AFP - Quatorze-Juillet

Publié le par la Rédaction

En Seine-Saint-Denis,
les tirs de «mortier» s’invitent au 14-Juillet


C'est un gamin haut comme trois pommes, âgé de 10 ou 11 ans. Il court avec un «mortier» en carton, normalement interdit à la vente pour les mineurs, s'arrête, allume la fusée pyrotechnique. Une gerbe d'étincelles et le pétard explose, avec un bruit assourdissant, à une quarantaine de mètres, après avoir frôlé un immeuble. La petite troupe d'adolescents qui l'entoure lance deux ou trois tirs de mortier en direction des forces de l'ordre positionnées plus loin, sans parvenir à les atteindre. Le passage d'une voiture de police dans la rue derrière eux les interrompt : la dizaine de jeunes, encapuchonnés, gantés, excités, se met à courir derrière la patrouille pour tenter de l'atteindre avec des tirs tendus. Sans succès.

À Tremblay-en-France, Villepinte, Sevran, au cœur de la Seine-Saint-Denis, la veille du 14-Juillet a été rythmé par les explosions de pétards et de fusées, l'odeur des voitures incendiées et des gaz lacrymogènes, même si, globalement, la situation est restée «relativement calme» par rapport aux années précédentes, selon la Direction générale de la police nationale (DGPN) lors d'un premier bilan, mardi 14 juillet, à 6 heures du matin.

Selon la DGPN, le nombre de véhicules incendiés est en légère hausse, 317 contre 297 en 2008, en majorité en Île-de-France (81 en Seine-Saint-Denis). Ce bilan fait état de «peu d'affrontements durs». Sur l'ensemble du territoire, 240 personnes ont été interpellées contre 120 en 2008, 12 policiers ont été blessés, essentiellement des gênes auditives dues aux mortiers.

«Jusqu'à minuit, c'est les tout-petits qui s'amusent et cherchent le contact avec la police, mais en restant assez loin. Après, c'est plus sérieux, c'est des plus grands, des 15-17 ans, qui veulent vraiment s'en prendre aux policiers», explique un médiateur au Tremblay.

Des voitures sont incendiées, par ci, par là. Mais la période n'est plus aux feux de véhicules. Trop banalisés depuis les émeutes de 2005 — même s'ils restent utiles pour toucher des primes d'assurance. Pas assez excitants aux yeux des adolescents — qui recherchent le frisson de l'affrontement direct avec les policiers. La haine de la police est un moteur puissant. Après une interpellation mouvementée, où les policiers, très nerveux, tirent plusieurs coups de Flash-Ball, une vingtaine de jeunes improvisent un «guet-apens» : un incendie de voiture qui oblige les pompiers à intervenir, amenant, avec eux, les policiers pour les protéger.

Leur arrivée est saluée par des tirs de mortier et des jets de projectile. «Ça m'énerve de voir ça. La vie n'est pas facile. Pourquoi ils se la pourrissent encore plus ?», peste Mouss, un grand de la cité, aussi remonté contre les provocations des jeunes que par l'absence de retenue des policiers. «Tout ça, c'est d'abord le signe d'un ennui profond», ajoute Larsen, un rappeur du Tremblay (Le Monde du 9 juillet), ville sous tension depuis des semaines. Des grands frères demandent aux jeunes d'arrêter. Sans effet.

Dans l'excitation, on en profite aussi pour régler des comptes entre quartiers. Au milieu de la nuit, les ennemis jurés de Villepinte et du Tremblay cherchent à en découdre. «Ils sont venus jusqu'au McDo», rigole un ado de Tremblay en parlant des rivaux de la ville voisine. Un McDo considéré par les jeunes du Tremblay comme relevant de leur territoire. «Sur le Coran ! On les a chargés avec les mortiers et ils sont allés se réfugier dans leurs appartements», se réjouit le jeune garçon. Une «victoire» qui appellera des représailles du camp adverse un autre jour.


