Brèves rencontres

Publié le par la Rédaction


Il y a comme un embarras. On veut être là avec les grévistes, être solidaires, dire qu’on est pas dupe, qu’il n’y a pas que des usagers-en-colère-avec-le-sentiment-d’être-pris-en-otage. Alors des gens passent sur les piquets, et pas simplement pour ramener leur soupe même pas comestible (le dernier tract crypto-gauchiste, la bonne parole façon LO ou LCR). L’envie peut-être de participer ou de s’organiser ensemble, relayer la lutte et la parole des grévistes, amener à grailler sur les piquets, ou monter une cuisine sur place comme à Caterpillar à Grenoble en mars 2009, trouver du fric pour alimenter les caisses de soutien aux traminots poursuivis, participer aux manifs sauvages et aux actions…

Mais il y a quand même des moments de malaise. «Pourquoi vous êtes là ?» Les jeunes à capuche ou à dreads se font un peu embrouiller, il y a de la suspicion. Les flics, en prime, mettent en garde contre les «casseurs et autres anarchistes infiltrés». Certains syndiqués regardent d’un mauvais œil ceux qui risqueraient de faire déraper le mouvement, le rendre instable ou contagieux.

«Pourquoi vous êtes là ?» On peut répondre sur deux plans. Parce qu’on est en lutte aussi : à la fac, dans la vie, sur d’autres boîtes, en intérim (là où justement il n’y a pas d’organisation collective suffisante pour vivre les beaux moments des piquets ou des manifs, quand les petits chefs sont mis à l’amende…). Certain-es tenteront peut-être : parce qu’on est en révolte, parce qu’on sent bien que chaque lutte peut desserrer l’étreinte, inverser le rapport de force localement et un peu plus largement, parce qu’il faut que ça communique, qu’une puissance politique migre et trace d’autres voies que les circuits de l’exploitation (école - taf merdique - pôle emploi - taf merdique, etc.)… Ces bonnes raisons on a l’impression qu’elles étaient plus faciles à dire, plus partageables quand tout le monde voyait en gros ce que voulait dire «la classe ouvrière», «les travailleurs», «la révolution» ou «le Parti». Mais on n’en est plus là. Alors il faut répondre sur un autre plan et ne plus se vautrer dans ce qui ne sont désormais que de grossières caricatures qui masquent nos réalités.

1910, soupe communiste à Rouen
lors d’une grève des terrassiers

«Pourquoi vous êtes là ?» Pour faire à manger, pour faire un journal de liaison entre les luttes, faire de l’affichage ou des bombages ensemble… Ça fait un ancrage matériel, un apport réel qui donne l’occasion de passer du temps ensemble, pour discuter de toutes les belles raisons exposées plus haut, pour s’engueuler sur la fraude, pour se raconter d’où on part et tout ce qu’on a gagné, et même parler de la suite, pourquoi pas.

Aller à la rencontre d’une lutte, de personnes en lutte, suppose de ne pas oublier sur le chemin qu’on débarque dans un univers où certains enjeux nous échappent. Les moments de lutte, de mouvement, sont l’occasion de nouveaux agencements, de nouveaux rapports, c’est d’ailleurs ce qui dote chaque lutte d’une force qui lui est propre. Pour entrer en résonance avec cette force, il faut être subtil, ce qui ne signifie pas être fin stratège, mais être attentif à ce qu’on dégage et à la manière de communiquer ce qu’on est sans rompre un échange possible. Car la rencontre peut être avortée si on reste cloitré dans son identité, si on arrive en brandissant fièrement sa caricature, son identité d’étudiant radical, de vieil anarchiste ou de jeune marxiste-léniniste. Une rencontre, c’est justement ce qui est susceptible de nous modifier, de nous transformer. Il y a donc un enjeu à venir en étant prêt à être autre chose que la catégorie dans laquelle on s’enferme si facilement. Et les grévistes ne s’y trompent pas : ils enverront balader beaucoup plus facilement des gens qu’ils suspectent de venir pour «récupérer leur mouvement», recruter et déverser de la propagande que des gens qui prendront leur lutte au sérieux en essayant de la renforcer.

Pour autant, on n’est pas rien ni personne et se faire aimer de tous n’a jamais été un mot d’ordre, pas question de mettre de l’eau dans son vin ou de jouer les hypocrites pour que ça ait l’air de mieux se passer. Il faut assumer ce dont on est porteur politiquement, ça passe par accepter la tension qui existe entre assumer des positions politiques fortes et le faire finement en évitant les symboles grossiers ; il y a donc un enjeu à réinventer un langage pour dire notre existence politique (le souvenir des luttes…) avec nos mots à nous. On parle pas de se compromettre, mais de s’ajuster, et de le faire avec d’autres personnes qui elles aussi s’attaquent au cours normal des choses. Ce travail politique, c’est celui d’une rencontre possible, celui des identités politiques, des caricatures qui nous collent à la peau, des clichés dans lesquels on tombe parfois, d’une révolte qui se débat pour ne pas sombrer dans de petites boîtes qu’on aura vite fait de mettre au placard.

1907, soupe communiste à Nantes, grève des dockers

Parmi ces possibles, se pose aussi la question des syndicats et de notre rapport à eux. Certes les syndicats brident la plupart du temps les luttes et les mouvements, on connaît l’histoire. Mais considérer les syndicalistes a priori comme des connards, c’est passer à côté de quelque chose. C’est s’imaginer qu’un syndicaliste n’est que ça, qu’il le porte dans tout ce qu’il fait, dans tous ses choix. Ça fige une fois encore les identités. Et c’est certainement pas en dénonçant les «syndicalistes-flics» qu’on contribue à ce qu’ils soient autre chose. Car ce qui importe, ce sont les déplacements qui peuvent s’opérer derrière les étiquettes syndicales : comment des syndicalistes, en situation (de lutte exacerbée, face à une direction très hostile) embrayent sur des pratiques radicales qui dépassent celles du syndicalisme classique (blocage des flux de l’économie, assumer devant les «usagers» de bloquer la vie normale, s’affronter aux policiers et aux vigiles, etc.). La rencontre est possible et probable si on s’ouvre et si on ne se complait pas avec facilité dans la gestuelle de la radicalité, si on s’agence avec les déplacements identitaires que la lutte produit, chez les gens en lutte et chez les syndicalistes, qui peuvent devenir tout autre chose que ce qu’on croit savoir d’eux.

Faire une rencontre suppose aussi de pas débarquer à vide. Il faut être porteur de quelque chose : d’une position, de questions, même si elles sont difficiles à formuler et que ça fait un peu bégayer, même si ça force à réfléchir (c’est pas en tant que précaires ou étudiants ou lycéens qu’on débarque mais bien parce qu’on voit ou on pressent un rapport politique entre des luttes, des points de résistance, un rapport qui reste largement à définir) ; porteur de présents, d’une organisation matérielle pour la lutte, de quoi renforcer les différents foyers. Plus simplement croiser les gens, mais imaginer déjà comment s’organiser avec.

Outrage no 7, automne 2009
Incendiaire, gratuit, sur Lyon et ses environs.

Publié dans Colère ouvrière

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