Aux acteurs de la Fête Libre

Publié le par la Rédaction

Communiqué des Sound Systems

ayant participé à la Ravolt du 31/12/2010

 

Aux acteurs de la Fête Libre,

 

Bien que rechignant sur le côté institutionnel de la date, nous avons remarqué une faille dans les capacités répressives de l'État lors du réveillon du nouvel an. Depuis 2007 nous avons donc utilisé cette date afin de démontrer le possible contournement des lois sécuritaires censées nous contrôler et afin d'offrir un évènement de contre-culture, non marchand et ouvert à tous.

 

Par ces actions de désobéissance festive, nous entendons offrir une opposition radicale à la marchandisation de l'art et aux schémas de culture de masse, et par extension à toutes formes et systèmes de domination et de discrimination. Nous opposons à la logique répressive, une attitude de confrontation festive, puisque nous ne pensons pas que le lobbyisme ou la collaboration puissent avoir un impact majeur sur des gouvernements démagogues et antidémocratiques, pour lesquels le maintien au pouvoir est le seul facteur réel déterminant leur politique. L'histoire des luttes sociales ayant clairement démontré que nous n'aurons que ce que nous saurons prendre !

 

Nous avions décidé cette année de poser notre attentat festif dans des carrières, à la fois pour le côté magique des lieux et pour la température constante si appréciable en cette saison. Également pour des raisons tactiques, toute intervention policière en ces lieux étant théoriquement interdite. Cela impliquait évidemment des contraintes logistiques dont nous étions parfaitement conscients.

 

Le premier risque étant celui d'effondrement de la voute en raison des vibrations sonores

 

Nous avons constitué une équipe de cataphiles, géomètres, tailleurs de pierres ou travailleurs en carrière qui a passé des semaines entières à repérer le meilleur endroit. Pour cela nous nous sommes procuré les différents relevés topographiques des lieux suffisamment grands pour accueillir plusieurs milliers de personnes (dont certains sont censés être classés secret-défense).

 

Nous avons finalement choisi l'ancien QG de l'OTAN à Mesnil-le-Roi dont les murs avaient été renforcés dans l'optique d'un bombardement atomique ! Ce n'est pas la première fête en carrière que nous organisons et ce site est sans l'ombre d'un doute l'un des plus fiable d'Europe. De plus l'idée d'exorciser ce lieu, où des milliers de personnes ont passé des années à prévoir la destruction totale de tout opposant à la domination occidentale, faisait directement référence à nos idéaux et à certaines de nos actions passées (Teknival dans l'ancienne base de l'OTAN à Baden-Baden en 2006, Contre-sommet de l'OTAN à Strasbourg en 2009…).

 

Nous savions qu'en étant à 10 km des portes de la capitale, en plein centre de la banlieue bourgeoise parisienne, le risque de répression s'en trouvait augmenté. Toutefois cette carrière était la seule à même de garantir la sécurité des participants sur un évènement de cette ampleur. De plus cela nous permettait d'adresser un message clair aux autorités en prouvant que même leurs zones les plus surveillées ne sont pas hors de notre portée !

 

Le deuxième risque étant l'aération, avec plusieurs milliers de personnes dans des grottes à proximité des groupes électrogènes

 

Pour cela nous avons choisi de dispatcher largement les sons avec deux façades près de l'entrée devant sortir leurs groupes à l'extérieur. Les trois autres beaucoup plus éloignés afin de pouvoir placer leurs groupes sous des puits d'aération. Afin de surveiller les niveaux de gaz nous nous sommes procuré des testeurs CO/CO2 et avons trouvé des personnes dont le métier est justement de faire ce genre de relevés dans les entreprises. Nous avions aussi pensé abattre un des murs bouchant les accès à un fontis (partie à ciel ouvert), afin de créer un courant d'air. Malheureusement c'est sur ce point précis que nous avons échoué. Suite à un malentendu les outils ne sont pas arrivés sur place le soir même et la police nous a ensuite bien évidemment empêché de retourner les chercher.

 

Réquisition du lieu

 

Le 31 au soir, vers 21 heures, légèrement à la bourre mais parfaitement synchronisés, nous arrivons devant la porte qui a été ouverte de l'intérieur la veille. Nous investissons les carrières et après une légère perte de temps en raison d'une mauvaise diffusion interne des plans des lieux la veille, le montage commence.

