Antiterrorisme aveugle

Publié le par la Rédaction

 

La sentence fera date : lundi, l’Audience nationale, principale instance pénale espagnole, a blanchi sans la moindre ambiguïté les cinq dirigeants et journalistes d’Egunkaria, journal basque accusé d’être la branche médiatique de l’ETA [Lire Le Courrier des 5 avril 2003 et 6 janvier 2010.]. Pour rappel, le juge d’instruction Juan del Olmo [Le même qui fit saisir en 2007 un journal satirique pour «injure à la couronne» (Le Courrier du 26 juillet 2007).], la Garde civile et des associations antiterroristes avaient obtenu en février 2003 la fermeture de l’unique quotidien écrit en euskera (basque), affirmant qu’il était «dirigé» et «financé» par le groupe indépendantiste armé.


Sept ans plus tard, la justice de Madrid fait amende honorable dans un verdict qui tourne même au procès des accusateurs. Les trois juges de l’Audience nationale assurent n’avoir pas trouvé «le plus petit élément de preuve» dans un dossier «inconsistant» qui se contente d’assimiler tout ce qui touche à la culture basque au séparatisme armé. Pour le Tribunal, les cinq inculpations sont d’autant plus «incompréhensibles» que les enquêteurs n’ont recensé aucun article «en faveur du terrorisme ou des terroristes» ni démontré «que la ligne éditoriale avait une orientation politique déterminée»… Ce qui, ajoutent les juges, «ne serait de toute façon pas délictueux». Et de rappeler opportunément qu’un média n’est pas une entreprise quelconque mais bien «le véhicule de droits fondamentaux» citoyens. À cet égard, concluent-ils, la fermeture provisionnelle d’Egunkaria ne disposait d’aucune «couverture constitutionnelle», confirmant la sentence du Tribunal suprême, l’an dernier, dans le cas Egin, autre média basque fermé en 1998.


Avec un courage inédit, les juges vont jusqu’à briser le tabou de la torture dans les prisons espagnoles, donnant crédit aux accusations portées par les journalistes incarcérés… Des sévices jusque-là obstinément niés et sur lesquels la justice espagnole n’a jamais enquêté. Diaphane, le jugement donne paradoxalement autant de motifs de joie que d’inquiétude aux défenseurs des libertés. Si la justice espagnole conserve apparemment quelques garde-fous démocratiques, il n’en demeure pas moins qu’on peut aujourd’hui en Europe ruiner un quotidien en le fermant durant sept ans, marginaliser encore davantage une culture déjà bien affaiblie, incarcérer et maltraiter des journalistes et les livrer à la vindicte populaire sur la base de ce syllogisme douteux : Egunkaria défend la langue basque, l’ETA aussi, par conséquent le journal et l’organisation terroriste ne font qu’un ! Le tout sans provoquer de réel tumulte ou d’indignation en Espagne ni ailleurs. La secousse du verdict passée, il est pourtant douteux que Madrid ose faire le bilan de sa politique antiterroriste qui vise à isoler le groupe armé du reste de la société au besoin par l’intimidation et la criminalisation de tous les indépendantistes. Pas sûr non plus qu’il se trouvera une instance ou un média influent pour poser les questions qui fâchent : pour cinq journalistes relaxés, combien de militants pacifiques croupissent-ils dans les geôles espagnoles ? Combien ont-ils été victimes de torture ? Ou celle-ci : comment espère-t-on convaincre les Basques de rester dans un État espagnol qui bafoue leurs droits fondamentaux ?


Benito Perez - Le Courrier, 14 avril 2010
Quotidien suisse et indépendant.

 

 


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