Berlin : Tentatives de criminalisation des librairies politiques

Publié le par la Rédaction

Communiqué concernant la vague de perquisitions dans les librairies politiques et infokiosques à Berlin

 

Le 26 octobre 2010, des policiers du LKA Berlin [comparable à la police judiciaire en France, organisé au niveau des Länders en Allemagne (LKA) et ensuite au niveau fédéral (BKA)] se sont pointés dans les librairies oh21 et Schwarze Risse ainsi que dans l’infokiosque M99. Ils ont perquisitionnés ces espaces en cherchant des exemplaires du journal Interim [Publié depuis 1988, le journal Interim est un espace important de communication et de débat interne aux milieux autonomes allemands. Le comité de rédaction travaille de manière clandestine et peut changer selon les numéros. Le journal publie de nombreux textes et communiqués de différents groupes autonomes, permettant ainsi la confrontation de points de vue divergents, l’élaboration collective de débats et d’argumentaires politiques dans la continuité.]. Dans la librairie Schwarze Risse aux Meringhof, la police voulait également engager une deuxième procédure relative aux affiches appelant à participer à la campagne Castor Schottern contre le transport de déchets nucléaires [Le weekend du 6/7 novembre des déchets nucléaires ont été transportés depuis La Hague (F) au centre de stockage à Gorleben (D). Parmi d’autres initiatives de protestation, cette campagne appelait à s’organiser pour enlever massivement les cailloux (Schotter) sous les voies ferrées afin que le train ne puisse passer. Pour plus d’infos (allemand et anglais) : www.castor-schottern.org/ ]. Dans un premier temps, le parquet n’a pas donné suite à cette requête de délivrer un deuxième mandat de perquisition. Il a toutefois demandé aux policiers de prendre en photo les affiches en question.

 

Ce n’est pas la première fois que la Justice entre par la force et mène des perquisitions dans des librairies et espaces politiques. L’année passée rien qu’à Berlin, les deux librairies Schwarze Risse ont été perquisitionnées six fois, l’infokiosque M99 cinq fois, la librairie oh21 quatre fois et l’infokiosque de l’Antifa [Le terme Antifa désigne des groupes, réseaux et initiatives politiques radicales affichant l’antifascisme comme objectif politique. Le terme est utilisé dans cette acceptation en Allemagne depuis les années 1980. ] Fusion/Red Stuff deux fois. La plupart du temps, ces rafles concernaient des journaux incriminés. À chaque fois, elles étaient justifiées par l’article 130a du code pénal «incitation à des délits» et l’article 40 de la législation sur les armes (armes interdites et l’interdiction de fabriquer ou d’inciter à la fabrication de ces armes).

 

Ce qui est nouveau concernant ces mandats de perquisition est que les gérants des librairies et infokiosques en question se retrouvent dans la position d’inculpés. Le parquet affirme que les inculpés auraient eux-mêmes déposé les exemplaires d’Interim tout en connaissant le contenu. Ainsi, les procédures pour «incitation à des délits» et «infractions contre la législation sur les armes» sont engagés maintenant à l’encontre des libraires ou autres gérant.e.s de magasins, dans le but de les rendre responsables pour le contenu des écrits qu’illes diffusent. Par cette démarche, le parquet cherche à modifier les jurisprudences en vigueur jusqu’à présent, qui supposaient que les libraires n’ont que trop peu de possibilités de contrôle afin de juger de la légalité des contenus des livres et journaux diffusés dans leurs magasins.

 

Tout comme l’article 130a ne punit pas un acte concret mais rend punissable la simple «incitation» à un tel, le parquet essaie maintenant par cette initiative politique de prendre la simple présence de certains écrits comme preuve pour l’accord des libraires avec les contenus afin de criminaliser ces dernièr.e.s. Une situation où les libraires et les lectrices et lecteurs ne savent pas si le journal politique qu’illes tiennent dans leurs mains sera criminalisé le lendemain (et elles et eux en même temps) vise concrètement la déstabilisation et l’intimidation. En 1987, lors de la ré-introduction de l’article 130a dans le code pénal, le journaliste Oliver Tolmein commentait : «C’est ainsi que l’on organise l’auto-censure.»

 

Pour le parquet, l’enjeu ne réside pas seulement dans une condamnation en Justice. Il reste incertain si son montage peut aboutir devant un tribunal. Tout comme l’article 129a (juridiction antiterroriste), l’article 130a est ce qu’on appelle un article d’enquête dont l’objectif réside entre autres à autoriser le parquet à perquisitionner des magasins, ordinateurs, logements etc.

