À la mémoire d'Ivan Khutorskoy – Un d'entre nous

Publié le par la Rédaction

 

Avec l’aide d’un groupe de grapheurs, nous avons réalisé à Bochum une fresque à la mémoire de notre compagnon antifasciste Ivan Khutorskoy. Le 16 novembre 2009, Ivan a été assassiné par des nazis dans l’entrée de son domicile, rue Khabarovsk, à l’Est de Moscou. Il a été abattu de deux balles dans la nuque.

 

 

Ivan, également connu sous le surnom de «Vanya Kostolom», était un skinhead moscovite, anarchiste et antifasciste. Il appartenait à un petit groupe d’antifascistes, constitué il y a plusieurs années en réaction à la violence des nazis russes afin de leur faire barrage. Cela s’est traduit par une violence accrue pour répondre à la violence meurtrière croissante des nazis. Ivan était un combattant extrêmement courageux et efficace, mais également organisateur de groupes de défense pour protéger les réunions, les conférences de presse et les concerts organisés par l’opposition russe. Il était lui-même étudiant en droit. Il était l’une des personnes que les nazis haïssaient le plus. Bien que ceux-ci aient déjà tenté à trois reprises de l’assassiner, il a continué à être très actif. Cela l’a amené à devenir une figure de référence pour les jeunes de la nouvelle scène antifasciste moscovite. Son engagement, ainsi que celui des autres antifascistes, a permis d’ouvrir la voie au mouvement antifasciste à Moscou aujourd’hui, et lui a conféré sa force. L’assassinat d’Ivan Khutorskoy est celui d’un compagnon exemplaire.

 

En septembre 2009, nous étions quelques-uns à Moscou et à saintPetersbourg, afin de nous faire une opinion précise sur le mouvement anarchiste et antifasciste russe. Nous étions aussi là pour réaliser des interviews avec les connaissances et les amis de Feodor Filatovs et Timur Kacharavas, des antifascistes assassinés. Au dernier soir de notre voyage en Russie, nous avons présenté à Moscou, dans le club Jerry Rubin, le film Uno di noi. Parmi la quarantaine d’antifascistes présents, se trouvaient environ 25 skinheads, filles et garçons. Lorsque nous sommes entrés dans la cour du Jerry Rubin, un skinhead au physique impressionnant nous a adressé la parole. Il nous a remerciés pour le film et l’hommage rendu à Feodor. Il nous a offert un CD du groupe de hardcore moscovite «What we feel». Nous lui avons à notre tour donné un exemplaire de notre film, ainsi que le drapeau noir «Antifaschistische Aktion», avec lequel on le voit sur plusieurs photos. Ce skinhead avec qui nous avons parlé, c’était Ivan Khurtorskoy. Il nous a invités à venir avec lui à un concert punk, et pour lequel il devait assurer la sécurité avec son «Bonebreaker Crew». Nous l’avons suivi dans le métro de Moscou dans une station qui était le lieu de rendez-vous pour le concert clandestin. De là nous sommes allés vers la Moscova. Alors que nous marchions vers le fleuve, il nous a montré l’endroit où Anastasia Baburova et Stanislav Markelov ont été abattus par des nazis le 19 juin 2009. La soirée a été très agréable, et la Moscova sombre coulait à travers la ville lorsque nous l’avons traversée, et nous avons vu au loin les lumières du Kremlin. Pendant tout le trajet, nous avons discuté avec les jeunes du «Bonebreaker Crew», inspirés par le paysage. Mais comme nous prenions l’avion le lendemain, il a fallu rentrer tôt. Le Crew nous a raccompagnés au métro. Ivan est resté. Alors que nous montions les escaliers menant au pont qui traverse la Moscova, nous nous sommes retournés et nous avons vu Ivan repartir dans la direction opposée sur les berges de la Moscova. Un skinhead costaud habillé d’un bomber vert et coiffé d’une casquette, et qui marchait seul dans la nuit. C’est la dernière image qu’il nous reste de lui. C’est cette image qui nous est revenue en tête lorsque des amis russes nous ont informés par SMS de sa mort. Nous ne pouvions pas le croire, et nous avons appelé nos amis à Moscou. Nous espérions vraiment qu’ils avaient confondu, et avons regretté de ne pas pouvoir assister à son inhumation.

 

Nous nous sommes inspirés de cette dernière image lorsque nous avons recherché les mots qui rappelleraient le mieux Ivan. Et ceux qui conviendraient le mieux à sa famille, ses amis et ses compagnons et compagnes. C’est l’image d’un homme, qui suit son chemin au cœur sombre de la nuit. C’est pour cela que nous avons choisi de sous-titrer la fresque avec un extrait d’une chanson du Tom Robinson Band, Power in the Darkness. C’est exactement cette impression qu’Ivan nous a laissée. Il était «Power in the Darkness» [la Force dans la Nuit].

 

Nous avons trouvé l’expression poétique suivante : Il y a quelques années, lors d’un concert dans la Ruhr, il s’est passé la chose suivante. L’écrivain uruguayen Mauricio Rosencof se trouvait en tournée pour présenter ses livres. Lors des débats autour de ceux-ci, la discussion a une fois porté sur ses onze années d’isolement et d’emprisonnement, auxquelles l’a condamné la dictature uruguayenne en raison de son rôle de dirigeant du mouvement de guérilla des Tupamaros. Un compagnon, qui portait en hommage au révolutionnaire venu d’Amérique Latine un foulard noir et rouge, lui a demandé de parler de sa haine pour le système. Mauricio Rosencof a été très irrité par cette question sur la haine. Ce n’est pas la haine qui lui a permis de survivre à la prison, et il n’avait pas voulu laisser la haine lui retirer son humanité.

 

C’est pour cette raison que nous avons choisi les vers du poème Ton rire du poète chilien Pablo Neruda :

«Mon amour, à l’heure
la plus sombre s’entrouvre
ton rire, et si d’un coup
tu vois mon sang qui tache
les pavés de la rue,
ris, parce que ton rire
sera pour mes mains
comme une nouvelle épée.»

 

Nous n’oublierons pas Ivan Khutorskoy !

 

Azzoncao, café politique à Bochum (Allemagne) - 29 mai 2010.

 

 

Nouvel assassinat d’un antifasciste russe à Moscou

 


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