Attention ! Trois provocateurs

Publié le par la Rédaction

Aux situationnistes absents de Paris
À des camarades strasbourgeois


Le 15 janvier 1967

La réunion de l’Internationale situationniste tenue à Paris le 15 janvier 1967 a dû constater que des calomnies particulièrement basses ont été lancées en collusion contre Mustapha Khayati par trois membres de l’I.S., dans des buts tactiques, et pour camoufler leurs propres manœuvres.

Les mensonges de Théo Frey, Jean Garnault et Herbert Holl ayant été mis en évidence, ils ont été exclus sur-le-champ, et l’I.S. refusera naturellement tout contact à l’avenir avec quiconque se compromettrait avec eux.

Pour l’I.S. : Bernstein, Debord,
Khayati, Nicholson-Smith, Viénet.


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Attention ! Trois provocateurs

Depuis que l’I.S. développe la théorie de la cohérence, comme exigence de toute organisation révolutionnaire maintenant, nous avons également soulevé les problèmes d’une idéologie de la cohérence qui serait à craindre par là même, dès que des gens croiraient pouvoir se rallier à un tel drapeau tout en conservant diverses contradictions entre l’affirmation théorique et la pratique. Dans la mesure où, même dans l’I.S., certains devenaient suspects d’une dissociation de ce genre, il était clair qu’ils devaient en toute hâte corriger leurs insuffisances, ou bien devenir les porteurs de cette idéologie. Nous avons nettement averti que nous ne tolérerions jamais la formation parmi nous d’une «critique idéologique de l’idéologie». Théo Frey, Jean Garnault et Herbert Holl ont suivi leur pente vers la fausse conscience. La tentative de défense de la fausse conscience dans un milieu défavorable ne pouvait que les conduire rapidement à la falsification consciente et organisée. Nous les avons acculés à se révéler, pour eux-mêmes et pour nous. Et nous les avons aussitôt exclus, détruisant ainsi la première manfestation de cette «idéologie de la cohérence» parmi nous.

Frey, Garnault et Holl ont en accord lancé et soutenu un inepte ramassis d’accusations fabriquées dans le but d’obtenir l’exclusion de Mustapha Khayati. Ils propageaient des rumeurs hostiles, et les démentaient ensuite. Ils affirmaient des faits imaginaires, et protestaient, aussitôt en présence des témoins de ces ragots, qu’ils n’avaient rien dit. Ils niaient des faits constatés, en essayant de discréditer tous ceux qui s’en souvenaient. Une réunion de l’I.S. tenue le 10 janvier a décidé unanimement d’en finir avec cette «crise» par la simple application du principe que tout menteur convaincu serait exclu sur-le-champ. Présents, Frey et Holl n’ont évidemment pas pu refuser ce principe. Dès le 15 janvier, ils ont été sommés de comparaître avec celui qu’ils accusaient, dans une confrontation générale. Frey, Garnault et Holl ont d’abord maintenu toutes leurs assertions et leurs dénégations. En moins de trois heures, ils ont dû entériner l’effondrement pitoyable de leur mensonge solidaire. D’abord par des demi-aveux individuels, puis, pan par pan, reconnaissant le démantèlement de leur falsification. Ils ont dû en venir, ne pouvant plus nier des faits, à les prétendre oubliés par eux. Enfin, ils ont dû tout avouer. C’est alors seulement, se voyant exclus, qu’ils ont révélé — dans l’intention franchement délirante de se disculper — qu’ils avaient formé dans l’I.S. une fraction secrète qui avait nécessité tous les mensonges finalement démasqués. C’est en tant que membres occultes de cette incroyable fraction qu’en décembre un délégué d’une assemblée de l’I.S. (Garnault) présentait à l’arrivée comme inacceptables les conclusions mêmes dont il s’était fait le porteur ; qu’un des signataires d’une lettre collective (Holl) téléphonait aussitôt seul aux destinataires que le texte qu’ils n’avaient pas encore pu lire était une indignité. Après quoi, les deux bons apôtres «justifiaient» leur lâcheté par une autre, en inventant une «menace d’exclusion» qui les aurait paralysés jusqu’aux orteils dans la discussion. Après quoi, ils niaient «radicalement» auprès d’autres avoir jamais parlé d’une possibilité d’exclusion, ni trompé leurs mandants, ni téléphoné. Après quoi, il leur fallait obtenir l’élimination de Khayati parce qu’il était témoin de ces supercheries ; et ils pensaient y parvenir en l’accusant systématiquement d’avoir tout inventé pour leur nuire. Après quoi, tout leur est retombé sur la gueule.