 

Le lieu est époustouflant de force et de beauté, immense, les façades commencent à se dessiner et les décos fleurissent aux alentours.

 

Une brève tentative policière de pénétrer sur le site est rapidement repoussée et nous barricadons les portes afin d'attendre le public. Nous ne sommes pas inquiets à ce sujet, le schéma de blocage de l'entrée jusqu'à l'arrivée du public en masse se reproduisant régulièrement lors de nos actions festives.

 

Vers 23 heures, alors que le montage est toujours en cours, les coups sur la porte reprennent et nous indiquent que les fêtards ont réussi à repousser le barrage policier. Face au nombre croissant de participants et à la configuration des lieux, le sous-préfet, dans l'impossibilité de l'empêcher, autorise la teuf !

 

Les premières façades commencent à sonner peu avant minuit, les lumières s'allument, la fête commence. Le public est présent en masse, souvent déguisé et conscient de vivre un moment unique. Une fois de plus, nous avons innové en imposant notre vision de la fête dans un lieu inédit et sans que les services de renseignements ne puissent le prévoir à l'avance. Pourtant, depuis plus d'un mois, nous étions constamment harcelés sur nos téléphones, portables ou domiciles. Nul doute que certaines lignes furent également mises sur écoute.

 

Premier signe de montée du gaz, en coordination permanente avec les pompiers

 

Sans outils, impossible de déboucher le puit du fond et de créer un courant d'air avec le fontis. De plus, nous nous apercevons que les groupes à l'entrée ne sont pas assez éloignés et que du coup une partie des gaz sont aspirés à l'intérieur. Pour couronner le tout, la Multison Libre prévue à Vitry n'a pas réussi à se faire, on se retrouve donc avec beaucoup plus de monde que prévu. Du coup, vers 4 heures, si le niveau de gaz au niveau des couloirs et des dance-floors n'a rien d'inquiétant, dans certains culs-de-sacs des poches de gaz commencent à se former. Ces zones sont alors isolées et mises sous surveillance. Inquiets, nous tentons dans un premier temps d'éloigner les groupes de l'entrée en attendant les outils de perçage.

 

C'est à ce moment-là que les pompiers, utilisant les normes de réception de public, plus drastiques que les nôtres qui sont issues du monde de l'entreprise, commencent à s'inquiéter de la concentration de la poche du fond.

 

Côté policier, il y a de plus en plus de participants (la police en comptera près de 5000), et aucune possibilité d'intervenir à l'intérieur. La mise en garde des pompiers tombe donc comme un cadeau du ciel puisqu'elle justifie une évacuation des lieux qu'ils auraient été bien incapables de réaliser eux-mêmes.

 

Pourtant, bien avant que la police ne soit informée des taux, nous avions décidé, avec les pompiers, de couper temporairement les sons afin de garantir la santé du public en attendant que les gens s'aèrent et que nous puissions dégager les aérations pour évacuer les gaz. Cela devenait d'autant plus urgent que trois personnes, ayant passé la majorité de leur soirée dans une poche qui servait d'espace privé à une des façades, se sont sentis mal et ont été prises en charge par les pompiers.

 

Il y a tout de suite eu une bonne entente avec les pompiers à qui nous avons fourni les cartes du lieu avec la localisation précise des sons. Nous les avons d'ailleurs accompagnés toute la nuit lors de leurs missions de reconnaissance et de mesure des gaz. Ils n'étaient pas du tout hostiles à l'idée de faire repartir les deux sons dont on pouvait sortir complètement les groupes électrogènes, à partir du moment où les taux seraient suffisamment redescendus.

 

Malheureusement, malgré toute leur bonne volonté, les pompiers ont également commis des erreurs. Pour accélérer l'évacuation du gaz une grande turbine fut installée à l'entrée mais n'eut pour effet que de repousser les gaz au fond, doublant ainsi leur concentration !

 

Nous sommes pleinement conscients de nos erreurs

 

Il est évident que quatre personnes ont fini à l'hôpital à cause du gaz. C'est de notre faute et cela n'aurait jamais du arriver.

 

Le fait que ces personnes soient des nôtres et aient pu ressortir dans la journée sans séquelles ne diminue en rien nos responsabilités et nous nous excusons auprès du public pour ce risque dont nous n'avons pas assez averti.

