Manifeste - Pour un Québec morbide

Publié le par la Rédaction

Alors que notre avenir est menacé par le regain démagogique et la concupiscence morbide, le Québec ne peut se permettre d’être la république du statu quo néo-libéral.
    Nous somm
es inquiets. Inquiets du Québec que nous n’aimons pas. Inquiets de ce peuple qui se survit contre vents et marées, mais qui ne semble pas conscient des écueils qui menacent aujourd’hui son présent.
    Depuis 25 ans, le Québec a connu une régression sans précédent :
— En 2005 la préoccupation principale du Québécois moyen est l’argent ; son but dans la vie est de travailler, de payer son char et de reproduire en tout un modèle social voué à la faillite et la destruction de la planète ;
— Le jeune Québécois entre aujourd’hui au collégial dans le plus grand désarroi politique, étant incapable de faire la différence élémentaire entre la gauche et la droite ; ce qui le laisse à la merci de sa culture première, celle de la banlieue épaisse et de droite ;
— Une clique de politiciens finis, économistes et journaleux est encore capable de faire passer pour un manifeste un torchon néo-libéral, et de se faire applaudir par le gouvernement en place, lequel est trop couillon pour se revendiquer comme tel, ce qui lui aurait probablement coûté sa place anyway.
    Le Québec du dernier quart de siècle a donc accompli une régression spectaculaire, malgré un modèle de société resté, il faut bien le dire, dans le monde des idées ; la complaisance et les tondeuses ont fait le reste. Mais il reste du chemin à faire pour vivre et penser comme des porcs, comme dans le reste de ce continent à l’aune duquel on nous somme aujourd’hui de nous mesurer. Au plan du niveau de vie, notamment, le Québec a toujours moins de téléphones cellulaires et de VUS que les Amaricains. Au plan financier, les banques encaissent un pactole qui s’enfuie illico dans des paradis fiscaux ; et après, leurs dirigeants font une sortie publique pour demander aux hypothéqués-des-comptes-à-payer de se serrer la ceinture ; et les va-chercher de l’information objective nous terrorisent au souper sur l’État catastrophique de la nation dont ces banquiers ont tellement tirés.
    À cette constatation que le pouvoir financier du Québec a encore bien des croûtes à nous faire manger s’ajoutent deux menaces de première importance pour notre avenir. D’une part, le peuple québécois subit le regain démagogique le plus rapide depuis la colonisation, regain accentué par la suffisance de ceux qui croient avoir fait une révolution tranquille. D’autre part, comme toutes les autres régions de l’Occident, le Québec subit déjà les effets d’une révolution moins tranquille de la part des petits plats congelés, du tourisme et de Pélador.