 

Il ne s’agit pas tant de faire disparaître certaines publications, mais plutôt de dissuader. Dans de nombreux lieux, où les publications visées pouvaient être diffusées, la police ne s’est pas pointé. Les librairies sont cependant des lieux de croisements pour un public plus large, des mouvances politiques radicales et des cultures subversives. C’est en cela qu’elles intéressent les organes étatiques. Elles sont attaquées afin de créer des peurs d’entrer en contact avec ces milieux politiques. L’effet d’intimidation des perquisitions est d’autant plus fort si leurs raisons sont dérisoires — et chaque fois qu’il n’y ait pas de réaction publique les renforce encore. Pour les librairies, les perquisitions représentent des frais élevés et du travail. Nous pensons que cette pression contre les librairies cherche à en faire une sorte de commission de censure en amont pour les publications émanant des milieux politiques.

 

Les journaux qui ont été saisis avaient publié entre autres des fiches pratiques pour la confection d’un cocktail molotov, d’un engin incendiaire et un communiqué concernant l’attaque d’un distributeur de billets. La police et la Justice prétendent agir contre des incitations à la violence de ce type. C’est pourtant de manière très sélective que la «violence» est poursuivie. L’État n’intervient aucunement quand les médias bourgeois ou un fonctionnaire bourgeois tel que Thilo Sarrazin incite la société à des violences en attisant le chauvinisme, le racisme et la haine sociale [Dans son livre-pamphlet Deutschland schafft sich ab (L’Allemagne court à sa perte), publié à la rentrée 2010, Thilo Sarrazin, membre du parti social-démocrate, défend des thèses racistes, islamophobes et antisémites. Il s’épanche notamment sur les immigré.e.s musulman.e.s qui, selon lui, coûteraient plus cher en prestations sociales que ce qu’illes ont apporté à l’économie allemande. Il prétend que la société deviendrait «de plus en plus bête» en raison du taux de natalité élevé chez les immigrées. Il assure en outre que «Tous les juifs partagent un gène particulier, les Basques ont des gènes particuliers qui diffèrent des autres». Son livre a été réédité plusieurs fois dans quelques mois à peine, tellement il s’est vendu vite. De nombreux sondages, pages de commentaires et blogues semblent indiquer qu’une large partie de la population n’est pas en désaccord avec ces affirmations. Certains présentent M. Sarrazin même comme un personnage qui ose enfin dire ce qui est. Une partie de la classe politique s’est distanciée tout d’abord surtout des affirmations antisémites et il a dû quitter le directoire de la Banque fédérale. En voyant le succès du livre, un certain nombre de personnages politiques ont cependant modéré leurs critiques et ont repris certaines de ces thèses dans l’actuel débat sur l’intégration des immigrés à l’horizon duquel se dessinent de nouvelles mesures sélectives et répressives contre les populations immigrées. Il est par exemple question de permettre aux jeunes dont la famille est expulsée de rester en Allemagne à condition qu’illes aient des bonnes notes à l’école.].

 

Si des propos sont compris et poursuivis pour «incitation à des délits» ou «incitation à la haine» dépend de moins en moins de leur contenu mais plutôt du contexte dans lequel ils sont émis. La société contemporaine apprécie les discours ou écrits révolutionnaires tant qu’ils sont limités aux pages culturelles, aux salles de théâtre ou de conférence. La critique radicale est permise dans les espaces ou personne n’entend sérieusement abolir ces conditions. Dans les espaces où les mots et les voix peuvent se transformer en forces organisées, la répression ne manque pas de se pointer. Les librairies politiques diffusent des livres, brochures et tracts qui analysent et critiquent la situation politique et proposent des options d’action — avec des points de vue différents, mais toujours avec l’objectif de changer radicalement l’ordre social. C’est pour cela qu’on cherche à les criminaliser. Toutes les personnes «qui ne sont pas d’accord» devraient se sentir concernées par ces tentatives de criminalisation et «de plus, elles devraient oser exprimer publiquement leur désaccord» (Oliver Tolmein).

 

Nous ne nous laisserons pas intimider et nous n’allons pas nous censurer nous-mêmes !

 

Défendons les médias indépendants et hors de leur contrôle !

 

M99, oh21, Schwarze Risse
Plus d’infos (en allemand) : www.unzensiert-lesen.de 

 

Indymedia Grenoble, 18 novembre 2010.

 


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