Adresse au Collectif Mardi Gras Jour Férié

Publié le par la Rédaction

«Un peu de folie pour l’année prochaine»

«Ce jour-là, ils noyèrent le chef de cabinet et trois ministres. La populace était déchaînée. La famine de tout un hiver les avait poussés à bout. Je craignis un moment qu’ils n’en vinssent à piller notre quartier qui est le plus riche. “Non, non, me dit-on. N’ayez aucune peur à ce sujet. C’est visiblement le spectacle numéro 90, avec ses annexes naturelles le 82 et le 84, et les spectacles généraux.”»
H. Michaux, Voyage en Grande Garabagne.

On avait promis aux Rennais des chars et des clowns, du cotillon et du tambour, des ballons, des costumes, je fais des crêpes, je fais des crêpes, pour fêter en grande pompe cette folle journée de Mardi gras, et échapper un peu au quotidien, et à la morosité ambiante, en ces temps troublés de crise économique. Et à cela, nous n’avons rien à redire, ils en auront eu pour leurs feuilles d’impôts locaux, les Rennais, avec ce défilé du 16 février, avec son troupeau de déguisements loufoques, ses saltimbanques en goguette, ses montreurs d’ours, son banquiste là-haut, beuglant dans la sono, ses coups de pétards, ses confettis en veux-tu en voilà, son chat perché géant de la place Sainte-Anne, et sa foire aux actions à dérider une Bernadette Malgorn — Mardi gras ne t’en va pas.

En revanche, pour ce qui est du renversement des valeurs promis, ce «renversement des valeurs à tous les étages», largement annoncé sur des nuées d’affiches en papier glacé, disséminées aux quatre coins de la ville, il faudra repasser l’année prochaine. Car nous n’avons rien vu d’autre, dans le centre-ville de Rennes, ce 16 février 2010, qu’une longue caravane d’amuseurs assermentés, de bateleurs agréés et de polichinelles certifiés, qui paradaient dans les rues avec leurs copains, en faisant des grimaces. Madame Pautrain, vendeuse rue d’Estrée, ne nous a pas dit autre chose, quand nous l’avons interrogée à ce sujet : «C’était la même foire que d’habitude, avec les mêmes guignols.» Son de cloche identique pour Monsieur Le Vasseur, buraliste rue de Nemours : «Bientôt ce sera tous les jours de la semaine, leur barouf.»

Parfois, la vérité sur l’époque sort de la bouche des petits commerçants bien mieux que de celle d’Alain Badiou.

Le Collectif Mardi Gras Jour Férié voudrait nous faire croire que tout est renversé, et mis sens dessus dessous, avec son carnaval intempestif, sa petite troupe baroque et bariolée, ses actions burlesques, ses blagues de potache et tout le tralala. Or il nous a semblé, tout au contraire, à moins que notre vue baisse, que chacun était exactement à sa place, par ce beau soleil d’hiver. Les princes, ils se sont bien gardés de sortir de leurs palais, pour prendre part à la rigolade ; quant aux troubadours et aux paillasses, ils battaient le pavé, comme à leur habitude, rejoint par une poignée de loustics, et quelques boute-en-train de toujours, prêts à toutes les bonnes farces — sous l’œil amusé des flics. Pendant que les bouffons répétaient leurs éternelles pitreries, et semaient soi-disant la pagaille dans la cité, aux frais de la collectivité, les Rois vaquaient à leurs affaires, sans prêter la moindre attention à la mascarade.

Un renversement des valeurs ? Mais le capharnaüm du Mardi gras rennais, avec ses fanfares et ses travestis, avec ses serpentins, ses mirlitons et son joyeux bordel, malgré son injonction à foutre toutes les valeurs à l’envers, reproduit seulement, en miniature, le grand n’importe quoi capitaliste, où tous les présidents sont des noceurs, les shérifs des hors-la-loi, les épiciers des terroristes, les artistes des lèche-cul et les exploiteurs des philanthropes ; le grand n’importe quoi capitaliste et son tohu-bohu ambulant, où se mêlent gaiement les ors et la merde, les nez rouges et les képis, les calembours et la critique sociale ; le capitalisme et son grand foutoir carnavalesque — le même que celui qu’on a vu parader sur les quais, ce jour-là, aux alentours de quatre heures, quatre heures et demi.