«I don’t have a dream»
Nous ne doutons pas que le Québec ait les ressources pour liquider le pouvoir économique du continent, démolir ses autoroutes et virer son gouvernement. Nous sommes également convaincus qu’il est absolument nécessaire de jeter notre modèle de société à la poubelle pour faire face à ces défis. Seulement, malgré tous les moyens entrepris, le monde n’a pas changé. Il faut pourtant l’adapter à nos réalités. Refuser de le faire, ce serait comme s’entêter à envoyer des emails sur portables alors que les dactylos sont tellement poétiques.
    Encore faut-il que nous reconnaissions, au préalable, la morbidité des obstacles à surmonter. Que nous fassions porter à leurs gérants la responsabilité de nos malheurs en faisant, individuellement et collectivement, les choix qui s’imposent. Et que nous ne ménagions aucun effort pour faire du Québec un lieu inégalé de liberté sans condition afin d’ouvrir les vannes de la magie vulgaire, du rock’n roll et de la dope.
    Nous ne sommes pas les premiers à tenter d’alerter nos concitoyens. Malheureusement, la plupart des Québécois continuent de nier ou d’ignorer le danger. D’où notre profonde inquiétude.
    Ceux qui nient le danger sont endormis par la nuit néo-libérale qui règne sur le Québec depuis quelques années. Il est vrai que nous ne sommes pas aux États-Unis. C'est la particularité de la situation actuelle : le danger ne se présente pas sous forme de précipice, mais de longue pente descendante. Au premier coup d’œil, il ne semble pas y avoir de risque. Mais une fois amorcée, la glissade sera inexorable.
    D’autres sont prêts à reconnaître certains des problèmes que nous venons d’identifier — monopolisation du discours économique par les juges catholiques nazis (ah pardon, il fut premier ministre, vous dites ?), maintien des populations dans la peur par la convergence spectaculaire-marchande, et Mata-Hari. Mais ils croient et tentent de faire croire à la population qu’il existe des solutions faciles à ces problèmes, par exemple «lucidité». Nous convenons qu’elle existe et qu’il faut rétablir la situation au plus tôt. Mais cela n’aidera à résoudre partiellement qu’un seul des problèmes mentionnés, celui des barbiers vénériens (hein ? Lucien Bouchard ? jamais entendu parler). Penser autrement, c’est compter en couleurs ou ne pas savoir rêver. Autre solution mise de l’avant : l’anarchie intégrale. Certains membres de notre groupe sont favorables à l’anarchie intégrale, d’autres pensent que notre organisation se complètera au sein d’une fédération de groupes autonomes. Les uns estiment leur option préférable à celle des autres mais nous avons tous la certitude que quel que soit le choix des Québécois, les défis qui confrontent le Québec resteront entiers.
    Quels devraient être les objectifs des Québécois pour les prochaines décennies ? Les mêmes que depuis toujours. Un : la liberté sans condition. Deux : la liberté sans condition. En raison du contexte nouveau auquel nous sommes confrontés, ces deux objectifs seront encore plus difficiles à atteindre au cours des prochaines décennies que lors du dernier siècle. Les recettes du passé n’y suffiront pas.
    Selon les projections de l’Institut Démagogique du Québec, le Québec comptera 7,8 millions de personnes en 2050. Aussi tôt qu’en 2012, il y a aura de plus en plus de boomers à la retraite, on vous laisse imaginer le cauchemar. Cela voudra dire un peuple plus gros, plus épais, et qui consomme plus. Pendant que le Québec subira ce freinage moral, les VUS d’Amérique augmenteront à un rythme rapide, de sorte que dans 40 ans, on ne saura plus qui des chars ou des anciens premiers ministres nous pomperont plus d’air (ah ! c’était pas le gars du déficit zéro ? me semble que j’ai déjà fait des manifs contre lui, oui). Cette catastrophe — ratio boomer/VUS — se produit au pire moment qui soit, à une époque où CHOI-FM, CKOI, STAR-ACADÉMIE et TOUT LE MONDE EN PARLE sont les seuls exutoires de la classe ouvrière, qui en mériterait pourtant de bien meilleurs. Celle-ci est aujourd’hui mise en concurrence avec des milliards de nouveaux travailleurs dans le circuit de l’économie mondiale.
    Ce processus a commencé il y a 15 ans avec l’essor économique de la Chine et des autres «tigres» asiatiques, grâce aux traités de libre-échange portés aux nues par les mêmes épais qui nous signent aujourd’hui un manifeste. L’aliénation des peuples a de beaux jours devant elle.
     Depuis 2000, la production manufacturière a augmenté de 50% en Asie, tandis qu’elle a stagné au Canada ; autant de travailleurs libérés ici, prisonniers là-bas. Au cours des deux dernières années, le nombre de Wal-Mart a crû proportionnellement à la chute d’emplois dans le secteur de la production, mais personne ne semble faire le lien, et les futurs chômeurs s’en vont joyeusement remplir leurs caddys le dimanche après-midi. La concurrence asiatique n’a pas déplacé que les emplois à petit salaire ; l’impartition en Inde fait la vie dure à nos emplois hautement spécialisés dans des créneaux comme les services informatiques. Le Moloch se déplace ! Dans 10, 20 ans, que ferons-nous de notre peau, entre deux voyages dans le traffic ? Quel sera notre chagrin quotidien ? Nos sources de frustrations ?

