Correspondance avec un créateur

Publié le par Debordiana

Isidore Isou à Champ Libre

Paris, le 19 novembre 1979

Monsieur,
    Vous avez trouvé ridicule le Prix des Créateurs accordé par mes amis et moi aux Écrits d’Érik Satie dont vous êtes l’éditeur : mais le prix a été accordé aux écrits d’Érik Satie que vous n’incarnez pas plus que Hitler et Goebbels n’incarnaient la culture allemande de Goethe à Nietzsche dont ils se croyaient les représentants, et cela malgré votre tentative d’agir d’une façon néo-nazie à la place du grand auteur d’avant-garde de la musique moderne.
    Je vous envoie en même temps un texte consacré à la liquidation d’un mouvement réactionnaire, engendré par un ex-lettriste dont vous êtes l’éditeur et dont les turpitudes d’un succès passager sont attaquées par mes articles depuis juillet - août - décembre 1959.
    Si les œuvres de cette tendance ou sur elle, intéressent encore le public et si vous croyez qu’on ne doit pas censurer les conceptions opposées, mais les aider à s’exprimer, mon souhait serait de réunir l’ensemble de mes essais et tracts publiés, lancés ou encore inédits, consacrés à ce mouvement depuis vingt ans, dans un volume intitulé Critique de l’Internationale Situationniste et de le faire publier par votre maison, sinon, en attendant, plus tard par quelqu’un d’autre : l’article ci-joint n’est, donc, qu’une partie de l’ouvrage conçu, naturellement beaucoup plus conséquent. Si le projet d’édition d’un ensemble d’études, de réponses, dédié au mouvement soutenu par vos collaborateurs vous intéresse, soyez assez aimable pour me le faire savoir par lettre à mon adresse.
    En espérant une réponse à mon projet concernant l’impression de l’ensemble de textes et de tracts, intitulé
Critique de l’Internationale Situationniste, recevez, Monsieur, l’expression de mes sentiments les plus distingués.

Isidore ISOU



«J’ai pensé qu’il est peut-être fâcheux de laisser Isou trop longtemps sans réponse. Voici un modèle, dans le ton ironique, instructif pour le lecteur et aussi pénible que possible pour l’orgueil de notre Créateur, en épargnant toutefois l’injure trop directe à ce malheureux dément. Mais si vous préférez une réponse plus sérieuse et plus sévère, vous pouvez la lui faire, plus brièvement.»
Guy DEBORD à Gérard Lebovici, 28 novembre 1979



Champ Libre à Isidore Isou

Le 5 décembre 1979

Monsieur,
    Je comprends votre amertume si vous combattez depuis juillet 1959 les idées de Guy Debord, sans aucune sorte de succès. Ni vos efforts ni ceux de beaucoup d’autres n’ont donc pu arrêter le cours de ses triomphes, ni obscurcir sa gloire si manifeste.
    Dans le cas des autres, on comprend immédiatement leur échec, puisqu’ils n’étaient jamais que des ratés mus par l’envie la plus transparente et la plus comique. Mais vous, Monsieur, vous êtes armé d’un Système de création qui remonte, si je ne me trompe, à 1946. Là est le centre du problème. En un tiers de siècle, ce Système n’a vraiment pas marqué l’histoire du monde, puisque toute sa force et sa cohérence n’ont jamais pu convaincre plus de dix personnes, et la plupart pour très peu de temps, et encore, vous en convenez vous-même, plusieurs y faisaient de graves réserves et ne se cachaient pas d’avoir d’autres buts !
    Et si votre Système est sans intérêt, toutes vos opinions, que je veux bien croire issues légitimement de ce Système, sont sans valeur.
    C’est ainsi que, pour relever deux ou trois opinions, j’ai quelques raisons d’estimer que ce que vous présentez depuis plus de vingt ans comme «les turpitudes d’un succès passager» — je veux dire cet universel enthousiasme et ces innombrables éloges par lesquels la critique et le public ont partout accueilli Debord — ne vont pas aussi loin qu’il vous semble sur un plan propremement «commercial». Je ne crois pas non plus que Debord  soit un néo-nazi comparable à Himmler, ni qu’on décèle chez moi quelque tentative d’agir d’une façon néo-nazie, et je pense même qu’à propos de tels jugements on devrait parler de démence, s’ils n’émanaient pas de vous.
    La grande différence de vos destins depuis vingt-sept annnées fait que, de toute évidence, vous vous souvenez plus de Debord que lui de vous. Mais enfin, si un jour il veut bien parler de vous (je l’éditerai), vous ne serez pas tout à fait oublié dans l’avenir.
    Je trouve cependant anormal que vous veniez me solliciter, moi, son éditeur, qui me flatte d’être aussi son producteur — même si ce n’est que de ses trois derniers films — pour faire paraître précisément chez moi vos anathèmes antidebordistes fulminés au nom de vos dogmes antédiluviens. Adressez-vous donc à votre éditeur habituel, M. Gallimard, qui me paraît bien mériter cela. Ainsi, vous pourrez attribuer votre fameux «Prix des Créateurs» à votre propre ouvrage, à la satisfaction générale, et sans que j’y sois mêlé.
    Bien sincèrement.

Gérard LEBOVICI

P.S. Ci-inclus, en retour, votre texte.

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