Dans les quartiers sensibles,
le 14-Juillet est le théâtre d'un rituel violent et ludique


Comme les 31 décembre, avec ses centaines d'incendies de voitures, les 14-Juillet sont devenus des rituels de la violence dans les quartiers sensibles. L'année 2008 avait été marquée par un usage intensif des «mortiers» et autres engins pyrotechniques utilisés contre les forces de l'ordre, qui s'étaient ajoutés aux incendies de voitures (près de 600 comptabilisés en deux jours). Le regain de tension dans les quartiers depuis quelques semaines — illustré par les trois nuits consécutives de violences à Firminy (Loire) après le décès d'un jeune en garde à vue — laisse à nouveau craindre deux soirées difficiles, lundi 13 et mardi 14 juillet, même si le niveau des violences est imprévisible.

Aucune revendication dans ces incidents, devenus traditionnels, sinon le plaisir pour quelques dizaines d'adolescents par quartier de «jouer avec le feu» et d'affronter les policiers sans raisons particulières. «Ceux qui bougent ces nuits-là sont souvent très jeunes — à partir de 11 ou 12 ans. C'est un moment où ils prennent le pouvoir dans la ville, même si ça ne dure pas très longtemps», explique un très bon connaisseur des cités. En conséquence, le ministère de l'Intérieur a prévu une mobilisation importante des forces de l'ordre, notamment à Paris et en banlieue.

L'utilisation des fusées d'artifice témoigne de l'adaptation permanente des jeunes face aux innovations technologiques et aux évolutions des tactiques de maintien de l'ordre en banlieue. Face à des flash-balls qui tirent désormais à 40 mètres, contre 10 auparavant, les mortiers permettent en effet aux émeutiers de s'attaquer aux fonctionnaires tout en restant à distance des balles en caoutchouc. Ces pétards peuvent être achetés facilement sur Internet — douze «bombes» pyrotechniques avec leur mortier en carton pour la mise à feu coûtent une vingtaine d'euros — à condition de joindre une photocopie de carte d'identité d'un majeur complice.

Les adolescents se les procurent aussi, avec la complicité d'adultes, chez des revendeurs en banlieue. Sébastien Pietrasanta, maire (PS) d'Asnières (Hauts-de-Seine) — où les incidents avaient été très intenses en 2008, blessant grièvement un policier — a montré que les jeunes pouvaient contourner les interdictions temporaires de vente édictées par les préfectures. À sa demande, l'un de ses employés est allé tester les arrêtés d'interdiction : «Ces textes se révèlent inefficaces puisqu'un employé de la mairie a réussi, en l'espace d'un après-midi, à se procurer un “stock de munitions”, auprès de commerçants des Hauts-de-Seine, à même de mettre plusieurs vies en danger», dénonce-t-il. Les inquiétudes sont similaires côté police, où l'on signale des tirs récents de mortiers à Saint-Denis, Grigny ou La Courneuve. Le syndicat Alliance vient d'ailleurs de demander leur «interdiction pure et simple».

Sous surveillance

Au-delà du rituel du 14-Juillet, le contexte apparaît particulièrement tendu dans plusieurs villes en raison des rapports toujours conflictuels entre jeunes et forces de l'ordre. Firminy a retrouvé le calme, après trois nuits de violences provoquées par des rumeurs de «bavure» — contredites par deux autopsies —, mais la préfecture de la Loire, par précaution, a prévu de mobiliser des policiers au moins jusqu'au 14 juillet. La ville de Louviers (Eure) reste aussi sous surveillance après des incidents provoqués, samedi 11 juillet, à la suite de la mort d'un conducteur d'une mini-moto lors d'un contrôle routier. Au mois de mai, c'est Amiens qui avait connu des violences, après le décès d'un jeune en moto qui avait pris la fuite devant des policiers.

