Centre de rétention de Kumkapi, Istanbul, 13 juillet 2010

Publié le par la Rédaction

Le centre de rétention de Kumkapi est situé dans un quartier central d’Istanbul, à la frontière d’un quartier populaire habité par de nombreux migrants et un quartier très touristique. Il est situé face à une terrasse de café où Turcs et touristes se retrouvent tranquillement à boire le thé sous le regard des prisonniers accoudés aux barreaux de leurs fenêtres. Une guérite de flics est postée devant l’entrée. Les prisonniers nous remarquent tout de suite car nous sommes les seuls à s’arrêter pour regarder, l’un d’eux nous fait un geste pour nous faire comprendre qu’ils sont en prison. Nous nous approchons pour un parloir sauvage avec les détenus et quelqu’un appelle un Ivoirien parlant parfaitement français qui nous dit que c’est trop compliqué de parler par la fenêtre mais nous donne un numéro de téléphone portable où on peut le joindre. Cinq minutes plus tard nous l’appelons (le temps pour lui de se cacher du regard des flics). Je retranscris ses paroles au discours direct bien que les moyens du bord ne me permettent pas de rendre tout à fait fidèlement ses propos.

 

«Je suis ici depuis six mois. Ici c’est la galère, la nourriture, la saleté… Il y a des gens de toutes nationalités. Ils changent les draps une fois tous les deux mois. C’est pas un centre de rétention au sens propre du mot, comme vous pouvez l’imaginer en Europe. Il y a peu de temps, deux membres francais du Parlement européen sont venus visiter la prison. Je suis aussi en contact avec un journaliste qui m’a dit qu’il ne pouvait rien pour moi à part porter ma voix parce que je suis un sans voix.
Il y a deux mois et demi on a fait une manifestation pacifique, une grève de la faim. Depuis, 29 personnes ont été libérées mais pas moi parce que j’ai été dénoncé comme meneur.»

 

Je lui demande s’il a accès à un avocat.

 

«On ne peut pas pas appeler ça un avocat, ça n’aboutit pas avec lui. Je suis malade à cause de la pollution, ça pue la merde ici, l’eau qu’ils nous donnent n’est pas bonne à boire.»

 

Je lui demande s’il a accès a des soins.

 

«C’est comme pour l’avocat, on ne peut pas appeler ça des soins, ça n’existe pas ici, c’est de l’ordre du rêve. On peut avoir un comprimé pour un mal de crâne mais pour les choses plus graves, rien. Je connais des gens qui sont devenus paralysés ici, d’autres complètement fous.
Je suis arrivé de Côte d’Ivoire pour fuir les problèmes qu’il y a là-bas, dont vous avez dû entendre parler. J’étais impliqué politiquement là-bas.
Je vivais près d’Ankara (autre grande ville turque) avec ma compagne. J’ai fait une demande d’asile mais avant de connaître le résultat de cette demande j’ai commis un délit et j’ai fait 8 mois de prison. Quand un sans-papier fait de la prison, à sa sortie l’État l’envoie directement en centre de rétention, puis soit il est libéré, soit il est expulsé. J’étais dans le centre de rétention depuis quatre mois quand j’ai appris que mon dossier avait été fermé parce que les autorités pensaient que j’avais abandonné mes démarches. J’ai alors pensé refaire une demande dans le centre mais j’ai rencontré quelqu’un qui a attendu quatre mois dans le centre la réponse à sa demande. J’ai alors calculé que comme ça faisait déjà quatre mois que j’étais dans le centre, si j’attendais encore quatre mois la réponse ça ferait huit mois ici. J’ai décidé de ne pas refaire de demande d’asile tant que je ne serais pas libéré. 
Je ne sais pas pourquoi ils ne m’expulsent pas. Peut-être à cause de la situation en Côte d’Ivoire ils se rendent compte que j’y risque ma vie. Mais en fait je ne sais pas s’ils vont m’expulser ou non, on ne sait jamais. La police turque parfois offre un Coca à un prisonnier avec de la drogue dedans. Puis elle le porte comme un colis, et il se réveille au pays. Elle peut aussi utiliser la manière forte avec plusieurs tactiques : menottes et ruban adhésif comme vous faites en France (j’ai vu ça sur France 24), ou bien on amène le prisonnier dans une sorte d’hôpital psychiatrique et on lui fait une injection pour l’affaiblir.»

 

Je lui demande combien de temps restent la plupart des prisonniers.

 

«C’est très variable, parfois deux jours, quelques semaines, deux mois, six, sept… J’ai connu un Tchétchène qui est resté ici un an et 3 mois. Normalement c’est illégal de nous enfermer plus de 45 jours.»

 

Je lui demande qu’est-ce qu’il entendait par «manifestation pacifique».

 

«La grève de la faim, c’est lé seul moyen parce qu’on ne peut pas casser la propriété du gouvernement. Les Africains sont les initiateurs du mouvement puis des Turkmènes, Géorgiens, Arméniens, Syriens (…)  se joignent alors à nous parce que notre souffrance est collective. Les grèves durent en général six ou sept jours parce les négociations aboutissent. Notre revendication ? La liberté purement et simplement. On a obtenu plusieurs fois la libération de prisonniers suite aux grèves. En ce moment les Africains ne sont pas nombreux, nous sommes quatre : on ne peut pas organiser une nouvelle grève, il faudrait qu’on soit vingt ou trente, l’union fait la force. 
Il y a des gens à l’extérieur qui viennent faire des manifs devant le centre une fois par mois. Ça fait vraiment plaisir, ils parlent aussi français ou anglais pour qu’on les comprenne. Il y a des caméras dans toutes les cellules. Dans chaque cellule, il y a quatorze lits superposés, c’est-à-dire vingt-huit personnes. Les fenêtres que vous voyez depuis la rue sont les fenêtres de la salle télé qui sert aussi de salle à manger. 
Toute action par rapport aux centres de rétention serait bienvenue, il faut amener les gens à prendre conscience.»

 

Il compare la Turquie et l’Union européene. J’essaye de lui expliquer qu’en Europe c’est aussi la galère dans les centres. Je lui dit qu’en France c’est limite à trente-deux jours de rétention mais que les directives europeenes sont de la limiter à deux ans, qu’en Angleterre ils s’alignent sur la directive mais que jusqu’ici ils n’avaient pas de durée limitée.

 

«Oui, mais au moins en Angleterre les centres de rétention ressemblent à des prisons. Ici, on a pas de cour. Il y a le parking du personnel, quand aucune voiture n’est garée dedans on peut y marcher. Ça arrive une fois par semaine, dix minutes, juste pour se dégourdir les jambes. On ne peut pas recevoir de visite, la seule visite possible c’est de crier par la fenêtre avec les gens qui sont dans la rue. On ne peut pas recevoir de courrier. Les cabines téléphoniques sont payantes. Avant, on pouvait nous appeler dessus depuis l’extérieur. Mais comme il y a eu trop d’abus (des gens qui se faisaient appeler pendant des heures durant), ils ont verrouillé la sonnerie. Il y a aussi beaucoup de mineurs ici, certains sont avec leurs parents, d’autres sans.»

 

Fermeture des centres de rétention, 14 juillet 2010.

 


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