Quand le boss ouvre la bouche, ça pue
Loin d’être abstraites et lointaines, les conséquences du regain démagogique commencent à se faire sentir ; on n’a qu’à penser à l’obsession des dépenses de santé, dont nos gouvernements profitent à tour de bras et qui est en partie attribuable au vieillissement de la population. On sait aussi que l’économie québécoise croît moins rapidement que celle des provinces et états voisins ; or, seule la démagogie arrive à nous faire croire que c’est important. Ce regain va peser de plus en plus au cours des prochaines années, au point que l’émancipation intellectuelle du Québec s’en trouvera grandement affectée. L’impact sur la légitimité ontologique du gouvernement s’en trouvera évidemment grandie : d’une part, l’obsession des dépenses de santé va continuer de s’imposer parce que la population âgée sera de plus en plus nombreuse et peureuse ; d’autre part, des groupuscules de droite continueront de se faire les apôtres de la nécessité de payer, et de travailler pour payer.
    Ce regain démagogique ne produira pas que des effets locaux. On peut craindre en effet qu’elle nous entraîne dans un cercle vicieux qui aura des impacts sociaux et culturels importants ailleurs dans le monde. Céline Dion, par exemple, après être devenue, au cours des dernières décennies, une exceptionnelle conne, réussit à étendre la bêtise du Québécois aliéné en France et aux États-Unis notamment. Un Québec plus gâteux et moins brillant aura de plus en plus de mal à cacher son insignifiance à l’étranger. Jean Chrétien, Paul Martin et Jean Charest nous l’ont prouvé.
    Il n’y a pas de recettes simples et indolores au regain démagogique, à la nécessité de payer, ni aux conséquences économiques, sociales et culturelles de ces phénomènes. Mais une chose est sûre : leur discours nous entraîne sur la voie de la morbidité, du travail aliéné et de l’esclavage. Si les Québécois veulent préserver le niveau de vie de leurs maîtres, s’ils veulent continuer de se complaire dans Loft Story, s’ils tiennent à ce que leur radio d’État les abreuvent de clowneries le dimanche soir, ils doivent maintenir les effets du regain démagogique et continuer de travailler pour payer. À moins d’un renversement aussi soudain qu’improbable de la conscience de classe, seul un dynamisme exceptionnel permettra au Québec de faire tomber le parlement.

Les invasions bourgeoises
Malheureusement, au moment précis où nous devons opérer un changement radical de notre façon de nous organiser, le moindre appel à la révolution, la moindre manifestation, la moindre grève générale illimité, la moindre occupation de bureaux ministériels, sont accueillis par des arrestations, des citations à comparaître, au mieux par des ententes à rabais. Cette espèce de reflux global fait mal au Québec : alors qu’on tente de sortir du XXe siècle, les suppôts du nihilisme économique proposent de nous ramener au XIXe.
    À l’heure actuelle, le discours social québécois est dominé par des groupes de pression de toutes sortes, dont le patronat, qui a monopolisé le label «lucide» pour mieux imposer la continuité de sa domination. Le patronat n’est jamais une force positive et responsable ; il l’a maintes fois prouvé dans sa négation des valeurs de partage, de justice sociale et de démocratie. Telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui par certains politiciens finis, particulièrement dans le secteur public, la domination ne se limite-t-elle pas trop souvent au maintien des privilèges de ses membres ? L’ancien premier ministre avait réussi, à l’époque, à bourrer tout le monde avec son «consensus» du déficit zéro ; on n’a pas fini d’en panser les plaies qu’il nous demande «encore un effort». Fuck you very much ! Nous souhaitons que cette action soit unique, liée au gouvernement potiche actuellement en place, et ne témoigne pas d’un groupe organisé. Car ici, le patronat québécois ne s’éloigne pas du modèle concertationniste qui l’a caractérisé au cours des deux dernières décennies. Tous se souviennent comment il riait dans sa barbe lorsque, d’un commun accord avec les syndicats et l’ensemble de la classe politique, il a donné en 1996 un appui indéfectible à l’atteinte du déficit zéro. Quelle farce c’était ! Télévisée en plus ! Aujourd’hui comme à cette époque, tous les Québécois se font allègrement fourrer. Nous ne parviendrons à les enterrer que si nous y travaillons ensemble.
    La population québécoise endure cette situation de blocage malgré son malaise. Les Québécois perdent leur vie au travail ; plusieurs n’atteignent pas l’âge de la retraite, les autres l’entrevoient comme un avenir inaccessible ; on leur fait payer des programmes sociaux que leur gouvernement remet sans cesse en question ; et on leur impose cette vie de merde à crédit, en plus. Tout cela est inhumain ; nous devrions avoir la vie la plus agréable, point. Soyons réaliste : demandons l’impossible ! Assez de ce carcan ! Nationalisons les banques et coupons la tête du patronat ! D’ici quelques années tout au plus, leurs rêves seront brutalement interrompus par des coups sur la porte : c’est le grand soir !

