Beau comme un air de révolte, comme un vent de liberté

Publié le par la Rédaction

Lettre publique no 2 d'Olivier

depuis la prison de la Santé, 17/18 février 2011

 

Ces quelques réflexions sont celles d'une personne frustrée de ne pouvoir, pour le moment, exprimer sa colère que de façon limitée. Limitée par des murs, des barreaux et des gardiens. Limitée par l'impossibilité relative de pouvoir partager cette colère avec d'autres personnes détenus. Limitée par l'impossibilité de pouvoir entièrement partager cette colère, cette rage, cette révolte, avec des compagnons de route. Des compagnons de route, des amitiés et des complicités forgées non par hasard, mais par l'heureuse rencontre entre des individus portant des désirs communs, une volonté commune, celle de lutter de toutes nos forces afin de nous libérer de toute tutelle et de toute autorité. 

 

Une volonté et des désirs, bien plus grands que sauraient l'être la moindre frontière, l'idéologie morbide d'un magistrat, l'opportunisme de chaque politicien, la sale fonction étatique. Une volonté et des désirs qui se manifestent le plus souvent sans avertissement, sans négociation avec ceux qui ont décidé de dédier leurs vies à la contrainte et à la répression des désirs. Une volonté et des désirs que ne sauraient satisfaire aucune religion ; qu'aucune frontière ne saurait séparer, qu'aucune prison ne saurait étouffer totalement, qu'aucune marchandise ne pourrait remplacer. Auxquelles aucune répression ne saurait nous faire renoncer.

 

Le capitalisme et l'État nous vendent et nous imposent des mensonges. Parmi ceux-ci, le mensonge selon lequel aujourd'hui, il ne resterait rien en dehors de la marchandise et de sa tristesse, de la politique et de sa misère, du travail et de son asservissement, du fric et de sa domination. Rien, en dehors de sourires forcés pour effacer la douleur de l'exploitation, et des paradis imaginaires pour nous consoler de cette vie privée de joie. Rien, en dehors de la communauté nationale, ethnique ou religieuse, et de leur commune oppression de l'individu.

 

Tunisie, Égypte, Algérie, Libye, Bahreïn, Yémen… La vitrine de ce monde craque de partout, sous les coups de la réalité, une réalité qui fait voler en éclats l'idéologie de «meilleur des mondes possible». France, Angleterre, Italie et dans bien d'autres régions du monde, les «démocraties avancés» ont bien du mal à réaliser leur vieux rêve de paix sociale perpétuelle et de soumission durable.

 

Cette rapidité avec laquelle la rage se transforme en révolte sociale, et se diffuse d'une ville, d'une région, d'un pays à l'autre, est présentée comme un fait inédit, sans précédent dans l'histoire, qui serait dû à un phénomène particulier et provisoire, la crise économique. Une crise qui bien sûr devra se terminer un jour ou l'autre, entraînant avec elle la fin des troubles et la reprise des affaires, le retour à l'ordre. Un mensonge de plus.

 

Certes la domination est multi-séculaire, elle a su s'adapter, évoluer, résister à de multiples mouvements de résistance et de refus, jusqu'à parvenir à ses formes actuelles. Mais cette apparence de continuité n'a jamais pu faire oublier que la paix sociale est une fable, et qu'aujourd'hui comme hier, des milliers et des milliers de personnes ne se résignent pas aux conditions de survie qui leur sont imposées, s'acharnant au contraire à prendre leur vie à pleines mains dans la perspective d'une libération radicale des relations humaines.

 

Comme nous avons pu le voir en ce début d'année, lorsque toutes les médiations (concessions salariales, négociations politiques et syndicales) font défaut, il ne reste guère qu'un déploiement militaire et une répression sanglante pour étouffer la révolte. Mais nous avons vu également que cette solution ultime ne suffisait pas à éteindre pour de bon l'incendie, même si le «bilan» est très lourd pour les insurgés.

 

Au-delà de ce que ces derniers peuvent «obtenir» par ces révoltes, autrement dit la petite liste des «acquis» présentés par les médias (droits politiques, augmentations éventuelles de salaire, «libération» de la presse et élections), au-delà de cette prétendue «révolution» qui constituerait une transition entre dictature et démocratie, nous retenons surtout le contenu même de l'insurrection en cours. Ses actes, ses cibles dûment choisies parmi les institutions du pouvoir (prisons, sièges de partis politiques, commissariats, banques et commerces, bâtiments administratifs divers), la force conjuguée de son imprévisibilité (à l'inverse des points de fixation rituels comme la place Al Tahrir au Caire) et de sa violente détermination, sa capacité à interrompre pour un moment la normalité du travail, de l'économie et de la résignation ; sa capacité à se diffuser, à encourager chacun, homme ou femme, à laisser de côté son rôle social pour se jeter avec rage et joie dans la bataille ; sa capacité à répandre un grand souffle d'espoir, et à faire chier dans leurs frocs les puissants d'ici et d'ailleurs, eux qui craignent que la révolte n'aille plus vite que les porte-conteneurs de marchandises.

 

Évidemment, la révolte en elle-même n'est pas exempte de contradictions et de limites : on peut voir souvent des groupes de manifestants et d'insurgés composés uniquement d'hommes, les femmes restant à l'arrière plan, ou n'apparaissant que de manière pacifique et symbolique. On peut voir également des drapeaux nationaux brandis en même temps que les symboles même de l'État se font attaquer. On peut voir quelques bouffons politiciens et religieux mettre tout leur opportunisme de charognards dans leur course aux places vacantes du pouvoir, sachant utiliser les affrontements pour mettre la pression sur les dirigeants en place, et condamner ouvertement la révolte lorsque celle-ci les dépasse et porte des rêves dont ils ne voudront jamais entendre parler. On peut voir des militaires refusant de tirer dans le tas — à de trop rares moments — mais qui demain, assumeront sans grand doute leur mission de maintien du tout nouvel ordre plus ou moins démocratique. On peut voir plusieurs centaines de détenus, ayant réussi à se faire la malle, revenir d'eux-mêmes en prison à l'appel de l'État.

 

Malgré toutes ces limites, la révolte actuelle ne s'éteint pas comme un petit feu de paille. Les prisons commencent à cramer en Libye (Tripoli et Benghazi) et nul doute que les images des soulèvements inspirent aujourd'hui nombre d'enragés, et resteront un bon moment dans les esprits, nous donnant courage et inspiration pour mettre notre colère en action.

 

Reste donc à chacun-ne d'y mettre un peu, beaucoup, passionnément, du sien, jeter de l'essence sur le feu et cracher à la face du pouvoir.

 

Pour l'insurrection, pour la liberté.

 

Olivier 
Indymedia Nantes, 1er mars.

 


Publié dans Internationalisme

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solidarité 02/03/2011 17:17


Dans la nuit du 12 au 13 janvier à Paris, Dan, Olivier et Camille se sont fait arrêter à Belleville pour des tags « Algérie – Tunisie / Insurrection », « Vive l’anarchie »… Après un début de garde
à vue dans le commissariat du XXe arrondissement, les flics de la crim du 36 quai des orfèvres se sont emparés de l’affaire et les ont transférés dans leurs locaux. Ils ont ensuite été déférés au
parquet et après un passage devant le juge d’instruction et le juge des libertés et de la détention, ils ont été envoyés en prison. Depuis, Camille est sous contrôle judiciaire, Dan et Olivier sont
à la prison de La Santé ....