Adieu Non Fides

Publié le par la Rédaction

Après deux ans d’existence et quatre numéros, le journal Non Fides a décidé den finir.

Né de la volonté de plusieurs individus de faire quelque chose qui leur ressemble, ce journal se voulait une sorte de proposition à créer, écrire, débattre et réfléchir. Il nous apparaissait à lépoque quun certain manque se faisait ressentir dans les domaines de lanalyse critique et de lécrit, un manque loin dêtre comblé, à quelques exceptions près, par les multiples journaux ne séloignant pas des habituels chemins militants et alternatifs.

En ces temps où tout laisse croire que la lecture, l
analyse ou la théorie sont devenus des efforts insurmontables, un privilège dacadémiciens et dintellectuels, et où au final on sait de moins en moins lire, y compris dans les milieux radicaux ; à cette époque où lon doit choisir entre deux spécialisations : lactivisme ou lintellectualisme ; à cette époque où tout semble converger vers la dégradation qualitative de la pensée révolutionnaire, vers lappauvrissement des rapports humains, nous voulions, avec Non Fides, contribuer à notre mesure, à opérer une jonction entre lactivité et la réflexion, laction et lanalyse. Les personnes qui se sont impliquées dans ce journal au cours de ces deux années, se sont rencontrées dans différentes luttes et ont voulu, ensemble, aller plus loin et partager un peu plus que de simples rassemblements, mouvements, activités, activismes.

Au fil de notre évolution, il serait malhonnête de dire que nous ne nous sommes jamais senti dépassés par l
accueil que nous avons reçu ici et là. Un accueil souvent respectueux dans sa réciprocité, mais un accueil la plupart du temps fait denthousiasme acritique, ou à linverse dune stigmatisation permettant déviter tout réel conflit didées. Lun comme lautre nous ont encouragés à vouloir en faire toujours plus, et cest cette course effrénée qui a amené ce sentiment daliénation que nous ressentons aujourdhui, de Non Fides par rapport à ceux qui lanimaient. Comme si Non Fides nétait plus quune représentation permanente de lui-même.

Nous tenons à rappeler plusieurs choses. Tout d
abord, nous navons jamais voulu, ni prétendu représenter quoi que ce soit, ni une organisation, ni une tendance au sein dun mouvement plus large, ni un courant, ni une fraction quelconque dun hypothétique mouvement social, et ce malgré les jugements à lemporte pièce qui nous ont été adressés : tantôt nous étions les «totos», tantôt les «intellos», tantot les «rupturo-rupturistes» tantôt les «insurrectionalistes», tantôt des «assoiffés de violence». Si nous avons certainement fait lerreur plusieurs fois demployer ou de reprendre à notre compte des «ismes» superflus, parfois pour les critiquer (mais sans que personne ne sen aperçoive), parfois pour les pousser plus loin, il semble que ces erreurs, nous les avons payées cher jusquau bout de laventure.

Si nous parlons d
aventure, cest bien cependant, que nous ne regrettons rien, pas même nos erreurs qui ont contribué à notre évolution et dont nous ne ressentons pas le besoin de nous cacher, ou de les nier. Le journal, et le site qui lui est attaché, ont été le reflet de lévolution qui a traversé chacun de nous ; une évolution qui nest jamais facile, certes, mais nécessaire, et qui est toujours restée attachée à son autonomie vis-à-vis des idéologues et des logiques de milieu, parfois avec tant de conviction que nos choix nont pas toujours reflété notre objectivité.

La publication Non Fides n
a jamais rassemblé que quelques individus motivés, et comme nous lavons régulièrement répété, na jamais affiché la volonté de sagrandir, ni fait quoi que ce soit dans ce sens. Au contraire nous avons répété à qui voulait bien lentendre que nous préférions la multiplication des initiatives à lunité derrière une grande et même chapelle. Toujours pousser vers la qualité, quitte à ce que la quantité en pâtisse ou ne soit pas au rendez-vous. Cest aussi pour cela que la volonté majeure derrière les publications, a toujours été de lutter contre la confusion, le frontisme et la fausse unité. Ce type de position ne nous a semblé que très rarement compris, et cela fait partie des raisons qui nous poussent à arrêter.