Morbidité, esclavage, mensonge institutionnel
Nous prenons la parole dans l’espoir de sortir de la torpeur actuelle avant qu’il ne soit trop tard. Des individus seuls, de quelque organisation que ce soit, ne parviendront pas à vaincre la résistance et l’inertie. Les sonnettes d’alarme doivent retentir dans tous les milieux : étudiants, travailleurs, poètes, headbangers, freaks en tous genre, décrocheurs d’étoiles, vendeurs de poudre, tous ceux qui se crissent de la nécessité de payer. Tous ceux-là, nous les mettons en garde contre la morbidité, l’esclavage et le mensonge institutionnel.
    La morbidité est cette rationalisation de la violence économique qui nous est faite. Le Québec est une société qui meurt par la prospérité des paradis fiscaux et des dildos à 200$. En continuant d’écouter ceux qui nous disent que tout va bien, qui nous offrent des solutions à courte portée, nous nous destinons à un recul que nous ne parviendrons bientôt plus à freiner. Le temps viendra, beaucoup plus rapidement qu’on le pense, où nous serons beaucoup trop nombreux à écouter Marie-France Bazzo, pas assez bitchs, et trop enfoncés dans nos vieilles bobettes conceptuelles pour assurer le désordre social qui nous est si cher, et pour promouvoir la folie sans laquelle nous ne sommes plus des Hommes.
    Le refus de l’esclavage exige que nous mettions tous le bâton dans la roue. Chaque individu, chaque groupe, chaque pusher doit abandonner le premier réflexe qui est celui de tous, en particulier dans le Québec d’aujourd’hui : protéger les intérêts corporatifs et faire appel à l’intervention du Saint-Esprit. Au contraire, chacun doit se demander comment en faire le moins possible, afin de donner au Québécois le souffle dont il aura besoin pour vivre.
    Dénoncer le mensonge institutionnel suppose d’abord et avant tout qu’il soit possible de remettre en cause le statu quo sans être immédiatement convoqué devant le tribunal d’inquisition du consensus boomer. Autrement dit, la liberté commence par celle de savoir jouir et d’expérimenter autre chose que ce qui se fait et se dit depuis 40 ans. La liberté suppose le mépris de ceux qui osent nous dire qu’il faut sortir des sentiers battus et être audacieux dans un Québec.com en Plywood. Elle requiert aussi — c’est un corollaire essentiel — l’humiliation publique des winners qui réussissent, plutôt que l’envie et le désir de faire de même : pourquoi vouloir être Pierre-Karl, quand Anne-Marie nous montre la voie ?
    Les Québécois sont loin de s’être sortis de la bière flatte et du vin de dépanneur. Ils sont aussi loin d’arrêter de croire que leur histoire commence avec la Place Ville-Marie et qu’il suffit de mettre du sirop d’érable sur son béton pour être distinct. Ne laissons pas des caves jeter une tradition mal assumée et glisser à nouveau sur le Québec l’ombre du progrès des contractants amis du parti.

