu la prise de la Bastille MAIS il y a eu aussi…».

 

Il faut s’arrêter un instant sur la représentation de l’histoire qui s’illustre ici.

 

C’est le prévenu qui, de manière assez sournoise, a fixé le big bang originel (la prise de la Bastille) en insinuant que l’on pourrait y voir je ne sais quel encouragement, de surcroît validé par l’école, à l’assaut donné aux prisons… Bien obligée de partir de là.

 

On en fait donc un non-événement, produit par rien, producteur de rien : «il y a eu». Une chose est advenue que, par une aberration sur laquelle nous ne pouvons nous étendre, on a sanctifiée.

 

MAIS. À cet instant du discours, le corps se redresse et le bon sens reprend ses droits naturels…

 

MAIS «il y a eu AUSSI le Comité de salut public et les femmes tondues à la Libération».

 

Voilà ce qui arrive lorsqu’on laisse les «choses» «advenir»… Il y a le Comité de salut public.

 

Le Salut public en 1793

On peut supposer, en raison du voisinage dans la phrase avec l’émeute du 14 juillet 1789, qu’il est bien question ici du Comité de salut public originel, et non par exemple de celui voté par la majorité du Conseil de la Commune, le 1er mai 1871 [
Dont la lecture du petit ouvrage de Jean-Philippe Crabe, Les Anarchistes et la Commune de Paris me rappelle opportunément l’existence (novembre 2010, 126 pages, 9 euros, Éditions du temps perdu.] ou de celui formé en Algérie, en mai 1958, par le général Massu.

 

Le Comité de salut public est créé par la Convention en avril 1793 ; en septembre de la même année, il compte douze membres, députés choisis par leurs pairs. Ses attributions sont assez larges, et surtout décisives dans un pays en guerre : direction des relations extérieures, levée et organisation des troupes, surveillance des agents militaires. Il peut encore, conjointement avec le Comité de sûreté général (plus particulièrement chargé de la luttes contre les complots de tous ordres), traduire devant le Tribunal révolutionnaire des fonctionnaires civils.

 

Dans les articles qu’elle consacre aux deux comités dans le Dictionnaire historique de la Révolution française (PUF), Françoise Brunel note que le Comité de salut public a été, à tort, considéré comme l’instrument principal, voire unique, d’une mainmise jacobine et de la Terreur. Peut-être, avance-t-elle, parce que le «Comité de sûreté général», nom pris au lendemain du 10 août 1792 par un «comité de surveillance» déjà existant, a été créé avant l’instauration de la Terreur.

 

Revenons à la procureure de la Xe chambre. Elle affirme une équivalence entre d’une part le Comité de salut public et d’autre part les actes de vengeance perpétrées à la Libération contre des femmes accusées de «relations avec les Allemands» [Voir à ce propos le livre de Fabrice Virgili La France «virile». Des femmes tondues à la Libération, Payot, 2000.].

 

Une critique «morale» (et abstraite) de la violence aurait pu fonder d’autres énumérations. Par exemple : «Il y a eu la prise de la Bastille [violence jugée au moins en partie admissible avec le recul du temps], mais il y a eu aussi les massacres des Communard(e)s et les coups d’État fascistes en Espagne et au Chili». Pour choquante ou discutable qu’elle paraisse, une telle «série» événementielle pourrait appeler à la vigilance sur l’idée d’une violence légitime ou au moins ouvrir une discussion sur les conditions de son exercice.

 

On voit à la simple lecture ce qui distingue la série imaginée ci-dessus de celle produite par la procureure : son préjugé sous-jacent, et donc son sens, est évidemment que l’émeute et le soulèvement populaires, et eux seuls, mènent à la violence et au meurtre, ou — plus précisément, si l’on ose dire — laissent libre cours aux instincts de violence archaïque caractéristiques du peuple. Du peuple seul, puisque lui seul est demeuré dans un état de presque animalité, auquel les élites ont miraculeusement échappé.

 

Peu importe alors que cette «violence» s’exprime dans une émeute spontanée, dans la création d’une administration ou dans des pratiques de violences sexistes. Cette «violence» est violence en ce qu’elle combat ou déborde l’ordre existant, éventuellement en lui en substituant un autre [Celles et ceux qui connaissent mes recherches sur le courant des Enragé(e)s savent que mon intérêt «historien», et mes sympathies politiques, ne se portent guère sur l’appareil d’État mais plutôt sur ces partisans d’une nouvelle révolution dans la révolution.].

 

Ce préjugé idéologique, déjà vif chez un certains nombre d’acteurs de la Révolution (les Girondins notamment), et bien sûr chez ses adversaires monarchistes, qui l’ont incarné tant qu’ils ont été en mesure de jouer un rôle politique, sera repris à son compte par la bourgeoisie républicaine au XIXe siècle [Et un peu plus tard encore ! Je retrouve dans mon De la Révolution (1989) la déclaration du socialiste Louis Mermaz, interrogé à propos du film Danton d’Andrzej Wajda : «Dans une révolution, il y a toujours deux aspects : celui, inacceptable, du déchaînement des passions, des violences, des instincts impurs [sic], et celui du résultat lui-même de la révolution. Une révolution ne sera jamais un bien en soi. On ne peut qu’être contre de ce point de vue. La seule constatation que l’on puisse faire est qu’il y a eu des révolutions et donc qu’il y a eu des causes (Le Monde, 16-17 janvier 1983)». Déchaînement des passions… «Il y a eu»… Nous sommes, encore, déjà, en plein réquisitoire contre-révolutionnaire.]. Il connaîtra une apogée institutionnelle avec le régime de Vichy.

 

La Terreur originelle

 

En 2006, j’écrivais dans une brochure rédigée pour l’Assemblée de Montreuil [Qui donnera, développée et actualisée après Tarnac, mon livre La terrorisation démocratique (Libertalia, 2009).] : «La politique terroriste — dont les sans-culottes ont compris trop tard qu’elle allait les réduire au silence —, la République a beaucoup de mal à l’assumer comme son origine historique.»

 

Je n’avais pas alors connaissance d’un texte de 1921 de Walter Benjamin, intitulé «Critique de la violence» [Repris dans Œuvres, vol. I, Folio, 2009, pp. 210-243.]. Benjamin y analyse comme un signe de dégénérescence l’oubli par les instituions de leurs origines : «Que disparaisse la conscience de cette présence latente de la violence dans une institution juridique, cette dernière alors périclite. Les parlements aujourd’hui en donnent un exemple. Ils présentent le déplorable spectacle qu’on connaît parce qu’ils ont perdu conscience des forces révolutionnaires auxquelles ils doivent d’exister. […] Il leur manque le sens de la violence fondatrice de droit, qui est représentée en eux.»

 

Il semble que l’on puisse appliquer ce raisonnement tout aussi bien à l’institution judiciaire. Il autorise, par ailleurs, à interpréter le recours croissant, dans le discours d’État, comme dans sa réforme du système juridique et pénal, à la figure du «terroriste», comme une tentative de refonder sa légitimité, non plus sur la violence originelle dont il est le produit, mais sur toute violence le mettant en cause, baptisée «terroriste».

 

De ce point de vue, il n’est pas indifférent que le réquisitoire qui assimile désormais Robespierre, Saint-Just, et Collot d’Herbois à des tondeurs de femmes soit prononcé contre des gens venus manifester devant une prison que si Julien Coupat et ses camarades doivent être considérés comme des «terroristes», alors eux-mêmes revendiquent cette appellation.

 

Claude Guillon, 8 décembre 2010.

 


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