Le journal est devenu de plus en plus important au fil du temps, de plus en plus présent. Cela, ajouté à l
appauvrissement général dont nous parlions précédemment, nous a amené à un résultat que nous ne souhaitions pas mais que nous avons malheureusement contribué à renforcer, à savoir une impression dhyper-visibilité et domniprésence, souvent virtuelle. Nous admettons sans gène notre part de responsabilité. Cet enthousiasme nous a entre autre amenés à nous doter dun certain nombre doutils pratiques (site, brochures, infokiosque…) qui ont contribué à renforcer limage dune organisation large et formelle, et ce malgré nos vains efforts pour infirmer ces critiques. Face à la confusion ambiante (dont certains dentre nous étaient issus), et contre laquelle nous voulions nous inscrire, nous avons eu tendance à forger un discours anti-organisations, avec la volonté de déconstruire chaque pan de ce qui nous déplaisait dans leurs divers discours nauséeux. Dans cette bataille, nous sommes sans doute tombés dans un piège malsain, celui de reproduire des réflexes dorganisation, même informelle, et par là, de nous constituer en tant que «pôle» distinct et facilement étiquettable au milieu de tout ce qui se dit «subversif». Ceci ajouté à un réflexe de mettre des signatures et des logos là où il ny en avait nul besoin, et la coupe était pleine. Reste quà la fin, et après de nombreuses discussions, nous avons identifié Non Fides comme ce logo que lon pouvait apposer derrière chacune de nos productions, tel un réflexe conditionné propre aux organisations formelles pour lesquelles nous étions pourtant loin déprouver une quelconque sympathie. Cette erreur a été facilitée, à nos yeux, par la place démesurée quoccupe internet aujourdhui, et qui fait que les «discussions» entre révolutionnaires ont de plus en plus lieu ailleurs que dans la vie, avec lappauvrissement qui en découle fatalement, mais aussi toute la cohorte de bassesses, dinsultes faciles et sans conséquences que cela permet, de toutes parts.

Malgré tout, nous avons toujours tenu à produire un journal papier, avant toute chose, et en priorité. De ce point de vue, nous sommes assez satisfaits du résultat, et contents qu
un journal comme Non Fides ait pu exister, ne serait-ce que le temps de quatre numéros. Lorsque nous avons publié un «avis aux lecteurs», relatif à la question financière et à nos publications, cela sinscrivait également dans cette volonté de maintenir lexistence de la presse écrite anarchiste, et quand nous disons cela, nous ne parlons évidemment pas dune diffusion suivant les schémas et les outils de la presse classique, avec ses codes-barre, antivols, ISBN, et autres kiosques fourre-tout. Nous avions évidemment en tête la volonté de briser une tendance à la consommation de journaux anti-autoritaires, qui napporte rien denrichissant, dun côté comme de lautre. Cet avis traduisait une certaine lassitude, malgré la masse de compliments oraux que nous avons pu recevoir, mais qui nallaient pas plus loin. Voici ce que nous disions à lépoque : «Le constat, avec lémergence dinternet et la perte du contact humain qui en découle, que ce genre de publication est de moins en moins soutenue est largement partagé par une majorité de compagnons éditant du papier. Des publications de qualité meurent, réduisent leurs tirages ou se délocalisent sur le net. Pour des anarchistes, ce constat est plus que navrant. Savoir que de nombreuses personnes promettent des chèques qui ne viennent pas et ne pensent jamais aux frais denvoi qui sont les nôtres, que beaucoup, dans une attitude de consommation toute démocratique ne filent jamais un rond à la presse anti-autoritaire que pourtant ils trouvent de lintérêt à lire, nous informe dune détérioration claire des rapports. Avoir le même rapport à une publication comme Non Fides, quà des publications commerciales montre également à quel point la société de consommation a su envelopper de sa main sale les petites bulles auto-proclamées subversives.» Cette impression est toujours la nôtre aujourdhui.