Une solution : révolution !
Notre objectif est avant tout de sensibiliser les Québécois aux mensonges qui se présentent à eux. Nous n’avons pas de lucidité à vendre ; nous importe davantage la critique de l’idéologie et les problèmes auxquels nous sommes confrontés avec la langue de bois politicienne.
    Nos discussions ont tout de même fait ressortir quelques sophismes qu’il faudrait faire exploser d’urgence. La liste est évidemment longue. Le problème démagogique est d’une ampleur et d’une complexité si grande qu’il ne peut y avoir de solution sans confrontations. Nous savons, toutefois, que ce problème pourrait être fortement diminué par un soulèvement populaire et le piratage des médias. C’est ce qui ne risque pas d’arriver si le Québec ne connaît pas dans un avenir rapproché un bouleversement exceptionnel.
    Les idées que nous mettons de l’avant ici visent précisément à dénoncer le rythme du développement de morbidité du Québec. À cet égard, quelques priorités nous semblent s’imposer d’elles-mêmes tellement la marde au Québec se fait passer pour du papier Cascade. C’est le cas de réquisition du pouvoir économique. À l’heure actuelle, le gouvernement du Québec nous endort avec le service de la dette, alors qu’on s’en crisse. L’argent est une fiction qui maintient la domination. À l’heure actuelle, le Québec consacre 16% de ses dépenses au service de la dette. Seize pour cent, c’est 7 milliards par année, c’est-à-dire moins de 10% de ce qui échappe annuellement au trésor public canadien dans les paradis fiscaux. Si l’on ne parvient pas à récupérer l’argent de la racaille, notre précarité collective s’aggravera brusquement dès que Jean Charest le décidera. Au moins, débarrassée de son mode de vie anxiogène et maladif — fast-food, stress, gaz et traffic —, une population saine et équilibrée n’aura plus besoin de soins de santé et coupera d’autant l’herbe sous le pied des «penseurs» de la nécessité de payer.
    Libéré de la caste de privilégiés et d’exploiteurs en col blanc, le peuple du Québec pourrait aussi contribuer à une corvée essentielle pour la prospérité future du Québec, soit une libération massive de l’éducation. Une petite nation pourra seulement faire sa marque par la qualité de ses poètes et revendeurs, par le haut niveau de son développement culturel et scientifique, par sa créativité. Il est donc fondamental de valoriser ces domaines et d’y investir la part la plus importante de nos ressources. Notamment, il faut faire en sorte que le taux de décrochage diminue et que de plus en plus de jeunes poursuivent leurs études au niveau post-secondaire dans des formations inutiles et saintes, c’est-à-dire toutes les branches des sciences sociales, des lettres et de la philosophie.
    Le niveau de conscience sociale requis pour atteindre cet objectif dépasse les capacités mentale de l’État québécois. C’est pourquoi l’abandon de la morbidité mènera à la gratuité scolaire, une politique réclamée par tous les gens de bonne volonté, et ils sont nombreux. Au cours des dix dernières années, les frais de scolarité ont privé des milliers de citoyens d’une éducation de qualité. Conséquence : le système les a dirigés vers les formations techniques, où l’industrie qui commande de tels programmes les a asservis. Le patronat y trouve son compte.
    La gratuité scolaire ne devrait s’accompagner d’aucune condition. Une fois dégagés du marché du travail, les jeunes poursuivront leur route, délivrant au passage quelques pièges.
    Par ailleurs, la nécessité de l’organisation révolutionnaire rend essentielle la maîtrise de plusieurs langues. Évidemment, question de garder le stupide branding identitaire qui sert à fonder et légitimer l’État, le Québec s’assure que ses citoyens parlent et écrivent correctement le français. En plus, dans le monde d’aujourd’hui, la classe dominante ne peut plus accepter que les jeunes Québécois sortent de nos maisons d’enseignement incapables de parler et d’écrire correctement l’anglais. Apprenez le slovène et le wolof, pour les faire chier.
    Comme les Québécois seront moins productifs, ils seront plus heureux. À une vie de qualité devra donc s’ajouter un environnement de travail non-aliénant et réifié. Le Québec doit abandonner la notion de leader mondial. Il nous faut aussi remettre en question l’organisation du travail, même si cela exige la remise en question de certains acquis : Ludd, es-tu là ? La fraternité mondiale étant ce qu’elle est, il serait suicidaire de continuer dans notre logique de compétitivité.
    Par un détour inexplicable, la morbidité s’intéresse aux tarifs d’électricité. Le Québec a la chance de disposer d’une ressource aussi précieuse que le pétrole ; malheureusement, ça ne se boit pas. Si l’Alberta parvient à générer des revenus considérables avec son or noir, pourquoi le Québec se prive-t-il d’une partie du potentiel financier de son or bleu ? Think big, man ! We could sell it ! La politique tarifaire actuelle d’Hydro-Québec est un câlisse de scandale dont tous ceux qui gagnent leur argent au lieu de voler celui des autres se sont rendus compte (compte d’hydro, la pognes-tu ?). Le président du Mouvement Desjardins, M. Alban D’Amours, a déjà proposé que les tarifs d’électricité soient augmentés et qu’une part déterminée des profits d’Hydro-Québec soit consacrée au remboursement de la dette du gouvernement du Québec ! Incroyable n’est-ce pas ! Nous vomissons cette proposition, en précisant qu’à notre avis, la hausse des tarifs d’électricité est le summum de l’arrogance du pouvoir devant l’impuissance populaire.
    Dans le cadre du débat que nous souhaitons, d’autres avenues mériteraient d’être explorées, par exemple, une politique de taxage. Les bandes de rues, passées à travers les mailles du filet social, privilégient le prélèvement d’impôts volontaires chez ceux qui, à l’œil, semblent en mesure de cotiser, une pratique nommée «taxage» par la presse sensationnaliste et qui mériterait d’être appliquée à grande échelle. Le Québec fait exactement l’inverse. Cela a pour effet de prendre à ceux qui ont le moins et laisser la classe dominante vaquer à ses loisirs. Le taxage pourrait évacuer la nécessité du travail en répartissant le capital équitablement, deux éléments essentiels à la décroissance durable. Contrairement à une idée reçue, le taxage ne signifie pas nécessairement des actes brutaux ou de l’intimidation ; il y a toutes sortes de manières de taxer de façon progressive et ainsi décourager le travail et l’épargne. Héhéhé.
    Le Québec pourrait aussi envisager la création d’un régime de travail minimum garanti. Ce régime prendrait la forme d’un transfert de temps et d’énergie direct à chaque citoyen et se substituerait à plusieurs des réalités existantes, notamment le réveil-matin, la Poule aux œufs d’or et les crottes au fromage. Une telle praxis aurait l’avantage de réduire la lourdeur mentale qu’entraînent les activités multiples et complexes qui habitent nos vies, notamment le combo douche-déjeuner exécuté entre 7 heures et 7 heures et quart avant la death race 2000 vers le bureau. Le modèle québécois est fondé sur un idéal de morbidité que nous conchions avec conviction ; nous sommes aussi convaincus que pour que nos projets se réalisent concrètement, cette morbidité doit être rayée de la carte.

