Algérie : répression à l'occidentale. De la problématique insurrectionnelle en Algérie et en France

Publié le par la Rédaction

 

En Algérie, aujourd'hui, beaucoup de commentateurs petits-bourgeois et des médias dominants considèrent que la Grande Marche du RCD est un «échec» ou «demi-échec» par le peu d'affluence et de combativité des manifestants (entre 5 et 10'000 manifestants ont réussi à percer les barrages de flics et se rassembler à la place du 1er Mai, plus de 1000 à Oran, tandis qu'on signale sans plus de précisions de violents affrontements à Bejaïa), échec D'AUTANT QUE les flics n'ont pas pour autant usé de répressions violentes et spectaculaires comme ce fut le cas en Égypte ou en Tunisie.

 

 

Raisonnement douteux qui ne met pas en avant la véritable problématique dans la contestation révolutionnaire algérienne : la répression est froidement considérée, conçue et déployée comme une «gestion», au même titre que les pays occidentaux. La stratégie répressive est similaire à celle des contre-sommets anticapitalistes, c'est-à-dire préventive par déploiements préventifs : plusieurs dizaines de milliers de flics, dont des milliers en civils, des hélicoptères, des barrages, des contrôles systématiques, des arrestations par centaines (on dénombre plus de 1000 arrestations au moins à Alger même) et strictement préventives, passages à tabac et intimidations-interrogatoires dans les comicos, etc.

 

Ainsi, de l'extérieur, sur la scène spectaculaire médiatique, on note en effet une journée «sans évènement majeur notable», sans «violence notable» de part et d'autre, et qui témoigne bien d'une toute autre violence répressive et redoutable : la gestion préventive et totalitaire de la contestation. Car l'Algérie a un régime puissant, un pouvoir fort, une armée et une police sur-équipées, sur-entraînées, massives et puissantes. Et plus un pouvoir est fort, plus il est permissif : comme les pays occidentaux, l'Algérie ne «dépend» pas de la pression de la rue, comme c'était le cas en Égypte et en Tunisie. Même pas la peine de charger à tout va, de gazer en massacre, et si des tirs de sommation ont eu lieu, il n'y a pas de violence frontale comme cela a pu être le cas en Égypte et en Tunisie.

 

Ce qui ne signifie pas que les manifestants sont moins déterminés ou moins soudés, que la police est moins violente et plus «professionnelle», mais que le pouvoir est bien plus solide et totalitaire, de sorte que des stratégies préventives parviennent à empêcher des rassemblements prévus et officiels. À l'inverse, les grandes émeutes et barricades du milieu de semaine dans les quartiers pauvres, spontanés et auto-organisés ont bien davantage inquiété le régime algérien. Quelque 2 ou 300 chômeurs ont donné beaucoup plus de fil à retordre aux flics que les milliers de manifestants de la Grande Marche. Comment cela est possible ? Car les données et schémas de la guerre sociale sont plus similaires aux nôtres comme en France : les quartiers pauvres deviennent des champs de bataille où les «manifestants» choisissent eux-mêmes le terrain de confrontation, ne vont pas chercher à marcher dans un centre-ville archi-bouclé et quadrillé par 30.000 flics pour donner une vitrine spectaculaire plus forte par rapport à l'outil médiatique dominant et international, mais se battent dans leurs lieux de vie, et non pas pour «défiler», mais en bloquant via des barricades les flux économiques.

 

 

Le processus insurrectionnel est davantage à situer dans les émeutes de milieu de semaine que cette marche représentative voulant défier un peu vainement le colossal appareil répressif. Où, d'ailleurs, l'armée algérienne ne sera jamais considérée comme une possible donne révolutionnaire et de fraternisation. L'Algérie a une histoire de lutte marquée par la guerre civile, et le processus insurrectionnel pourra difficilement prendre sans assumer pleinement cet aspect de guerre civile. Pourtant la misère sociale est tout aussi forte, mais beaucoup moins généralisée et bien davantage graduelle. Il y a une classe moyenne, tiraillée entre sa prolétarisation évidente et sa soif d'embourgeoisement. Comme dans les pays occidentaux, un processus révolutionnaire ne pourra se déclencher réellement que si insurrection populaire et insurrection sociale se coordonnent.