La situation reste également tendue à Corbeil-Essonnes (Essonne), où les affrontements n'ont pas cessé depuis trois mois. Aux différends récurrents entre jeunes et policiers s'ajoutent la vacance de la municipalité depuis l'annulation de l'élection de Serge Dassault et les craintes liées à la présence de groupes d'adolescents désœuvrés pendant l'été.

À Villiers-le-Bel, deux échéances judiciaires sont attendues avec inquiétude. La décision du tribunal correctionnel de Pontoise dans le premier procès des violences contre les policiers en novembre 2007 est prévue pour le 17 juillet. L'autre dossier concerne l'accident à l'origine des émeutes. Le parquet a laissé entendre que l'enquête montrait l'absence de faute des policiers dans la collision avec la mini-moto des deux adolescents décédés, ouvrant la voie à un probable non-lieu — une décision qui risque d'être très mal vécue par les jeunes de la ville.

Des villes récemment marquées par des violences
Limoges. Jeudi 25 juin, des incidents éclatent à la cité Beaubreuil après la condamnation d'un habitant qui avait tué un conducteur de quad en 2006. Des violences ont aussi lieu dans le quartier de La Bastide. La ville connaît trois nuits d'affrontements.
Firminy (Loire). Mardi 7 juillet, des échauffourées ont lieu après le suicide d'un homme de 21 ans pendant sa garde à vue. Des voitures sont brûlées dans les communes voisines du Chambon-Feugerolles et de La Ricamarie. Firminy connaît trois nuits consécutives de violences.
Louviers (Eure). Après le décès d'un jeune homme de 18 ans habitant Saint-Pierre-du-Vauvray lors d'un contrôle routier, vendredi 10 juillet, des violences ont lieu durant le week-end.

Leur presse (Luc Bronner, Le Monde), 14 juillet 2009.


317 voitures brûlées dans la nuit du 13 au 14 juillet

Ce chiffre de la Direction générale de la police nationale représente une hausse de 6,73% par rapport à l’an passé.

317 voitures ont été brûlées en France, dans la nuit du 13 au 14 juillet, selon un bilan provisoire arrêté à 06h00, communiqué mardi par la Direction générale de la police nationale (DGPN), soit 6,73% de plus quau cours de la même période de 2008 (297).

215 véhicules ont été brûlés en région parisienne contre 211 en 2008, dont 81 (37,67% du total francilien) pour la seule Seine-Saint-Denis. Alors que ce bilan provisoire marque une «stabilisation» du nombre de véhicules brûlés en région parisienne, selon la DGPN, en revanche en province, il est passé de 86 en 2008 à 102 en 2009, soit une hausse de 18,61%, avec un «pic» à Lille (28) et à Lyon (27), et «moins de dix» dans chacun des autres départements hors Île-de-France.

Hausse des interpellations

Si globalement «la nuit a été relativement calme, sans incident majeur», relève la DGPN, il y a eu toutefois «plusieurs agressions (contre les forces de l
ordre) avec des engins pyrotechniques, du genre mortiers de feux dartifices».

Douze policiers et un gendarme ont été blessés, «essentiellement victimes de troubles auditifs à la suite des explosions» provoquées par ces engins. À 06h00 mardi, 240 personnes avaient été interpellées au cours de la nuit, contre 121 en 2008 (+ 98,35%), dont 190 ont été placées en garde à vue contre 72 en 2008 (+ 163,89%).

Consignes pour «judiciariser»

Police et gendarmerie avaient «reçu des consignes» d
interpellations de sorte à «judiciariser, avec des procédures», les incidents les plus importants, et non pas se contenter dassurer un simple maintien de lordre, a expliqué la DGPN.

Un bilan définitif devrait être publié mardi en fin d
après-midi. Les chiffres communiqués mardi matin ne prennent en compte que les véhicules dont les forces de lordre ont constaté ou ont été avisées quils avaient été brûlés.

Leur presse (AFP), 14 juillet.

Publié dans Agitation

Commenter cet article