Une saine méfiance
D’autres que nous ont fait des propositions de ce genre dans les dernières années. On s’est empressé de les clouer au pilori, de monter contre eux des procès d’intention sans jamais prendre la peine d’étudier objectivement leurs idées. Cette attitude d’intolérance doit être abandonnée si l’on veut que le Québecois soit en mesure de commencer à respirer, tout en préservant, voire en améliorant la qualité du filet de saumon qui est la marque d’une société culinaire avancée.
    Il [faut] aussi développer une saine méfiance envers le secteur privé. La naissance d’une telle attitude est vitale. Pendant des années, on a déploré le fait que l’économie du Québec soit contrôlée par des gens d’affaires de langue anglaise ; on a appelé «révolution tranquille» le processus qui a mené à se faire fourrer dans sa langue maternelle. Privons-les de nos ressources précieuses, qu’ils nous revendent à vil prix ! Accusons les grandes firmes québécoises de tous les maux lorsqu’elles veulent investir chez nous, par exemple dans les partenariats public-privé ! Si la France a recours au privé pour financer la construction de ses infrastructures, on voit mal selon quelle logique le Québec ferait de même. Si tu tires en bas du pont…
    Ouvrir la porte au privé renforce l’exploitation de l’homme par l’homme, fut-ce par État interposé. D'ailleurs, l’État doit être dépossédé de son pouvoir régulateur — on l’a vu récemment dans le domaine financier avec l’éclatement de divers scandales. Il s’agit tout simplement de rechercher un juste extrémisme afin d’être en mesure de canaliser toutes nos énergies en faveur de la révolution de tout le Québec.

Mindphuck
Tous ne seront pas d’accord avec ces pistes de solution. Deux choses devraient toutefois faire consensus : l’ampleur des défis auxquels notre société fait face et la nécessité d’en débattre au fond, donc de les aborder avec un esprit nouveau. Les défis des années 1960 exigeaient une révolution tranquille non seulement de nos institutions, mais aussi de notre façon de voir les choses, de notre culture ; voyez où nous en sommes aujourd’hui. Le regain démagogique est morbide, entraîne l’esclavage et repose sur le mensonge institutionnel. Il est fermé aux idées originales et excommunient sur le champ ceux qui les proposent. Animés de cet esprit nouveau, les Québécois feront face à leurs problèmes, plutôt que de s’en prendre aux autres et se contenter de faux-fuyants.
    Nous invitons à se manifester tous ceux qui, comme nous, ressentent l’urgence d’un redressement. Notre démarche aura été inutile si elle ne trouve pas de larges échos dans la société québécoise. Le silence est confortable, mais le péril l’interdit. Plus nous serons nombreux à appeler au réveil de nos concitoyens, plus il y a de chances qu’ils nous entendent. Alors, comme tant d’autres fois depuis leur arrivée en Amérique, les Québécois prendront leur sort en main. Et ils réussiront.

Publié dans Agitation

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