Cette compagnie satirique et burlesque, au lieu de renverser les valeurs, comme elle le clame à cœur que veux-tu, reproduit seulement la comédie permanente du monde, et l’esprit de dérision universel, où elles se font tringler à l’unisson, les valeurs, dans la grande partouze de l’économie de marché. Les renverser le temps d’une journée ? Ce serait trop beau encore. Non, les valeurs, les histrions du Collectif Mardi Gras Jour Férié, comme les émirs de Rennes-Métropole, ou les schmocks en tutu de Ouest-France, s’emploient bien plutôt à les envoyer valser, sur le dancefloor géant de la planète, ou à les démolir les unes après les autres, à la Nietzsche — mais avec un grand marteau en mousse, un qui fait pouêt-pouêt.
*
À en croire les historiens, les Mardi gras du temps jadis avaient quand même un peu plus d’allure, un peu plus de gueule ; et les carnavaliers un peu plus de fougue, pour ne pas dire de couilles. Qu’on compare un instant ce qui s’est passé à Rennes, le 16 février dernier, à ce qui se passait autrefois à Rome, du 17 au 23 décembre, pendant les Saturnales. Qu’on compare la petite procession agitée de nos animateurs locaux d’un côté, avec son petit ramdam de quelques heures, le long d’un parcours déposé à la Préfecture, et le grand retournement romain de l’autre, l’inénarrable libertas decembri, où les esclaves, coiffés du pileus, prenaient sept jours durant la place de leurs maîtres, qu’ils insultaient avec dédain, qu’ils traînaient dans la fange, qu’ils ruaient de coups — au lieu de gesticuler en se bidonnant devant quelques figures en carton-pâte.

Qu’on compare les gentilles bêtises des carêmes-prenants du Collectif Mardi Gras Jour Férié, validées le sourire aux lèvres par les édiles du coin, et les transgressions de la fête des fous, de la fête des innocents ou de la fête de l’âne, au Moyen Âge, qui partaient carrément en vrille, sous les yeux médusés des notables. Oh, les choses ne changeaient pas pour autant, nous sommes bien d’accord là-dessus, et le lendemain chacun regagnait sa place, les maîtres soulagés, les esclaves excités encore, prêts à prendre leur revanche. Les choses ne changeaient pas, mais au moins les choses étaient claires, les camps étaient tranchés.

Hormis que les temps changent. Et le pouvoir est si peu assuré de lui-même aujourd’hui, si peu confiant dans son assise, dans sa légitimité, qu’il ne prend même plus le risque de céder sa place le temps d’un carnaval, pour faire baisser un peu la pression de la cocotte-minute métropolitaine, et montrer qu’il a le sens de l’humour ; il ne prend même plus le risque de céder sa place, certain à juste titre, qu’on ne la lui rendrait pas.

Alors au lieu de laisser le Mardi gras à la plèbe, qui les renverserait bien, elle, les valeurs — un jour pour commencer, une semaine il faudrait voir —, le pouvoir en confie l’organisation spectaculaire à ses bouffons municipaux, qui s’assureront scrupuleusement que rien ne soit renversé ce jour-là, sinon trois poubelles et quatre pots de peinture, dans un grand éclat de rire. Et dans ce salmigondis de gambades, de pieds de nez, de singeries et d’humour gras, dans ce pétage de plombs à la bonne franquette, comme les hurluberlus du Collectif Mardi Gras Jour Férié en ont le secret, personne ne sera épargné : ni les banquiers, ni les évêques ; ni les multiplexes, ni les hôtels de police. Car il ne s’agit pas seulement d’être drôle, il s’agit aussi de faire de la politique, c’est écrit dans le contrat, de la politique pour de rire, pour donner des frissons à la maréchaussée, et aux élus de la Ville de Rennes — vous savez, ceux qui ont payé l’addition.

On criera «critique sociale», on chantera «envahir la ville», on braillera «renverser les conventions», en tirant la langue, les yeux levés au ciel et les doigts dans les nez ; on fera semblant d’être des méchants, des qui ne respectent rien, des qui cassent tout sur leur passage, à grands coups de projectiles en polystyrène, simplement pour amuser la galerie rennaise, et faire rouspéter un peu les élus, allez — les élus qui jouent chaque année à se faire peur, en s’offrant les services de cette folle équipée de marrants, pour répandre une volée de bonne humeur au-dessus de leur fief.

