Abidjan

Publié le par Debordiana


Lettre de Guy Debord à Jaime Semprun


14 avril 86

Cher Jaime,

Bien sûr, ce serait un beaucoup moindre malheur de paraître plus tard dans le même mois, et même le mois suivant, que de publier quelque chose d’un peu inférieur à ce que l’exigeante clientèle de l’Encyclopédie attend maintenant ; et que d’autres redoutent. J’espère tout de même que tu pourras réussir tout l’exploit.

Tu venais de me parler d’une confusion de Barthes sur un sujet classique, au temps même où il n’était pas encore capable de ce qu’on a pu voir depuis — ou plutôt entendre dire, heureusement ! Par une coïncidence presque surréaliste, Nicolas m’a montré la semaine dernière un texte de Mythologies, qu’il devait commenter, hélas, se préparant au bac. Il m’a demandé le sens du dernier paragraphe. Il n’y en avait pas. Lisant Mythologies en 1957, j’y trouvais un certain humour, et je n’ai pas gardé mémoire de passages aussi déconnants. Je suppose qu’à présent l’université préfère retrouver dans ce vieux livre ce qui annonçait le mieux le «vrai» Barthes, qui allait sous peu rencontrer la Structure ! Le détail amusant, c’est que là-dedans, Barthes parlant de l’astrologie, qu’il considère comme la pensée des «petits-bourgeois» (sans doute les universitaires moyens, les artisans ou les libraires encore si nombreux dans les années 50), pensée qu’il opposait probablement à la pensée prolétarienne des électeurs du P.C.F., ou à la pensée grande-bourgeoise de nos diplomates atlantistes-apatrides, lance tout à coup, par bluff ou au hasard, que l’esprit de toute littérature est nominaliste. Pensais-tu à cet exemple ? Dans les termes de la Querelle des Universaux, dont le pédant trouve opportun de simuler l’emploi, l’esprit de la littérature serait évidemment réaliste, tenant le roman pour une réalité aussi effective que le monde qu’il prétend montrer, et le concept de «fruit» pour un être aussi effectivement réel que la «pomme» ou le «raisin». C’est tout simplement parce que le terme «réaliste» a pris un sens tout contraire pour le journaliste d’aujourd’hui, et qu’il pensait que «nominaliste» ferait savant, que Barthes a pu s’emmêler les pieds dans son tapis dérobé au supermarché ; et révéler une fois de plus qu’il n’avait rien à dire.

Est-il trop tard pour Abidjan ? On pourrait essayer un modèle du genre très elliptique, par exemple :

Abidjan, capitale de la République de Côte d’Ivoire : 921'000 habitants selon l’estimation de 1979. C’était, il y a un siècle, une bourgade appelée Grand Bassam, résidence du gouverneur colonial. Maintenant, c’est une des villes les plus modernes de l’Afrique. La même architecture de pacotille hâtive que les Européens ont construite chez eux depuis trente ans y exprime la fierté de la nouvelle classe dirigeante indigène. L’indigène prolétarisé, et chassé de la terre qu’il cultivait, s’y accumule, comme ailleurs, dans d’immenses bidonvilles. Le port d’Abidjan exporte, pour le marché mondial, du cacao, du café, de la banane, du bois rond, de l’or, des diamants, du manganèse, et déjà un début de production autochtone de textiles. Il importe, d’abord de France, les articles manufacturés, la technologie et les produits agro-alimentaires dont le pays a besoin, pour faire moderne justement, et pour manger.

Je t’enverrai dans les jours qui viennent l’article Abolition. Le texte sera assez long.

Amitiés,

Guy

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