Ce qui ne fut pas. Réflexions sur le "mouvement des chômeurs" de l'hiver 1997-1998 en France

Publié le par la Rédaction


Fabrice Wolff

CE QUI NE FUT PAS
Réflexions sur le «mouvement des chômeurs» de l’hiver 1997-1998 en France

Home productions, septembre 2000



«Ignatius se gratta la main.
“Mais je dois aussi reconnaître que la situation qui s’offre à moi n’est pas reluisante. Je doute très sérieusement que quiconque veuille m’embaucher.
— Qu’est-ce que tu me chantes, mon petit ? T’es un garçon bien, bien éduqué avec des diplômes et tout.
— Les employeurs perçoivent en moi la négation de leurs valeurs.
Il roula pour se mettre sur le dos.
“Ils me craignent. Je les soupçonne d’être capables de se rendre compte que je vis dans un siècle que j’exècre.”»
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles.



Le chômage massif qui sévit en France depuis plus de vingt ans est principalement généré par les récentes avancées de l’économie de marché : les derniers «progrès» de la technologie (informatique, robotique, génétique, communications, pharmacologie) ont dopé la productivité de tous les secteurs de l’industrie, intensifiant le travail et diminuant la main-d’œuvre nécessaire. Parallèlement, et par le fait même de ce développement productif purement quantitatif, l’industrie moderne, toujours plus concentrée en de gigantesques trusts multinationaux tout-puissants, a franchi le seuil où elle ne peut plus être justifiée : elle est devenue encore plus visiblement parasitaire, accumulant les catastrophes, provoquant délibérément des désastres écologiques et humains.

Ce résultat du développement autonome de l’économie de marché crée pour lui-même de nouveaux secteurs industriels : d’une part, le titanesque appareil, en permanente évolution, du maintien de la soumission des hommes aux lois du marché, par le mensonge permanent et indiscuté, l’abrutissement de masse, l’endoctrinement des enfants, la surveillance généralisée et la stricte répression ; d’autre part, le récent secteur des antidotes aux «nuisances» les plus criantes, qui participe à la croyance mystique en l’humanité du système, mais aussi, sincèrement pourrait-on dire, à la sauvegarde de sa base matérielle. (Un tel processus évoque les pratiques de certains sorciers africains qui, ayant administré une dose mortelle de poison à leurs victimes, les maintiennent en vie, dans une totale dépendance, par l’administration d’un antidote dont la composition est bien entendu tenue secrète, faisant à leur gré évoluer l’état des victimes en fonction de leur degré de soumission.)

Ces deux secteurs sont autant de nouveaux débouchés pour le travail, imposant ainsi aux salariés remplacés par des robots ou des ordinateurs de se «recycler», de s’adapter aux exigences de cela même qui les a expulsés de leur emploi ; ceux qui n’en sont pas capables, ou qui le refusent, sont indistinctement condamnés à la pauvreté.

Les chômeurs, dans cette perspective, qui ne sont considérés comme utiles qu’autant qu’ils restent potentiellement productifs, ne sont bénéficiaires de la charité d’État que pour un temps très court, au terme duquel ils doivent être employés sur le marché du travail ; dans le cas contraire, les permanents discours politico-médiatiques, non suivis d’effets, sur leur réelle misère économique, contribuent à les employer à maintenir et augmenter la pression de la concurrence sur les salariés, forçant ceux-ci à subir plus docilement les ordres reçus et à réfréner leurs prétentions.

Cependant les chômeurs, que ce soit au jeu de la roulette russe alimentaire, dans la stricte limitation de leurs déplacements, ou sous la chape de plomb administrative qui gère et surveille toutes leurs démarches, voient leurs conditions de survie se dégrader encore plus vite que celles du reste de la population. Ainsi les années 1990, qui ont vu culminer leur nombre, ont été aussi celles de l’émergence d’une transformation de leur misère, longtemps honteuse et cachée, en revendications sociales, qui ont revêtu la forme de manifestations, d’occupations et de réquisitions. La principale offensive, jusqu’à présent, de ce mouvement social, a été ce qu’on a nommé «mouvement des chômeurs», déclenché à l’automne 1997 et qui s’est poursuivi jusqu’au printemps 1998 dans toute la France, avec des échos en Italie du Sud et en Grèce. L’importance et l’originalité de ce mouvement ne devraient plus, avec le temps, faire de doute pour quiconque.

Certaines tendances qui se sont manifestées à cette occasion justifient qu’on leur accorde une analyse historique précise, qui doit permettre que les conclusions objectives de leur expérience soient tirées par toutes celles et tous ceux dont l’action vise à détruire le système de l’économie totalitaire.


Les racines du mouvement

La crise économique du dernier quart du vingtième siècle a été caractérisée en Europe par une hausse ininterrompue et sans précédent du nombre de chômeurs, pour la plupart travailleurs licenciés et jeunes sans formation professionnelle. En France, ce nombre a quintuplé en vingt ans, de six cent mille en 1973 à plus de trois millions en 1993. Encore faut-il considérer ces chiffres officiels comme un simple aperçu du désastre social induit par la restructuration de l’industrie, car des centaines de milliers de personnes ont été évacuées des statistiques, radiées soudain des listes au hasard des multiples décrets relatifs à la définition administrative de l’expression «demandeur d’emploi».

Face à la montée du paupérisme en France, qui a été comprise avec lucidité par toute la racaille politicienne comme une augmentation du risque d’explosion sociale, les gouvernements se sont vus dans la nécessité croissante de réguler la part «inactive» de la population ; ils ont donc pris nombre de mesures visant à réduire le nombre de chômeurs, comme l’invention de la préretraite, la baisse du temps de travail, la mise au rabais de la main-d’œuvre (TUC, CES, contrats d’apprentissage et de qualification…), et à augmenter leur dépendance vis-à-vis de «l’État-providence», comme l’instauration du revenu minimum d’insertion. Parallèlement, le tissu associatif christiano-gauchiste s’est chargé d’organiser l’autorégulation des chômeurs les moins soumis à l’administration. En 1993, on recensait 4500 de ces associations [Selon le Comité chrétien de solidarité avec les chômeurs, cité par La Rue, mai 1994], dont beaucoup étaient de simples entreprises de «recyclage» [«Action de récupérer la partie utile des déchets et de la réintroduire dans le cycle de production dont ils sont issus.» (Petit Larousse, 1995)]. D’autres, moins nombreuses, ont développé un discours politique revendicatif, dans le sens d’une accélération du rythme des mesures gouvernementales et d’une rationalisation de l’administration. Les plus médiatisées ont été A.C. ! (Agir ensemble contre le chômage), créée à l’initiative de sectes trotskistes, le M.N.C.P. (Mouvement national des chômeurs et précaires), d’obédience chrétienne de gauche, et l’Apeis (Association pour l’emploi, l’information et la solidarité des précaires), satellite du parti dit communiste. Par la voix de leurs porte-parole, des Clown-Bendit narcissiques et carriéristes dont le rôle consistait à vendre de la misère aux vautours médiatiques, ces associations bureaucratiques se sont posées en propriétaires de la masse des chômeurs, cherchant, sur le modèle défraîchi du syndicalisme, à monnayer leur prétendue influence contre un statut d’interlocuteurs privilégiés du gouvernement — ambition atteinte lors du «mini-Grenelle» du 8 janvier 1998. La toile de fond idéologique est demeurée la même que celle de la propagande politicienne en général, à savoir l’utopie d’une industrie suffisamment à l’abri des crises pour transformer la société en un camp de travail permanent.