 

L'absence des moyens logistiques initialement prévus pour déboucher le puit et le fontis, ainsi qu'une mauvaise communication des dangers auprès du public pendant la fête, sont autant d'erreurs dont nous sommes conscients et qui ne se reproduiront plus. Nous présentons nos excuses aux personnes qui en ont souffert et à l'ensemble des personnes présentes.

 

Toutefois nous regrettons la disparition progressive des organes de Réduction Des Risques lors d'actions autonomes festives de cette ampleur. Si en 2007 et en 2008 le Teknival des Insoumis puis le Revival Teknival avaient pu se faire sans le moindre soutien sanitaire de l'État, c'est en grande partie grâce à la présence des associations de RDR. En cette occasion, les conséquences de ce manque se sont plus que jamais ressentis.

 

L'intervention de secours pour les nuls…

 

De l'autre côté, l'intervention policière a été d'une rare bêtise. Lorsqu'un grand nombre de personnes sont soit-disant exposées à un danger, il s'impose dans la théorie de garantir leur sécurité en permettant une évacuation des lieux la plus fluide possible.

 

Pourtant, alors que les pompiers les avaient informés de la coupure des sons et du fait que le public sortait petit à petit, la police nationale à déployé un dispositif de plus de 300 policiers aux abords. À l'entrée une cinquantaine d'agents de la BAC tentaient d'attraper les fêtards proches de la sortie tandis que deux rangées de policiers en tenue antiémeute formaient un couloir de canalisation. Le résultat était que ces agents formaient un goulot d'étranglement empêchant les gens de sortir, sortie vite découragée par la brutalité de la BAC qui tabassait tout ce qui passait à portée, y compris les jeunes femmes apeurées.

 

Dans les rues adjacentes les 200 autres policiers se chargeaient de réprimer durement les participants en les pourchassant à coup de flash-ball, souvent à tirs tendus et à des distances non réglementaires, et de grenades lacrymogènes, potentiellement mortelles sur des personnes censées être intoxiquées au CO. Enfin, la police a fait usage de Tasers, allant jusqu'à tirer jusqu'à sept reprises sur une même personne à terre, alors que son usage est clairement mortel face à des personnes pouvant avoir pris des produits influant sur le rythme cardiaque.

 

Malgré les nombreuses protestations et demandes des pompiers ce dispositif dangereux et contre-productif à été maintenu jusqu'à la fin.

 

Ce comportement inacceptable a non seulement freiné l'évacuation, de nombreux participants préférant rester à l'intérieur que de sortir «s'aérer» dans les gaz lacrymogènes et les tirs de Flash-ball, elle a aussi, bien évidemment, provoqué des réactions légitimes de colère de la part de certains participants, tout à fait conscients que la police n'a jamais été là pour nous protéger mais bel et bien pour réprimer toute velléité d'insoumission ! Nous apportons donc notre soutien total et inconditionnel aux victimes de la répression !!

 

Un lourd bilan…

 

Si le rapport des pompiers nous attribue trois malaises légers en raison des gaz, en revanche il met en lumière notre réactivité et les initiatives prises pour palier au problème, ainsi que leur propre responsabilité suite à l'installation de la turbine. Il décrit également la mauvaise gestion de la police concernant l'évacuation des personnes. Grâce à ce rapport, les poursuites pour mise en danger de la vie d'autrui ont été écartées par le parquet de Versailles, malgré les pressions du ministère de l'Intérieur et de la scène politique locale.

 

Par contre des milliers de personnes se sont fait bousculer, frapper, insulter, gazer. Des dizaines de personnes ont été blessées par des tirs de Flashball ou de Taser, dont plus d'une dizaine de manière grave. Une jeune fille a été complètement défigurée par deux tirs de flashball au visage et doit subir de lourdes opérations.

 

 

 

 

Sans compter les centaines de personnes obligées de reprendre la route à bord de véhicules sans que les chauffeurs, interrompus en pleine soirée, n'aient eu le temps de se reposer ou même de redescendre de leur ivresse.

 

Nous n'aurons probablement jamais le bilan complet de cette inconscience criminelle mais nous espérons qu'il est le plus bas possible.

Contre les violences policières !