Mais cette fraction secrète était explicitement destinée à renforcer la démocratie et la participation égale de tous au projet situationniste ! Elle devait sauver l’I.S., et au besoin la «dissoudre». D’ailleurs Frey, l’idéologue le plus burlesque dans cet art d’allumer les incendies à l’aide d’un seau d’eau, a introduit sa révélation, consécutive à l’écroulement public de toutes les calomnies qu’il venait de soutenir et couvrir, en prononçant noblement la phrase : «La vérité est révolutionnaire» !

Aucun d’eux n’osait dire, même à cette dernière heure, qu’aucune critique aurait jamais pu être censurée dans l’I.S., au moindre degré. Ils avouaient qu’ils n’avaient rien voulu dire. Alors ? Ils étaient vexés et mécontents de se trouver inférieurs au niveau de la participation réelle dans l’I.S. Mais, d’une part, ils avaient affirmé en rejoignant l’I.S. qu’ils se sentaient capables de cette participation (ce qui impliquait le renforcement de cette capacité par la pratique réelle). D’autre part, les deux moins bornés d’entre eux, après avoir promis le contraire, étaient volontairement restés géographiquement isolés de cette pratique, pour parachever leur «vie étudiante» (en quoi déjà ils constituaient parmi les situationnistes une curieuse exception). Ils en sont donc venus à valoriser l’exigence abstraite d’une participation immédiate totale, contre toutes les réalités de cette I.S. qu’ils admiraient béatement. Ce soupir disgracié vers une reconnaissance abstraite réservée à leur quasi-impuissance devait bien sûr promptement les opposer, en ennemis sournois, à toutes les capacités réelles qu’ils enviaient (ils n’avaient pas la lucidité de celui-ci, le courage de celui-là, ils n’avaient pas écrit le livre de tel autre, ils n’avaient pas baisé la reine de Siam). Ainsi, tous les retards de leur propre développement dans la vie n’étaient pas surmontés, mais cessaient d’être dissimulés. Ceux qui n’osaient pas participer n’osaient pas parler. Ils murmuraient, ils gémissaient entre eux (s’étant sélectionnés sur la base de leur misère partagée, en s’ouvrant réciproquement de leurs secrètes susceptibilités de vierges de comédie). Ainsi donc, ils recomposaient clandestinement une situation hiérarchique parmi nous, pour pouvoir ensuite s’en plaindre. Ces consciences malheureuses invoquaient un au-delà de l’I.S. pour déplorer son absence : ils étaient sûrs que tous les situationnistes sont égaux, mais ils se trouvaient moins égaux que d’autres. Incapables d’assumer jusqu’au bout les exigences de l’I.S., ils s’en sont fabriqué une image absurde destinée à être critiquée — parmi eux, à huis clos —, et donc à leur permettre de s’affirmer magiquement «plus radicaux» ; même au prix de quelques bassesses assez traditionnelles.

Au lendemain de leur exclusion (communiquée le 15 janvier à tous les camarades concernés), Frey, Garnault et Holl ont publié un tract annonçant leur démission ! Il est d’ailleurs évident que tout ce que pourront dire ou écrire des gens qui se connaissent à partir d’une telle base d’action n’a plus aucune importance. Dans ce tract destiné au public, le ton de leurs calomnies et falsifications a naturellement baissé de plusieurs degrés par rapport aux aveux de la veille — encore une fois «oubliés» il faut croire. Ils sont même assez drôles pour écrire qu’il était vain de rechercher «un menteur particulier dans une situation de mensonge général». Aussi bien ne l’avons-nous pas fait : pas plus qu’on n’aurait l’idée de personnaliser une sardine dans sa boîte, on ne s’amuserait à chercher le menteur dans la voyante collusion Frey-Garnault-Holl, malheureuse jusque dans le déploiement concret de ses ruses, alors même qu’un climat de confiance lui en facilitait le début. Il est bien notable que la seule question pratique dont ils se sont vraiment occupés — leur propre conspiration à tous égards inutile —, non seulement était une pratique schizophréniquement opposée à tous leurs «buts idéaux», mais encore était menée avec un irréalisme confondant : ainsi, ils ont bien été dans la forme de leur entreprise ces «purs» idéologues marchant sur la tête, qu’ils étaient déjà par son contenu.

Partout ailleurs, leur texte est en retard non d’un jour mais d’une période, puisque ce qu’ils attaquent post festum dans l’I.S., c’est uniquement l’effet de leur propre présence.

Nous déclarons nettement et définitivement que l’I.S. refusera tout contact ultérieur avec quiconque accepterait désormais de se compromettre dans la fréquentation de ces trois truqueurs, ou d’un seul d’entre eux (c’est déjà le cas d’Édith Frey). En engageant délibérément là-dessus toute la rigueur qui peut nous être reconnue, nous donnons les présents faits comme indiscutables.