Ces associations de chômeurs, absentes par définition des lieux de travail, ont nécessairement eu recours à d’autres moyens de revendication que la grève : elles ont ainsi lancé dès 1996 des vagues d’occupations de locaux administratifs (A.N.P.E., C.A.F., Assedic). Ces administrations n’étant en rien gênées dans leur fonctionnement habituel, ces occupations «symboliques», dont le but réel était la médiatisation des associations, se sont révélées n’être qu’une façon peu subtile d’occuper les chômeurs eux-mêmes, de réduire à rien leur révolte ; par ailleurs, elles ont révélé l’intensité de la domination de l’administration de l’État-providence sur la population paupérisée, incapable de contester ses structures sans risquer de dramatiques conséquences économiques pour elle-même.

En juin 1997, en réaction à un projet de réforme des distributions d’aides par l’Unedic (assurance-chômage) et sous la pression d’une base qui s’est radicalisée, les associations ont été à l’initiative d’une «répétition générale» : des chômeurs parisiens, décidés au pillage d’un supermarché, se sont heurtés à la gendarmerie mobile ; ils ont occupé le siège du syndicat C.F.D.T., dont le Secrétariat général gère les fonds de l’Unedic en collaboration avec le patronat, séquestré la secrétaire générale avant de se faire expulser par la milice syndicale. Cet embryon de mouvement social a avorté avec les vacances d’été, la réforme en cause a été votée [La bande à 35 heures par jour, Le Lundi au soleil, Recueil de textes et de récits du «mouvement des chômeurs», cahier no 1, novembre 1997 – avril 1998 (L’Insomniaque éditeur, juin 1998), p. 17], puis est entrée en vigueur le 1er octobre 1997. Ces faits ont accru le ressentiment des chômeurs, tout en aiguisant leur combativité.

Le 4 décembre 1997, le Comité des chômeurs du syndicat C.G.T. des Bouches-du-Rhône déclencha l’occupation de sept agences des Assedic, réclamant comme tous les ans depuis 1991 une prime à la consommation pour les achats obligatoires de fin d’année (la fameuse «prime de Noël»). Ce Comité entretenait ainsi une clientèle à ses ordres en se chargeant de la répartition de cette prime, comme le père Noël ne distribue ses cadeaux qu’aux enfants sages, mais en 1997, ce fut aussi l’occasion pour la C.G.T. de lancer une O.P.A. sur les bénéfices gigantesques de l’Unedic [Treize milliards de francs d’excédents dégagés en 1996], cogérés par le Secrétariat général du syndicat concurrent. La C.G.T., pour ses propres fins, a alors provoqué une vague nationale d’occupations d’Assedic et de manifestations, immédiatement suivie par les associations de chômeurs, pressées par leur base et avides de médiatisation misérabiliste à l’approche de Noël. Le mois de décembre a vu ainsi se créer de nombreux collectifs de chômeurs, et des administrations être occupées dans toute la France ; leur action est néanmoins restée canalisée par les associations et les comités syndicaux [Malgré certaines exceptions, comme le saccage, le 19 décembre, d’un bureau des Assedic de Limoux par une femme qui a été immédiatement livrée à la police], pendant que le gouvernement jouait le pourrissement dans l’attente que les mal-nommées «fêtes» missent un terme aux occupations.


Les bureaucraties débordées

Cet espoir fut déçu : loin de se résorber, le mouvement a pris de l’ampleur durant cette période. À Arras, ville ouvrière touchée de plein fouet par la modernisation de l’industrie, et bastion de la C.G.T., des incontrôlés ont débordé les bureaucrates, dépassé le stade de l’occupation «symbolique» en dégradant joyeusement les locaux de l’Union patronale le 22 décembre, et attaqué la préfecture le 29, en dépit des réflexes policiers de la C.G.T. [«Le porte-parole de la C.G.T. dit : “Les casseurs, on n’est pas avec eux !” Il est hué. Il se reprend et reconnaît devant tous qu’il s’est trompé, qu’il retire ce qu’il a dit. Mais les médias le répéteront quand même sans le démenti !» Citation d’un texte du collectif des chômeurs d’Arras, d’avril 1998, reproduit dans Le Lundi au soleil, op. cit., p. 13.]. Face à ces faits qui menaçaient de se généraliser rapidement, le gouvernement a dû réagir dans l’urgence, sous les blâmes des médias. À partir du 25 décembre, le ministère de l’emploi a envoyé plusieurs circulaires aux préfets de l’ensemble du territoire, plaçant ainsi la situation dans le domaine du maintien de l’ordre ; les 2 et 3 janvier 1998, le gouvernement tentait un effet d’annonce en révélant par avance des mesures de prise en charge des chômeurs, et posait un ultimatum aux occupants. Devant la déroute flagrante des bureaucraties syndicales, incapables de briser un mouvement qui est devenu ouvertement antisyndical, les associations se sont révélées être les ultimes interlocuteurs du gouvernement : «Il faut pourtant savoir terminer une grève, ont coutume de dire les syndicats de salariés. Les dirigeants d’associations en sont conscients, mais tiennent à ce que cela se passe dans les règles de l’art : avec une négociation en bonne et due forme.» [«Naissance d’un lobby», Libération du 5 janvier 1998] Le 8 janvier, le gouvernement recevait officiellement les porte-parole des associations et s’engageait à négocier, et le jour même donnait à la police l’ordre d’évacuer progressivement les locaux occupés.

Mais, dans toute la France, à partir de cette date, les chômeurs se sont spontanément affranchis de la tutelle des associations : ils ont créé des collectifs autonomes, dont le nombre a oscillé entre cent et deux cents, réunissant de quelques individus à plusieurs centaines en assemblées générales quasi quotidiennes pour décider d’occupations d’administrations et d’entreprises de services, de réquisitions de nourriture dans les supermarchés et les restaurants. Les militants des associations soi-disant représentatives n’en ont pas été expulsés, mais ont généralement perdu leur rôle dirigeant, tout en gardant une importante capacité de nuisance ; ils ont été critiqués dans toutes les assemblées générales par des individus plus radicaux, possédant les bases théoriques de la critique du salariat, parfois chômeurs par choix, qui ont partout lutté contre les revendications des associations par l’affirmation du droit à la paresse.