 

Une plainte collective contre les violences policières sera déposée dès que nous aurons trouvé l'avocat le plus compétent possible pour ce type de cas. Les personnes ayant étés victimes de violences ou celles acceptant de témoigner peuvent s'organiser en envoyant un mail.

 

Nettoyage du terrain !

 

De plus nous regrettons fortement de n'avoir pas eu le temps de nettoyer car nous mettons habituellement un point d'honneur à laisser les lieux dans un meilleur état qu'à notre arrivée. Dès le début de la soirée nous avons proposé au propriétaire de revenir un autre jour afin de nettoyer de fond en comble le site. Une autre initiative a émergé au sein de la communauté techno mais a malheureusement avorté : la préfecture s'est engagée auprès des proprios à payer un nettoyage par des boites privés alors que nous préférions grandement le faire nous-mêmes.

 

Le débat qui a suivi cette teuf est vif

 

La teuf est une action politique en elle-même

 

Pour nous la teuf est un acte politique ! C'est une tentative éphémère de sortir de cet ensemble de normes et de jugements moraux qui se fait appeler notre société.

 

C'est, parfois, la démonstration qu'autre-chose est possible, qu'il est possible de se rassembler en grand nombre pour vivre une expérience différente, où le gain financier n'est pas à la base des rapports entre humains.

 

C'est aussi, la preuve que quelle que soit la force de l'appareil législatif et policier mis en place pour le combattre, un mouvement basé sur l'autonomie et l'autogestion peut survivre et se renforcer.

 

Et ça, en ces temps de découragement, où l'on en est venu à entendre qu'il ne faut plus sortir du troupeau de peur de prendre de coups, c'est profondément politique !

 

Tout comme le fait que les policiers puissent impunément, au cours d'une «mission de secours», matraquer ceux qu'ils sont censés secourir fait partie d'une politique opposée à la nôtre.

 

Pas de diktat, notre message est un message de liberté

 

Nous essayons d'avoir un message clair, dans nos textes, sur nos flyers, sur nos infolines. Si vous n'êtes pas d'accord avec nos idéaux et modes d'action nous ne vous imposons rien. Ne venez donc pas nous le reprocher.

 

À ceux qui croient encore que la répression des free à eu besoin de cette soirée pour se mettre en place nous conseillons d'approfondir leurs connaissances (lsq, lopsi2, sdig…).

 

À ceux qui pensent que se coucher devant le ministère leur permettra d'organiser des événements sans prendre de risques. Nous répondons que nous avons longtemps essayé mais que cette voie est une impasse qui conduit à oublier toutes revendications au sujet du mouvement pour se concentrer sur la logistique d'événements sans âme et n'ayant plus qu'un rapport lointain à la teuf comme nous la concevons.

 

À ceux qui ont été blessés par la police, nous les encourageons à se regrouper et à porter plainte afin de faire connaitre l'ampleur des brutalités policières s'étant déroulées ce soir-là. Mais aussi à ne pas renoncer par peur des coups car cela donnerait la victoire à ceux qui les ont frappés. La répression tombe sur ce qui dérange l'ordre établi, nous sommes fiers de déranger l'ordre moral et nulle répression ne pourra jamais stopper l'expression de nos désirs !

 

À ceux qui ont vécu une expérience marquante lors de cette soirée, habitués ou non de nos teufs, nous promettons de ne pas nous soumettre au règne de la répression et de leur offrir prochainement de nouvelles expériences libres et plus à l'image de notre histoire que de cet événement.

 

À tous ceux qui ne désespèrent pas et qui veulent faire survivre un mouvement libre et créateur de zones d'autonomies temporaires, nous les invitons à créer des réseaux affinitaires autour de quelques principes communs et à agir ! À créer des espaces représentant au mieux leurs propres visions de la teuf. En étant pleinement conscients que l'autonomie se prépare et s'assume. Mais que le bonheur à la clef est incomparable…

 

Enfin à nos amis, à tous les participants à nos soirées, ceux qui ont compris qu'ils sont acteurs de la teuf au même niveau que les membres des sound-systems, ceux qui nous soutiennent, qui sont prêts à venir nettoyer le site, et qui sont la raison pour laquelle nous nous investissons autant. Nous vous remercions et savons pouvoir compter sur vous pour la suite.

 

Parfois saisis ! Jamais soumis !

 

22 février 2011.

 


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