D’autres pourront se dire, on y va, on va voir, on va envoyer dinguer tout ça. Mais quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, tout sera noyé dans le grand pot-pourri du Collectif Mardi Gras Jour Férié, dans ce mauvais ragoût d’arlequinades, où l’on ne sait plus très bien à quel degré on doit rire de ce qui se passe, ni à quel moment il faut applaudir. C’est la grande force de tout ce barnum, il faut le reconnaître, qu’il engloutit tout ce qui s’en approche, comme l’axiomatique capitaliste, et qui se prémunit contre toute forme de débordement en l’incorporant préventivement à sa désopilante ratatouille, où toutes les valeurs, tous les idéaux se font éplucher d’abord, écrabouiller ensuite, incorporer enfin, dans une ambiance de franche rigolade, au milieu des flonflons — Mardi gras ne t’en va pas.

En vérité, si les baladins du Collectif Mardi Gras Jour Férié envahissent la rue, invitant tous les Rennais à les suivre, à la queue leu leu, à la queue leu leu, c’est pour ne pas qu’ils envahissent la Mairie, justement, les Rennais, pour ne pas qu’ils prennent la place de leur bourgmestre, qui pourrait bien aller s’égayer ailleurs, ce jour-là ; c’est pour ne pas qu’ils les renversent, ces foutues valeurs, celles que la bande à auguste fait semblant de conspuer, à chaque bal costumé, à chaque kermesse, pour se donner bonne conscience, puisqu’elle vote pour le parti anticapitaliste, ou pour les écolos, mais qui arrangent bien ses petites affaires, manifestement, vu que les subventions n’en finissent pas de pleuvoir, et le conseil municipal de faire la hola, chaque fois que le cortège repasse.

Et Dieu sait que tout le monde attend ça, pourtant, le grand chamboule-tout des valeurs, le temps d’un Mardi gras à l’ancienne. Imaginez-vous ça ! Une fois par an, les manœuvres qui se prélassent dans les fauteuils en cuir des cadres, pendant que ceux-ci découvrent les joies du travail à la chaîne ; une fois par an, les élèves qui montent sur l’estrade, pour faire la morale à la maîtresse ; une fois par an, les travailleurs pauvres qui s’invitent chez les bobos, pour manger des légumes du marché des Lices, pendant que ceux-ci pique-niquent chez Lidl ; une fois par an, les étudiants qui matraquent les poulets, les enfants de chœur qui violent les curés, et Daniel Delaveau qui ferait le tour de la ville, s’esclaffant comme un macaque sur un char immense, en forme de maison de fous, pendant qu’on ferait les monsieurs dans les salons de l’Hôtel de Ville.

Même, plutôt que de brûler un grand épouvantail à l’effigie du Roi, le soir venu, comme à l’accoutumé, pour transmettre le même message politique que d’habitude, sans qu’on se donne jamais la peine de changer les choses, qui profitent toujours à qui sait s’en accommoder ; plutôt que de brûler un épouvantail à l’effigie du Roi, on pourrait en brûler un à l’effigie de ses bouffons, tiens ! et sous le nez des vigiles du Jardin Moderne encore, un grand épouvantail à l’effigie du Collectif Mardi Gras Jour Férié, qui flamberait gaiement rue du Manoir de Servigné, pour clore en beauté les réjouissances du Mardi gras 2.0 ! Et les Rennais riraient de bon cœur, ce soir-là, au lieu de se forcer à glousser comme des étourneaux, en se pavanant à la même boum tristounette que l’année dernière ; et ils applaudiraient plus souvent qu’à leur tour, par cette belle nuit étoilée, avant de faire la ronde autour du bûcher, et de danser la carmagnole jusqu’au petit matin, au milieu des ris, des bravos et des sifflets — Mardi gras ne t’en va pas.
*
Comme disait Jean de la Bruyère : «Les aises de la vie, l’abondance, le calme d’une grande prospérité font que les princes ont de la joie de reste pour rire d’un nain, d’un singe, d’un imbécile et d’un mauvais conte : les gens moins heureux ne rient qu’à propos.»



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