La radicalisation du mouvement est devenue évidente au mois de janvier. Ainsi, les chômeurs d’Arras, qui sous l’influence permanente d’A.C. ! n’ont pourtant jamais cessé de revendiquer des négociations avec le préfet, expulsés des locaux des Assedic le 10 janvier, étaient quelques heures plus tard à Lille pour attaquer le siège de campagne du parti dit socialiste et la préfecture, défendus par la police des foules (C.R.S.) et la police des salariés (C.G.T.). À Paris, le 13 janvier, des centaines de manifestants ont investi la Bourse du commerce, saccagé les locaux et brûlé des documents, lancé des projectiles sur la police, et tenu une assemblée générale malgré l’opposition des associations. Le lendemain et jusqu’au 19 janvier, l’École nationale supérieure, rue d’Ulm, a été occupée par des chômeurs décidés à mettre en place un lieu fixe pour tenir des assemblées générales quotidiennes, en vue de s’affranchir de l’omniprésence prétentieuse des porte-parole nationaux des associations, qui ont prouvé la veille qu’ils n’ont pour ambition que d’être les auxiliaires de la police [Le Lundi au soleil, op. cit., p. 25 et 27-28].

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Le 17 janvier, la manifestation parisienne organisée par les syndicats et les associations pour «défendre une vraie politique d’emplois», a été détournée par une partie des occupants de l’É.N.S., déguisés en flagellants médiévaux, diffusant un tract, intitulé «Ce qu’il vous faut, nous le savons mieux que vous puisque nous sommes des spécialistes», qui appelait à une assemblée générale à l’université Jussieu pour le surlendemain, et porteurs d’une banderole : «Nous voulons un boulot de merde payé des miettes». Cette initiative pleine d’humour a bien entendu enthousiasmé et regroupé tous les chômeurs en désaccord avec les mots d’ordre stakhanovistes des organisateurs de la manifestation [Idem, p. 31-32]. Le but tactique de ce cortège, permettre un rassemblement de chômeurs affirmant clairement leur refus de l’exploitation par le travail, a été pleinement atteint avec la formation de «l’assemblée de Jussieu», qui a regroupé plusieurs centaines d’individus, très majoritairement chômeurs, en l’absence des organisations bureaucratiques. C’est cette assemblée qui présente le plus d’intérêt historique, pour avoir été l’assemblée la plus importante en nombre, située en plein cœur de la capitale, la plus réellement démocratique dans son fonctionnement, et la plus radicale dans ses déclarations.


Le point culminant

L’assemblée de Jussieu, qui s’est formée volontairement hors des structures bureaucratiques et contre elles, s’est présentée avant tout comme une sorte de forum permanent où seraient encouragés les propos de critique sociale, affranchis des réflexes mentaux imposés par l’irrationalisme dominant. «Il a donc été décidé que les médias, ces spécialistes de l’intox de masse, seraient persona non grata dans l’AG. Et très rapidement les tours de parole (avec président de séance et listes inter-minables) ont été rejetés parce qu’ils génèrent avant tout des séries de monologues sans grand rapport entre eux ; ce qui casse toute dynamique de discussion.» [«À propos de l’AG Jussieu, quelques impressions qui ne se veulent surtout pas péremptoires», texte diffusé à Jussieu, fin avril 1998] Le 21 janvier commençait la diffusion d’un texte intitulé «Appel des chômeurs, précaires et de leurs camarades pour la continuation et l’extension du mouvement» [Reproduit dans Le Lundi au soleil, op. cit., p. 35, et cité in extenso en annexe du présent ouvrage], qui exprimait déjà toutes les forces et les faiblesses de l’assemblée de Jussieu. À l’échelle nationale, celle-ci a su, par le truchement de la diffusion de cet «Appel» et de textes relatifs au fonctionnement interne de l’assemblée, nouer des contacts avec certains collectifs de province, et les influencer dans le sens d’une suprématie de l’assemblée générale, en tant que forme organisationnelle la plus démocratique, sur tous les groupes précédemment constitués. Cette influence est visible dans le fonctionnement des collectifs d’Alès [«Mais qu’est-ce que le collectif des chômeurs, précaires et solidaires d’Alès ?», tract diffusé à Alès, non daté (février 1998 ?)] et de Perpignan [«Compagnes et compagnons…» et «Au cœur du black-out», textes signés Racaille LeRouge, diffusés à Perpignan, Opoul, 11 février et 27 février 1998] qui se sont formés en février. L’assemblée de Jussieu a tenté ainsi de s’affirmer comme le centre non bureaucratique du mouvement des chômeurs. Théoriquement, ses participants se sont accordés dans la critique du travail salarié, en tant qu’il participe à la production des innombrables méfaits de la société capitaliste. Ç’a été là leur base d’accord, le point commun qui les a réunis, et le thème qu’on retrouve dans la totalité de leurs textes : la «question du travail», à laquelle il n’a malheureusement pas été donnée de réponse pratique, pour des raisons que nous développons plus loin.

Bien sûr, il est hors de question de mettre en doute la force pratique réelle que l’assemblée générale de Jussieu a mis collectivement en œuvre : composée en grande majorité de personnes sans emploi, qui ont affirmé dans leur «Appel» vouloir «se réapproprier [leur] vie», elle a réellement abouti à une transformation en actes de la vie quotidienne des chômeurs y participant. Ainsi, alors que la vie des chômeurs est délibérément planifiée pour être dominée par l’isolement, l’ennui, la misère économique et la course permanente pour trouver un emploi, même le plus dur et le plus mal payé, les participants à l’assemblée parisienne ont su former une collectivité réunie autour d’un centre fixe, désireuse de trouver du plaisir dans ses actions, qui a réquisitionné pour son propre usage des biens (nourriture, alcool) et des services (transports), attaqué et détruit des études d’huissiers, et qui n’a pas cessé d’exprimer son refus du travail salarié, par une pluie de textes et par des actions contre des agences d’intérim. En outre, le fonctionnement démocratique de cette assemblée a permis que s’expriment publiquement des discours très radicaux, qui ont, par le seul fait d’être exprimés dans le contexte d’un mouvement social, provoqué un enthousiasme général et, plus profondément, contribué à développer une conscience sociale plus critique chez certains des plus jeunes participants. Tous ces faits justifient amplement, à notre sens, qu’on définisse l’assemblée générale de Jussieu comme un conseil de chômeurs [Si le terme «conseil de chômeurs» n’est jamais utilisé dans les nombreux textes relatifs à l’organisation interne et aux actions de l’assemblée de Jussieu, il est pourtant partout sous-jacent, comme refoulé du vocabulaire : voir par exemple le texte «Jussieu, une assemblée extraordinaire», écrit au début du mois de février et reproduit dans Le Lundi au soleil, op. cit., p. 58-59. La seule occurrence («Les aventures de Non-Non le lutin négatif», bande dessinée, Perpignan, non datée, reproduite dans Le Lundi au soleil, op. cit., p. 106) exprime un fantasme : «Il enferme les cadres syndicaux et les patrons dans l’A.N.P.E., y met le feu, organise un conseil de chômeurs qui décrète la fin du salariat, l’organisation des prolétaires par les prolétaires eux-mêmes, l’abolition de l’argent, la négation de la société spectaculaire-marchande, le viol collectif de Dorothée (…)».], le premier, à notre connaissance, dans l’histoire ; la création de ce conseil, et l’activité qu’il a menée pendant plusieurs semaines, constitue le point culminant du mouvement des chômeurs.