Sortir un journal comme celui-là a toujours été une galère financière pour nous, et il nous semblait qu
il allait de soi dans lesprit de chacun, quun journal prêt à lemploi et disponible ne puisse pas sortir de nulle part et tomber du ciel. Le tirage a toujours coûté cher, ce nest pas une nouveauté, et en tant quanarchistes, nous ne sommes pas disposés à trouver largent par nimporte quel moyen, mais selon notre éthique. Ce choix était assumé, pour créer un certain contact humain, éviter la froideur totale dun PDF balancé sur le net, lu avec les pieds et rangé dans des dossiers virtuels par des archivistes des mondes parallèles. De notre côté, lorsque nous lisons une publication qui nous intéresse sincèrement, nous nous démerdons toujours pour lui filer un coup de main, même modeste, qu’il soit financier ou non, dailleurs ; traduire, reprendre des textes, diffuser les publications… autant de petits gestes qui peinent à devenir réciproques, freinant ainsi la diffusion et la création de liens affinitaires et mutuels, et agrandissant lisolement. Cette réciprocité anti-consommatrice, éliminant de fait les schémas séparatistes auteurs/lecteurs, nous ne lavons jamais assez ressenti, encore une des raisons de cette mise à plat générale. En résumé, nous tirons des conclusions assez pessimistes, notamment sur le fait quil faille être riche et populaire aujourdhui pour pouvoir proposer un journal de qualité à prix libre et sy tenir, et pour que sa diffusion dépasse les petits cercles restreints daficionados. Il ne sagit pas là de considérations économiques, et comme nous lavons souvent répété, être déficitaires ou non, nous nous foutons de cela. La question était ailleurs : être en mesure de continuer à donner une existence papier à nos publications et à pouvoir en retirer encore un peu de sens. Un journal qui ne sinscrit plus dans une dynamique satisfaisante (émulation, polémiques, discussions, conflits, enthousiasme, solidarité, partage) perd à nos yeux une partie de sa raison dêtre.

Tout autre chose : nous avons souvent reçu le qualificatif de «juges» assis dans leur tour d'ivoire, totalement détachés des réalités et délivrant les bons et mauvais points en terme de radicalité, de façon idéologique. Ou alors d
être des «révolutionnaires hors-sol», attendant le Grand Soir en crachant sur toute initiative jugée «molle», «réformiste» et insuffisante. Face à cela, nous répondons simplement que les individus ayant participé à ce journal se sont toujours refusé à reproduire la classique division/séparation entre théorie et pratique, et cela ne changera pas. Non Fides étant un outil anonyme, il navait pas à rendre compte des activités de ceux qui le composent. Cest pour cela que lorsquon nous envoyait, comme seule réaction à des réflexions, la remarque : «Vous critiquez tout, mais quest-ce que vous faites concrètement ?», nous avons toujours refusé de répondre à cela. Tout ce qui a été proposé par le journal Non Fides (journaux, affiches, tracts, brochures) a eu une existence réelle : les journaux en librairies, les brochures sur les tables de presse, les tracts diffusés dans la rue, les affiches collées sur les murs. Les tables de presse, par exemple, ont toujours fait partie de nos activités régulières, et cela non plus ne sarrêtera pas. Aussi, aux «anarcho-flics» qui nous ont sans cesse emmerdés avec leurs questions sur la concrétude de nos activités, nous navons quune seule chose à dire : sales flics. Chercher un ou des auteurs, publiquement, derrière chaque texte, chaque affiche, tract ou action, cest faire un travail de keuf, cest mériter sa correction.

Un journal disparaît, mais pas les individus qui le faisaient, et ceux-ci comptent fermement continuer ce qu
ils ont fait jusquà présent avec lexpérience de leurs erreurs, mais aussi à explorer des voies inconnues, avec au cœur une irrépressible volonté de subvertir ce foutu monde dans lequel nous vivons et contre lequel nous nous battons, et de ne pas laisser en paix tout ce qui contribue à nous maintenir esclaves. Un journal qui meurt pour exploser en une multitude de projets qui ne sy référenceront pas.

À bientôt, ailleurs.
Vive l’anarchie.

P.-S. : On pourra toujours commander des exemplaires de Non Fides no 4, à l
adresse habituelle. Ce site, lui, plutôt que de se contenter dêtre la vitrine dun journal, continuera son chemin autrement. Il prendra peu à peu la forme dune base de donnée anarchiste internationale et multilingue qui pourra servir (à celles et ceux qui en ressentent le besoin) darchive de tracts, affiches, journaux, textes, brochures, analyses, actualité et contre-information. Nous continuerons le travail effectué sur les vieilleries, ainsi que les traductions. Nique la France, guerre sociale.

Non Fides, 28 novembre 2009
Journal anarchiste apériodique.

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