 

Car en France, si le «grand mouvement social des retraites» de l'automne 2010 fut un coup de glaive dans l'eau comparé au CPE, par exemple, c'est bien justement parce que le mouvement social n'a tendu aucune perche aux quartiers populaires. Si la révolte du printemps 2006 fut ce qu'elle a été, comme le mouvement social de l'automne 2007 d'ailleurs, c'est parce que ça pétait soit dans les centres-villes où précaires et certains travailleurs étaient au coude à coude avec les gauchistes-totos, eux-mêmes au coude à coude avec les «banlieusards», sous un même «étendard» de lutte (cas de 2006) ; soit que ça pétait simultanément dans les centres-villes bourgeois (cas de 2007) avec occupations et blocages (d'entreprises, de lycées, de facs, de flux de marchandises, etc.) et dans les quartiers populaires (grandes émeutes dans les banlieues durant le mouvement de l'automne 2007, suite à la mort de deux «jeunes» fauchés en scooter par les flics).

 

Quand ces donnes- là se coordonnent d'elles-mêmes, le pouvoir a peur. C'est pourquoi lors du mouvement de l'automne 2010 dernier, Lyon fut un tel champ de bataille : «jeunes banlieusards», «racailles», «voyous», lycéens, étudiants, anarchistes, autonomes, précaires étaient ensemble dans les affrontements. Ce qui a provoqué l'arrivée du GIPN et des hélicoptères. Car c'est cela qui fait réellement peur au pouvoir d'État et au régime Sarko en particulier en France : la confusion spectaculaire des étiquettes et identités sociales pré-établies en une nouvelle couche de lutte offensive hétérogène et solidaire. Ce qui ne se produit pas par des «mots d'ordre», mais par des pratiques de lutte : affrontements, occupations, blocages, EN PLUS des grèves et manifs pacifiées-syndicales.

 

Le mouvement social s'est radicalisé en automne 2010, ce qui a provoqué la peur et le retournement de veste des pourritures de directions syndicales, parce que la base retrouve enfin sa force offensive dans l'action directe de blocage économique, de sabotage, d'affrontements, qui récrée détermination et solidarité. Cette phase de radicalisation est prometteuse, et permettra à terme, sur le terrain, de nouer des solidarités avec les éléments radicaux, révolutionnaires et totos (qui, comme par hasard, sont traqués et raflés en ce moment un peu partout en France : opérations de rafles à Lille, Lyon, Poitiers, etc.). Avec la donne des banlieues qui est un strict terrain de guerre sociale, cela pourrait créer un ensemble hétérogène débouchant sur une authentique situation insurrectionnelle.

 

Du point de vue auto-organisation, nous avons en revanche beaucoup de retard en France, comparé à l'Allemagne, la Grèce, le Danemark, l'Italie, l'Espagne qui ont des «quartiers rouges» et autogérés, des structures auto-organisées qui consolident la lutte radicale. Mais ça, c'est une autre question…

 

Ce qui pourrait être intéressant en Algérie avec les forces représentatives de contestation, c'est de vouloir réellement occuper la rue, de revenir chaque jour : la répression changerait de visage et serait plus vindicative, pour ne pas avoir à bloquer les trains et faire des barrages sur les routes tous les jours (qui reste une stratégie coûteuse et délicate pour le pouvoir : bloquer ses propres flux de marchandises et de profit pour enrayer la contestation. La stratégie préventive fait que l'économie se ralentit malgré tout, par les forces de répression elles-mêmes). Mais cela ne se fera sans doute pas, car les arrestations en masse et en coulisse seraient dévastatrices… À voir la suite des évènements, à court et long terme.

 

En tout cas, détermination et solidarité

avec les peuples arabes en lutte !

Que souffle le vent de la liberté,

Que se déchaîne la tempête de l'insurrection !

 

guitoto - 12 février 2011.


Publié dans Internationalisme

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