L’engluement dans le dogmatisme

Cet excellent début était pourtant déjà porteur d’erreurs théoriques qui se sont révélées lourdes de conséquences pratiques. La première a résidé dans la définition même du chômage. Ainsi, l’«Appel» déclarait : «Le chômage n’est pas le contraire du travail. C’est un moment du travail.» Cette définition était opportune, dans la mesure où elle refusait de se plier au diktat politico-médiatique selon lequel le chômage «partiel» est le purgatoire, et le chômage «de longue durée» l’enfer, d’un monde où le travail est le paradis, et dans la mesure où elle revendiquait la pleine appartenance des chômeurs à la classe ouvrière, mais elle était incomplète. En effet, il importait de comprendre que si le chômage est bel et bien un «moment» du processus du travail, il n’en est pas n’importe quel moment, puisque précisément celui de l’absence de travail. Cette évidence, l’assemblée de Jussieu, comme d’ailleurs aucun autre collectif, n’a su l’exprimer à aucun moment, l’a véritablement refoulée. Cet oubli a été la brèche par laquelle se sont engouffrées toute une série d’illusions sur la force subversive réelle de l’assemblée, et en conséquence, a entraîné une paralysie de la pensée critique, et toute une série de mauvais choix stratégiques.

Les chômeurs sont des travailleurs non employés par l’industrie, ce qui les différencie fondamentalement des autres travailleurs, car ils ne sont pas en contact direct et permanent avec les forces productives, comprises comme étant les travailleurs eux-mêmes tout aussi bien que les machines dont ceux-ci assurent le fonctionnement. Ce sont ces forces qui produisent, outre les marchandises concrètes, la globalité des rapports sociaux qui gangrènent le monde ; aussi les deux buts hautement proclamés du conseil de chômeurs de Jussieu, l’abolition du salariat et la révolution de la vie quotidienne — si on les conçoit comme un projet sérieux à réaliser dans les meilleurs délais —, ne peuvent avoir une minime chance de se concrétiser qu’avec l’appui massif des travailleurs employés par l’industrie, «parce qu’ils assument bel et bien l’essentiel de la production sociale et peuvent toujours l’interrompre» [Guy Debord et Gianfranco Sanguinetti, Thèses sur l’Internationale situationniste et son temps (Champ Libre, 1972)]. Dès lors, la seule possibilité pour les chômeurs de mettre en pratique leur si ambitieux programme était d’au moins tenter de déclencher une grève générale insurrectionnelle, autrement dit d’appeler, en tant que conseil de chômeurs, au détournement de la production et à la formation de conseils de travailleurs, et d’user de leur mobilité pour imposer la diffusion massive d’un tel appel, pour soutenir les grèves parcellaires [Ce qui a été tenté en janvier à Lyon (employés de MacDo et Quick contre les cadences trop élevées et les salaires trop bas) et à Nantes (assistantes sociales contre un surplus de travail), en février à Bordeaux (postiers) et à Limoux (employés de Myrys contre la fermeture de l’usine), sans que ces soutiens se fussent traduits par des appels, communs ou non, à la généralisation des grèves. Voir Le Lundi au soleil, op. cit., p. 31, 36, 68 et 64.], pour chercher à provoquer des grèves sauvages, pour saboter certaines machines, pour faire des actions de diversion et de représailles, pour assurer les transmissions… ; bref, de travailler à «la continuation et l’extension du mouvement». Ce faisant, l’assemblée aurait certes été en grand danger d’être brisée par une répression extrême ; mais c’est «en risquant tout pour tout gagner que l’on peut vraiment abattre l’ennemi» [Carl von Clausewitz, De la guerre (Minuit, 1992)].

Au lieu d’aboutir à de semblables conclusions, l’assemblée de Jussieu a vu une part importante de ses participants décapiter la réflexion critique en soutenant un dogme étrange, qui trouve ses racines dans la base sociale de l’assemblée — partagée entre des chômeurs définitivement mis au rebut du marché du travail, comme marchandises périmées, et des chômeurs par choix, désespérés par les perspectives qui s’offrent à eux sur ce même marché du travail — et qui était soutenu par le fatalisme généralisé qui suppure de partout, dogme selon lequel l’industrie moderne ne saurait plus créer d’emplois, et par suite ferait croître le taux de chômage sans espoir de rémission. Outre qu’il effaçait radicalement, et au mépris flagrant de la réalité économique, la théorie marxiste des crises, ce dogme qu’on retrouve dans des textes émanant non seulement de Jussieu, mais aussi de la plupart des collectifs de France, et qui se présentait comme la seule réponse à l’omniprésente «question du travail», a créé chez trop de chômeurs, de façon confuse mais réelle, le sentiment d’être en quelque sorte l’avant-garde d’un hypothétique prolétariat destiné à n’être plus exploité en tant que producteur, mais seulement en tant que consommateur [«En bref, il apparaîtra que la fonction dernière du travail est de nature policière, (…) et pourrait se résumer par cette formule : “Comment occuper les hommes quand pour l’essentiel ils n’ont plus d’autre utilité que celle de consommer ?” (…) La lutte des chômeurs et précaires (…) a ainsi commencé à mettre en évidence ce fait que le chômage est la vérité du travail (…).» Citation d’un tract diffusé à Paris le 7 mars 1998, «Déclaration de quelques individus sans qualité à propos du chômage et du mouvement de contestation qu’il suscite», reproduit dans Le Lundi au soleil, op. cit., p. 93. Soit dit en passant, une telle thèse est une insulte aux milliards de femmes, d’hommes et d’enfants qui partout n’ont la permission de survivre qu’à la condition d’être productifs : le vampirisme sans limite est l’unique «vérité du travail» !]… On ne peut comprendre ce dogmatisme que comme la généralisation fantasmatique de la situation des chômeurs occidentaux à toute l’humanité — ce qui aurait dû confirmer, a contrario, la nécessité de combler au plus vite le fossé qui séparait la lutte des chômeurs du monde du travail.