Pour servir à l’auto-défense de tous les groupements révolutionnaires où ces gens pourraient vouloir s’infiltrer, nous fournissons les précisions suivantes, aisément vérifiables à l’usage, sur la façon dont ils mentent :

Frey est le plus intelligent. Capable de fragments de raisonnement véridiques, et d’une conviction qui se croirait presque franche dans quelques envolées, pourvu qu’il reste à une distance suffisante du concret. On peut détecter le mensonge en comparant la netteté de ces instants privilégiés aux brumes de l’ensemble, et en lui rappelant les positions incompatibles qu’il a juxtaposées sans gêne. C’est beaucoup plus aisé à dévoiler si l’on peut observer l’incohérence lorsque Frey doit, en plus, couvrir des positions beaucoup plus évidemment intenables sorties à contretemps par ses complices (pour leur qualité, à coup sûr, il n’est pas gâté).

Garnault, quand il ment, est extrêmement maladroit. Il ne peut tromper personne un quart d’heure, pour peu qu’on lui pose quelques questions sans ménagement. Quand il voit que tout ne passe pas bien, il se réfugie dans la dignité blessée, mais d’un air profondément peu convaincant.

Holl ment avec la plus grande froideur (raideur suspecte). Mais c’est aussi le plus bête, le plus embrouillé dans les plus simples affaires quotidiennes. De sorte qu’il soulève obligatoirement le doute dans la moindre confrontation ; non certes par l’embarras de son attitude, mais par l’extrême extravagance des points sur lesquels il peut trouver opportun d’inventer et falsifier.

Le 22 janvier 1967
Pour l’Internationale situationniste : Michèle Bernstein, Guy Debord, Mustapha Khayati, J.-V. Martin, Donald Nicholson-Smith, Raoul Vaneigem, René Viénet.
Supplément à la revue Internationale Situationniste,
B.P. 307-03 - Paris.


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Aux membres de l’I.S.

7 février 67

Je propose comme débat théorique urgent dans plusieurs des prochaines réunions, une définition plus précise de l’«organisation I.S.» (cohérence et participation démocratique en termes concrets).

Si l’exclusion de trois truqueurs ne pose presque aucun problème pratique (ils se condamnent eux-mêmes par leurs propres manifestations), elle semble au contraire imposer une nouvelle clarification théorique : le fait qu’il y ait eu une fraction secrète dans un groupe proclamé «cohérent» doit nous mener à préciser :
1) La cohérence théorico-pratique que nous voulons effectivement, et à quel niveau on doit atteindre la participation démocratique à la gestion de l’ensemble de notre activité ; en rejetant toute exigence d’égalité abstraite fondée sur un perfectionnisme idéologique qui se traduirait en fait par un processus «moralisant» (et jamais clos) de nivellement sur l’impuissance ou l’inexpérience.
2) Quelles gens — dans quelles conditions précises — nous pouvons désormais admettre (en fonction des réponses au premier point). À propos de ceci, nous devons bien voir que la sévérité vers l’extérieur montrée par l’I.S. l’année dernière est partiellement entachée d’arbitraire puisqu’elle couvrait des Frey-Garnault-Holl.
3) Les relations avec des groupes autonomes (en fonction des réponses aux deux premiers points).

Guy


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À un camarade [Double d’une lettre sans la mention du destinataire (peut-être Daniel Guérin ?).]

27 février 67

Cher camarade,

Je répond un peu tardivement à votre lettre du 9 février. La polémique dont vous parlez ne nous oppose guère aux étudiants de Strasbourg, mais précisément à trois ex-participants de l’I.S., auxquels deux membres de l’ancien bureau de l’A.F.G.E.S. ont été assez malavisés pour se joindre [André Schneider et Bruno Vayr-Piova. André Schneider dénoncera peu après, dans le tract Souvenir de la maison des morts, les mensonges dont il fut victime.].

La reconnaissance des individus dans le dialogue inter-subjectif, la transparence de leurs rapports, l’ouverture de leur expéreince, et la domination de leur histoire, toutes valeurs que vous défendez dans votre lettre, sont en effet éminemment souhaitables.

Il reste que tout effort dans ce sens ne se produit pas dans un laboratoire extra-historique, mais malheureusement dans l’entourage pesant du vieux monde, de vieilles habitudes aliénantes plus ou moins bien dominées ou dissimulées. Cet entourage peut regagner des gens jusque dans le milieu même où s’esquisse une affirmation d’une volonté de dépassement de tout ceci (et les gens les plus vulnérables sont sans doute ceux qui n’ont trouvé là que l’occasion d’une telle affirmation abstraite).

Il reste que la découverte, dans quelque groupe que ce soit, d’une ignominie comme le mensonge pratiqué en équipe pour salir et éliminer quelqu’un dont on est en principe solidaire, ne peut qu’être sanctionné par le mépris définitif.

Cordialement,

Guy Debord

Publié dans Debordiana

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peu importe 30/06/2010 12:43


on est jamais seul avec la vérité...