Contaminée par cette illusion, l’assemblée de Jussieu a parié sur une extension du mouvement, en intensité et en durée, menée par les seuls chômeurs. En témoignent la totalité des tracts adressés par eux à des employés, qui se terminent tous par un appel à rejoindre l’assemblée, sans jamais envisager de lutte sur les lieux de travail : il s’ensuivait que la seule perspective pratique offerte aux employés était d’abandonner leur emploi pour rejoindre les rangs des chômeurs en lutte — ce discours est explicite dans un tract diffusé à l’I.N.S.E.E. le 13 mars [«Les chômeurs vous parlent», reproduit dans Le Lundi au soleil, op. cit., p. 119] ; perspective singulièrement démobilisatrice, et parfaitement utopique, à une époque où les grèves les plus dures sont justement liées au refus des licenciements. Le même tract traitait ouvertement les statisticiens de «parasites» — non sans raisons —, montrant par l’insulte l’aboutissement logique de l’idéologie de certains chômeurs par choix, pour lesquels il n’existe plus sur le marché du travail que des emplois «nuisibles» ou «inutiles» [«Trente-cinq heures : rien à foutre», tract diffusé à Paris le 27 janvier, reproduit dans Le Lundi au soleil, op. cit., p. 46]. Cette affirmation — qui se contentait de prendre le contre-pied du point de vue des possesseurs de l’économie, selon lequel aucun métier n’est plus «utile» que, mettons, flic, présentateur télé, star du football, indic, ou guichetière de préfecture — n’est pourtant vraie qu’en partie (peut-on raisonnablement déclarer, dans l’immédiat tout au moins, inutiles ou nuisibles tous les médecins, infirmières, postiers, cheminots, éboueurs, imprimeurs, chercheurs, ingénieurs, etc. ?), et omet de considérer le principal problème, qui n’est pas de savoir si tels ou tels travailleurs sont nuisibles, inutiles, parasites ou soumis, ou autre chose, mais de savoir s’il est possible qu’ils ne le soient plus, et par quels moyens.

Les seuls travailleurs qui ont bénéficié du soutien sans faille de la part de l’assemblée de Jussieu ont été les agriculteurs du syndicat Confédération paysanne, qui ont le 8 janvier détruit un silo de maïs transgénique ; le procès de trois responsables, le 3 février, a été l’occasion pour les chômeurs d’affirmer «la convergence de [leurs] luttes respectives» [«Nous sommes une trentaine à être venus aujourd’hui…», déclaration de chômeurs de l’assemblée de Jussieu au procès du 3 février 1998, à Agen]. Ce fait a montré que l’assemblée, consciente de l’isolement dans lequel elle se trouvait, a compris la nécessité de s’ouvrir vers la «population active», mais elle n’a pourtant cherché à s’allier qu’à ce qui reste de la paysannerie non phagocytée par l’industrie agro-alimentaire, qui constitue pour le moins une part négligeable de la population d’un pays industrialisé, et qui traîne trop souvent avec elle nombre d’archaïsmes [Archaïsmes qui sont liés au monde préindustriel et à l’utopie d’un retour vers ce passé idéalisé, utopie absolument dépassée par la croissance exponentielle de la population mondiale au XXe siècle ; à ce propos, il est utile de mentionner le cynisme des auteurs anonymes des Remarques sur l’agriculture génétiquement modifiée et la dégradation des espèces (Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, Paris, 1999) qui, après avoir fait état qu’«en 2050 la population du globe atteindra (…) les neuf milliards de bouches à nourrir, sachant que les ressources alimentaires sont dès aujourd’hui inférieures aux besoins» [ ? ? ?] «et que les surfaces cultivables ne cesseront d’ici là de diminuer», concluent néanmoins qu’«il ne reste plus qu’à sortir, spirituellement ou physiquement, du monde clos de la vie industrielle pour rejoindre dehors le monde sensible, tout délabré qu’il soit» — abandonnant ainsi sans remords à la famine et à la mort tous ceux qui n’auront pas eu les moyens de «partir cultiver [leur] jardin, loin du vacarme et de l’affairement hystérique des mégapoles, tranquillement, comme on serait d’une “classe de loisir” ayant l’éternité devant elle». On trouve déjà cette politique de l’autruche dans «Le voile opaque de la raison», texte du «paysan» Fabien Palisse, Culles-les-Roches, 19 mars 1998, diffusé à Jussieu, reproduit dans Le Lundi au soleil, op. cit., p. 112.]. Certains chômeurs de l’assemblée de Jussieu ont focalisé leurs efforts sur cette alliance avec les paysans, allant pour cela jusqu’à s’épuiser dans un militantisme des plus classiques [Voir le «Récit de la balade du vendredi 20 février 1998», texte diffusé à Paris, reproduit dans Le Lundi au soleil, op. cit., p. 79].

La même illusion quant à la hausse ininterrompue du chômage a entraîné par ailleurs un optimisme irraisonné quant à l’avenir du mouvement des chômeurs : si ceux-ci étaient destinés à voir leurs effectifs s’accroître de jour en jour, alors il était légitime de chercher à s’inscrire dans la durée, en vue d’une offensive plus massive. Nombre de participants à l’assemblée de Jussieu ont adhéré à cette opinion, sur la base du constat que les chômeurs ont du temps à consacrer à une agitation soutenue : «La grande découverte de ce mouvement est que les chômeurs ont sur tous les salariés en grève — toujours contraints de céder au bout d’un moment pour perdre le moins possible — un incomparable avantage jusqu’ici passé inaperçu à leurs propres yeux : ils ont tout le temps devant eux.» [«Ce qui a lieu à Jussieu et pourrait avoir lieu ailleurs avec le mouvement des chômeurs», texte de Bertrand, Paris, 9 février 1998. Voir aussi le texte «Quelques réflexions pour la suite…», diffusé à Jussieu, 24 mars 1998, ou encore le slogan : «Vous, vous avez le fric, mais nous, nous avons le temps», qui ouvre la chronologie des événements établie dans Le Lundi au soleil, op. cit., p. 17. Il est remarquable que ce point de vue ait été d’abord soutenu par le journaliste Gérard Dupuy dans un éditorial de Libération du 8 janvier 1998 («Question de durée»).] Cette argumentation triomphaliste s’apparente, bien plus qu’à un mauvais scoop, à une complète cécité tant dans le domaine de la tactique, par le refus de prendre en considération l’éventualité d’un essoufflement du mouvement, que dans le domaine de la stratégie, par l’inconscience de l’urgence d’un bouleversement profond et définitif des structures sociales : chaque jour qui passe augmente la pollution de la nature comme celle des esprits, et il importe à présent de se saisir de toute occasion et de l’exploiter au maximum. «Nous sommes entrés, de plus en plus profondément, dans une époque qui ne permet plus que l’on mise sur le temps» [Tchernobyl, anatomie d’un nuage (Éditions Gérard Lebovici, 1987)] ; plus rien n’est prématuré à l’heure où les psychopathes qui spéculent sur l’humain se sont lancés dans une course effrénée pour la possession du juteux marché de la passivité assistée par ordinateur.

Plutôt que de prendre conscience de la limitation de ses propres moyens au regard de l’ampleur de la tâche à accomplir, et donc de «s’assigner, dans le dépassement, des tâches encore plus difficiles» [Guy Debord et Gianfranco Sanguinetti, op. cit.], l’assemblée de Jussieu s’est «auto-limitée» à une critique externe du salariat, qui dans la pratique a fini par se traduire par une répétition cyclique des mêmes actions [Ainsi les «balades» improvisées du mois de janvier sont devenues dans le texte «Esquisse de l’assemblée de Jussieu», signé L. V., diffusé à Paris, 22 mars 1998, des «balades hebdomadaires, chaque vendredi»] et par la mort de «l’intelligence collective» qui s’était manifestée par des initiatives originales et inventives. En se contentant de constater sur le tard que «la question de la grève générale n’est pas abordée» [Compte-rendu manuscrit du débat du 2 mars, dans Dits et Contredits dans l’assemblée tenue à Jussieu, Débats du 29 janvier au 2 mars (…), recueillis et consignés par Colo, Paris, début mars 1998, p. 45], et d’évacuer avec autant de désinvolture cet enjeu primordial, le conseil de chômeurs de Jussieu se condamnait sans appel à être paralysé par la pauvreté de ses moyens, la routine et l’isolement, jusqu’à n’être finalement qu’un conseil sans emploi.


La liquidation

Toutes ces erreurs n’ont pourtant pas été fortuites. Le mouvement des chômeurs dans son ensemble, et l’assemblée de Jussieu en particulier, qui ont su mettre démocratiquement à l’ordre du jour l’abolition du salariat, devaient — après s’être affranchis successivement du gouvernement, qui espérait naïvement en l’indulgence des chômeurs pour son vernis «de gauche», et des syndicats et des associations, qui affichaient trop ouvertement leurs intérêts mesquins — se voir confrontés à une double ligne de défense.

D’une part, le gouvernement s’est décidé à une répression ouverte — ce qu’il nomme «dialogue» —, menée à partir de janvier, mais qui est restée prudente et mesurée, tant dans les interventions policières que dans les décisions judiciaires, en dépit des hauts cris poussés par certains postulants au martyre ; «en fait de “répression policière” nous n’avons eu droit jusqu’à présent qu’à un blocus policier massif, seulement agrémenté de quelques caresses, si l’on veut bien se souvenir et comparer avec d’autres époques, où les cognes cognaient vraiment» [Jean-François Raguet, «L’enterrement (provisoire ?) du mouvement des chômeurs», texte diffusé à Paris, 2 février 1998, p. 3. Il n’est même pas nécessaire de remonter jusqu’à «d’autres époques» : voir par exemple la répression des émeutes anti-C.I.P. de 1994.]. Il s’agissait plus de décourager et d’épuiser le mouvement par un harcèlement continu que de le briser rapidement, ceci étant extrêmement risqué — pour ne pas dire impossible — en raison de la détermination des chômeurs, de leur mobilité, du soutien dont ils bénéficiaient dans la population, et des précautions d’usage que doit prendre un État «démocratique», qui par surcroît venait de réaffirmer sa volonté de faire sa priorité de la lutte contre le chômage, pour faire admettre aux citoyens que celle-ci peut très bien consister en une lutte contre les chômeurs. Les locaux occupés par des chômeurs, déjà souvent séparés de la rue par un «cordon sanitaire», ont été progressivement évacués par la police des foules, sans réel dérapage, ni intervention dangereusement inopportune. Il faut reconnaître en ce domaine l’aide appréciable dont la police a bénéficié de la part d’indicateurs bénévoles —  des petits chefs des associations à la direction du syndicat soi-disant anarchiste C.N.T. [Voir le texte «Illusionnisme (bis)», par La bande à 35 heures par jour, dans Le Lundi au soleil, op. cit., p. 45. (Un récit non daté émanant de l’assemblée de Perpignan, «Voyage sans titre de transport», idem, p. 9, démystifie par l’emploi des majuscules les mots «camesCOPe» et «CONtrôleur» ; nous pouvons désormais sur ce modèle écrire «sINDICaliste»…)] — ou professionnels — agents de la police politique infiltrés — qui l’ont tenu au courant des moindres détails du déroulement des occupations et ont balancé tous les projets dont ils ont pu avoir connaissance — ce que l’assemblée de Jussieu a tenté de prévenir, avec plus ou moins de bonheur, par les «balades» dont la destination n’était choisie qu’au dernier moment.

D’autre part, à partir de la mi-janvier, les médias ont organisé dans le désert de leurs bruits une bulle de silence autour des actions menées par les collectifs des chômeurs — silence rarement troublé ici et là par quelques chiens écrasés dans la presse régionale, et par quelques calomnies —, couvrant ainsi avec bienveillance la répression policière tout en l’épaulant dans sa stratégie d’étouffement. Les seules actions médiatisées ont été quelques «réquisitions», précisément celles qui furent piratées par des grandes enseignes de la distribution, qui se sont ainsi offert une publicité à peu de frais, en offrant de la nourriture aux chômeurs venus se servir — les tartuffes de toujours ont spéculé sur la charité.

Confrontés à ce double blocus, de nombreux collectifs en France ont été dissous de fait, lentement plongés dans l’isolement et rongés par l’usure qui en découle, ne laissant plus subsister de leur pratique, à partir du mois de mars, que les parodies mises en scène par l’arrière-garde fanatisée des militants ; celle-ci donnait ainsi le coup de grâce à l’organisation des chômeurs par eux-mêmes, qui s’était construite contre elle.

À Paris, le 11 février, la répression d’une action contre un magasin de la chaîne Cash Converters, «mont-de-piété du racket ultra-libéral» [«Tout ce qu’ils ont, ils nous l’ont volé», texte diffusé à Paris, 13 février 1998, reproduit dans Le Lundi au soleil, op. cit., p. 71], qui a abouti à quatre condamnations, a révélé les deux directions contraires que les participants à l’assemblée de Jussieu ont suivies en réaction de leur «criminalisation». La première a consisté en une plongée dans les profondeurs des illusions qui s’étaient déjà développées auparavant ; la seconde, au rebours, a consisté en une profonde désillusion qui a rapidement mené au découragement. L’assemblée de Jussieu, en tant qu’elle a été l’assemblée qui a produit le plus de textes sur elle-même, est aussi celle qui a le mieux exprimé ces deux mouvements contraires, qui ont été présents au sein de nombreux collectifs.

Le texte «Ce qui a lieu à Jussieu, suite (et fin ?)» [Texte signé Bertrand, 22 février 1998] décrit ainsi cette évolution : «Depuis l’affaire Cash Converters et ses conséquences, deux tendances s’opposent modérément au sein de l’Assemblée. (…) Disons pour faire court, qu’une tendance conçoit les interventions comme le prétexte pour faire des rencontres, entamer des discussions et elle voit l’Assemblée comme le moyen d’élaborer une critique des conditions présentes, tandis que la seconde tendance conçoit plutôt l’action comme le moyen de faire “passer un message” afin de faire “avancer le mouvement” et en voyant l’Assemblée comme l’instrument pour faire “progresser une Cause”, elle ne veut y discuter que des détails techniques de l’agit-prop. Cette manière de présenter les choses peut paraître caricaturale, mais dans le fond ce sont bien là les positions des deux parties en présence. Quant à l’auteur de ces lignes, on l’aura compris, il se situe résolument dans la première tendance.» Cette analyse prend position contre la tendance activiste, à qui il est reproché «de se jouer des films avec de belles phrases exaltées», sans tenir compte des contraintes de la réalité, jusqu’à transformer l’assemblée «en un théâtre où certains se complaisent dans le spectacle qu’ils donnent de leur radicalité». Il est vrai qu’une partie significative de l’assemblée de Jussieu, comme d’ailleurs d’autres collectifs, aveuglée par la radicalité de son propre discours, a été amenée à s’égarer dans son rêve d’un monde sans contrainte, jusqu’à perdre joyeusement tout contact avec la réalité ; en témoignent l’usage immodéré du futur et du conditionnel dans un bon nombre de textes parisiens et provinciaux, mais aussi certaines déclarations à l’allure de programme : «(1) Imposer le rêve plaisant à notre vie (2) Imposer la vie plaisante à notre rêve» [«“On me vole” contre “je prends” = “changer la nature” ?», texte émanant de Jussieu, non daté] — programme qui s’apparente à celui des concepteurs des mondes virtuels — qui nous sont en effet imposés — dans lesquels l’illusion et la réalité se confondent dans un délire autistique [Comme exemple extrême, on peut citer le texte «Dits et Contredits à propos du travail salarié et de ses nombreux corollaires : chômage, appauvrissement, ennui…» (diffusé à Paris, début mars 1998, reproduit dans Le Lundi au soleil, op. cit., p. 104), qui montre que s’est «à demi-plaisamment» posée à l’assemblée de chômeurs de Jussieu «la question de savoir ce que nous ferions si nous ne travaillions plus» ! Cette extraordinaire question ne se comprend que dans la perspective d’un refus absolu de la part de certains chômeurs de voir et d’analyser ce qui a été fait par eux depuis qu’ils ne travaillent pas.]. Dans ces conditions, «on peut tout au plus créer un enthousiasme désarmé au sein d’une agitation désordonnée. En tout cas rien qui ait quelque chose à voir avec la mise en œuvre d’une stratégie à même d’intervenir de manière adéquate sur la réalité pour atteindre ses buts.» [«Sur la fin de l’Assemblée de Jussieu», texte de Marc et Pierre, Paris, 20 mai 1998] Ainsi cette tendance de l’assemblée de Jussieu a rapidement été dans l’incapacité de proposer autre chose qu’une extension de la quantité des actions déjà menées [«Ici il n’y a plus de différence entre la vie et la subversion. L’important est de continuer le mouvement», citation du compte-rendu manuscrit du débat du 19 février, dans Dits et Contredits dans l’assemblée tenue à Jussieu, Débats du 29 janvier au 2 mars (…), recueillis et consignés par Colo, op. cit., p. 23], pour sombrer dans la répétition activiste des mêmes insuffisances.

Quant à la tendance qui critique cet activisme, et qui s’est manifestée aussi bien à Jussieu que dans d’autres collectifs, elle s’est construite autour de la reconnaissance de la puissance des forces répressives : «Notre faiblesse numérique nous condamne toujours au symbolique (…) et nous sommes loin de menacer l’ordre établi.» [«À propos de l’AG Jussieu, quelques impressions qui ne se veulent surtout pas péremptoires», op. cit., p. 2] En conséquence, elle a entamé une révision du programme de l’assemblée, qui s’est exprimée par la volonté de «mettre en rapport ses prétentions et ses forces réelles» [«Certainement on me demandera ce que je fais ici…», texte de Caroline, diffusé à Jussieu, 9 mars 1998, reproduit dans Le Lundi au soleil, op. cit., p. 111], autrement dit de réduire le rôle de l’assemblée à celui d’un simple forum de discussions «critiques», ce qu’exprime très bien le texte «Ce qui a lieu à Jussieu, suite (et fin ?)», cité plus haut. Mais ce point de vue, qui se voulait sérieux et réaliste, a omis un point essentiel, à savoir que «pour faire des rencontres, entamer des discussions et (…) élaborer une critique [théorique] des conditions présentes» il n’y a pas besoin d’assemblée. Aussi ce point de vue a-t-il logiquement été amené, sous l’empire de la désillusion — mais peut-être aussi sous quelque pernicieuse influence ? —, à nier que l’assemblée ait eu même la possibilité d’ébranler l’ordre établi [«De toute façon, il était clair dès le début que ça n’est pas en une fois que tout allait changer spontanément. Il nous faudra recommencer (…)» Citation du texte «La balade des chômeurs heureux», Paris, 20 avril 1998, reproduit dans Le Lundi au soleil, op. cit., p. 130.], puis, dans une inflation négationniste, à nier jusqu’à l’existence du mouvement des chômeurs et du contexte social qui l’a créé [Voir par exemple «Certainement on me demandera ce que je fais ici…», op. cit., ou encore la «Lettre d’un camarade du Sud-Ouest à un ou des camarades de Paris», texte de Nej Sevi Secot, Bayonne, 8 mars 1998]. Il est vrai que ceci s’est exprimé tardivement, quand le mouvement des chômeurs était déjà pour le moins moribond, et a donc reflété un état d’esprit de vaincus ; mais il s’agissait de reconnaître et de comprendre la part d’échec dans l’action de l’assemblée — ce qui implique une autocritique —, et non de la suicider en déclarant son échec total.

La fin définitive du mouvement des chômeurs peut être datée du 27 mars 1998, quand l’assemblée de Jussieu a cessé d’être quotidienne pour devenir bihebdomadaire, mettant ainsi un point final à l’organisation originale qu’elle avait expérimentée durant deux mois.


Du mouvement des chômeurs, il reste pourtant qu’il a su pousser jusqu’au bout la logique de sa révolte contre les conditions de survie qui sont faites aux chômeurs, en dépassant spontanément la politique de «revendications» — c’est-à-dire de mendicité — pour aboutir à l’action directe et à la contestation générale de la société. Son échec réside dans le fait qu’il n’a été qu’un mouvement de chômeurs ; une fois parvenu à son point culminant, l’établissement d’une base solide et exemplaire, pourquoi n’a-t-il pas su tout faire pour se généraliser ? [«Le mouvement des chômeurs n’a pas tourné à la révolte générale : pour le psychologue Christophe Dejours (…), voilà ce qui en constitue la vraie surprise.» Citation du «mystère de la société folle», interview publiée dans Les Inrockuptibles, où ledit «psychiatre, psychanalyste» se prosterne devant l’impé-nétrabilité du mystère du psychisme des êtres humains, toujours si étonnamment prompts au masochisme…]

Il est légitime de penser qu’à Jussieu tout au moins, les chômeurs ont été éblouis par l’importance, qu’on ne saurait de bonne foi remettre en cause, de leur propre regroupement en une assemblée démocratique qui est parvenue à coordonner les actions d’individus divers — éblouis au point de contempler cette assemblée comme un monument impérissable effaçant par sa splendeur la totalité du monde environnant. Dès lors, leur principale préoccupation a été de la faire durer ; les chômeurs avaient par ailleurs toutes les raisons personnelles, aisément compréhensibles, de préférer l’ambiance, les actions et les discours de l’assemblée à l’isolement organisé et à la propagande stakhanoviste omniprésente. Ils se sont donc placés dans une optique strictement défensive, et ont construit autour de l’assemblée une muraille qui visait à l’isoler du monde extérieur — la police se contentant de faire le siège de cette forteresse et de réprimer les sorties les plus hardies. Les textes émanant de Jussieu, qui étaient pour la plupart destinés à la diffusion hors de l’assemblée, ramènent toute possibilité d’action à l’intérieur de celle-ci, par l’invocation rituelle à la rejoindre ; en effet, ceux qui ne se terminent pas par cette invocation n’appellent à rien, se contentant de dénoncer abstraitement tout ou d’échafauder les plus extravagantes théories.

Enfin, ce serait faire preuve d’une inconséquente naïveté que de négliger a priori — au sein du contexte indéniable, et même officiellement admis, de surveillance générale de la population et de prévention de toute lutte sociale — l’hypothèse «paranoïaque» d’un sabotage délibéré de la réflexion stratégique dans le sens d’un repli de l’assemblée sur elle-même, mené par un ou plusieurs provocateur(s) décidé(s) à interdire tout débat concret en s’appropriant privativement le vocabulaire radical, et à le censurer en le déclarant définitivement périmé. Un texte, diffusé à Jussieu, qui dénonce un tel procédé, le décrit ainsi : «exemple : il ne faut plus dire “mobiliser” (…), car cela évoque la vie militaire» [Jean-François Raguet, «Études sur le “cul plombé”, structure et liberté de l’AG Jussieu des chômeurs», Paris, 20 février 1998, p. 4. Voir aussi «Dits et contredits à propos du travail salarié…», op. cit. : «Il est vivement répliqué que ces mots de “réformiste” et de “révolutionnaire” sont inappropriés et ridicules, qu’ils ont traîné partout, et qu’ils évoquent aujourd’hui des cadavres.» (Le Lundi au soleil, op. cit., p. 102).], et en rend responsable une idéologie moderniste «néo-situ-baba-cool» erronée mais sincère. Ce procédé d’appauvrissement du vocabulaire est un des principes de la novlangue, et il est lié à la police de la pensée : présente alors directement au sein de l’assemblée, ou seulement indirectement, par l’implantation préventive d’une telle volonté de censure dans les milieux radicaux — implantation évidemment facilitée par le fliquage généralisé de la pensée —, elle a su parasiter les débats pratiques en imposant sa terminologie. Cette interprétation ne contredit bien sûr en rien le fait que l’assemblée de Jussieu se soit emmurée vivante en conséquence de sa propre stagnation. Elle n’a pas pour but de désigner quiconque, car seule l’étude d’archives auxquelles nous n’avons pas accès pourrait nous l’autoriser, mais elle a pour ambition de pointer l’existence effective d’individus rétribués pour semer la confusion dans les discussions non contrôlées par les habituels chiens de garde, et qui sont d’autant plus nuisibles à tout mouvement social que leur vérité officielle est de ne pas exister. Il s’agit à présent d’ouvrir et de maintenir le nécessaire débat sur les conditions à réunir en vue de cerner et d’analyser l’action de sape systématiquement mise en œuvre au sein des groupes contestataires les plus combatifs, et de la contrer. C’est là une question pratique centrale dont nul ne peut nier l’actualité brûlante.


«Je me contente de poser des principes, d’indiquer les développements, et d’effleurer les résultats : car, en ne disant pas tout, on est sûr d’être tout lu : donnons à penser, et non pas à bâiller.»
Anacharsis Cloots, L’Orateur du genre humain.



Annexe
Appel des chômeurs, précaires et de leurs camarades pour la continuation et l’extension du mouvement
Il y a encore des gens aujourd’hui pour ignorer, ou feindre d’ignorer, ce que signifie la misère de la vie quotidienne dans toute son étendue.
Le problème du chômage dans sa formulation présente, est aussi bien celui du travail et plus encore celui de l’emploi de la vie même. C’est par là que notre lutte en vient à concerner chacun.
Parce que l’écart entre ce que certains s’autorisent à exiger de nous (par la force il faut bien le dire) et ce que nous sommes prêts à supporter n’a cessé de s’accroître, nous sommes parvenus à un point de rupture.
Un mouvement social conscient et réaliste ne peut guère se contenter de revendiquer ; ce serait laisser entendre que ceux à qui l’on s’adresse peuvent nous indemniser pour tout ce qu’ils nous prennent.
Ce qui est en jeu, c’est la réappropriation de tous nos moyens, en commençant par être maître du moyen d’expression de notre lutte. En Assemblée générale, nous ne tolérons la présence d’aucun journaliste.
Le chômage n’est pas le contraire du travail. C’est un moment du travail.
Nous savons quel profit le capitalisme tire de l’ampleur du chômage comme menace permanente pesant sur chaque travailleur.
Croire que le chômage est le grand méchant loup, c’est sous-estimer les instruments de pression dont le capitalisme est capable de se doter. Quand bien même il serait capable d’abolir le chômage, ce ne serait que pour se maintenir.
Mais la meilleure façon d’abolir le chômage, c’est d’abolir le travail et l’argent qui lui sont associés.
Supprimer le travail en le transformant en une activité uti

Publié dans Chômeurs - précaires

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