L'exploitation carcérale au cœœur de l'économie américaine

Publié le par la Rédaction

undefinedEn 1998, la population carcérale américaine comprend 1.815.000 détenus. D’après les crédits votés par le Sénat, celle-ci devrait atteindre le seuil des deux millions de personnes d’ici trois ans. Dans le jeu des comparaisons internationales, la prison américaine occupe une place pour le moins incongrue. En effet la proportion d’individus incarcérés aux États-Unis est huit fois supérieure à celle de l’Union européenne (respectivement 690 et 85 détenus pour 100.000 habitants en 1997, source : BJS, 1999a). Il faut noter que ce phénomène est assez récent puisque de 1945 à 1970, la proportion de détenus américains était en effet stabilisée autour de 150 détenus pour 100.000 habitants. Comment une telle différence peut-elle exister entre deux espaces assez comparables (démocratique parlementaire, économie de marché, culture occidentale) ? Jusqu’au début des années 1990 l’explication semblait simple. Les débuts de la surpopulation carcérale correspondent exactement à la croissance continue du taux de criminalité (i.e. : nombre de crimes par habitant). La paupérisation extrême de certains pans de la société américaine et l’ancrage d’une culture de la violence ont incité le système judiciaire à remplir mécaniquement les prisons par une application stricte de la loi. Le thème de la sécurité est devenu un enjeu électoral majeur dans un pays où les votants se déclarent satisfaits du mode d’organisation économique. Les élus particulièrement concernés (maires des grandes villes, gouverneurs d’états) ont pris des mesures exceptionnelles de contrôle des populations pour parvenir à diminuer considérablement le taux de criminalité depuis cinq ou six ans [1] (ce dernier restant supérieur à celui de l’Union européenne).
    Aussi, depuis une dizaine d’années, le cas américain présente une spécificité nouvelle car l’évolution conjointe de l’incarcération et de la criminalité n’est plus vérifiée. En fait, cette voie introduit un glissement inquiétant dans l’utilisation gouvernementale de la prison : celle-ci n’a plus pour objectif officiel de réintégrer les personnes dans un contrat social mais vise à écarter sur le long terme une part croissante de la société jugé comme définitivement irrécupérable.Cette évolution amène deux questionnements, à savoir le rôle joué par une incarcération de masse et les moyens utilisés pour parvenir à assurer la gestion économique d’un tel système. Le premier point concerne les implications précises d’une politique pénale très répressive sur le niveau de sécurité. L’objectif d’une chute de la criminalité est désormais un référentiel prépondérant pour les tenants d’une politique sécuritaire en Europe. De nombreux responsables et leaders d’opinion appellent à s’inspirer de «l’expérience américaine» pour gérer les quartiers en difficulté. Si la réduction de la criminalité aux États-Unis s’explique aussi par d’autres facteurs [2], l’incarcération a évidemment joué un rôle clé. Cependant on constate tout d’abord que le taux de récidive est resté stable dans le temps malgré le durcissement des peines (Donziguer, 1996). La réinsertion des détenus et la dissuasion de la récidive continuent ainsi à être un échec. L’incarcération de près de deux millions de personnes ne vise pas à prémunir la société contre un risque grave et immédiat mais plutôt à écarter toute personne susceptible de commettre un délit (i.e. : les personnes qui ont déjà fauté).
    Cette philosophie peut être illustrée par les propos récents d’un membre du Sénat américain lors d’un débat sur la question judiciaire. Ce dernier proposait de «jeter les criminels dans une oubliette, et de jeter la clé de l’oubliette dans la rivière» (OSEPP, 1997). Plus précisément, la population concernée par le glissement de ces cinq dernières années concerne notamment les récidivistes et les acteurs de crimes sans violences. Historiquement, le système judiciaire américain a toujours sanctionné très sévèrement les actes violents, considérés comme un véritable fléau (la restauration de la peine de mort en 1971 et son utilisation désormais très courante ont été justifiées dans cette perspective). L’incarcération pour des crimes non-violents a été favorisée par un durcissement général des peines dans de nombreux États et par la requalification de nombreux actes (notamment les vols) en délits fédéraux (qui prévoient des longues peines). L’élément le plus marquant reste le principe du «trois délits et tu es dedans» (three strikes and you are in) qui prévoit une peine de réclusion à perpétuité pour une personne sanctionnée à trois reprises, même s’il s’agit d’un délit mineur. Le cas très médiatisé d’un Californien condamné à perpétuité pour le vol d’une part de pizza est loin d’être anecdotique. L’inventaire de l’Organisation for sensible and effective prison policy (OSEP, 1997) est sur ce point édifiant : le vol sans violence d’une boîte de vitamines, d’un paquet de gâteaux, d’un compact disc, d’une canette de bière ou d’un autoradio vaut entre 25 ans et la perpétuité dans les États de Californie ou de New York.
    Cette loi devient particulièrement absurde dans le cas des usagers de stupéfiants. Les études sur la toxicomanie (P. Kopp, 1995) montrent que la prohibition des drogues amène une partie des héroïnomanes [3] à commettre de nombreux délits pour financer leurs consommations. Lorsque ces derniers sont en situation de sevrage, le niveau de la sanction liée à un vol n’a que peu d’importance. Alors que de nombreux pays commencent à réfléchir sur des politiques alternatives, les États-Unis jugent ainsi préférable d’emprisonner à vie une génération de toxicomanes. La règle des trois délits est à l’évidence un déni des principes fondamentaux de la justice puisque la peine infligée n’est plus proportionnelle à la gravité de l’acte [4]. Le durcissement de la politique pénale a connu d’autres manifestations cependant moins spécifiques au cas américain. Les libérations conditionnelles ont ainsi diminué de 38% entre 1986 et 1997 (BJS, 1999a). Outre la volonté de maintenir hors de la société les récidivistes et les personnes ayant commis des violences, les autorités réagissent aussi à une forte pression populiste. L’opinion publique et les médias se réfèrent constamment aux faits-divers où une personne libérée avant la fin de sa peine commet un nouveau crime. Le recours à la conditionnelle serait alors un acte irresponsable. Pourtant, les études de criminologie montrent qu’une personne bénéficiant d’une telle mesure récidive moins que la moyenne [5].
    Cette politique a bouleversé le niveau global de la population carcérale mais aussi la pyramide des durées de peines. La part des condamnés à perpétuité dans la population carcérale a ainsi triplé entre 1991 et 1997. Un calcul du ministère de la Justice (Bureau of Justice Statistics, 1999a) montre qu’en 1997, 10,2% des détenus devraient, en comptant les remises de peines, passer plus de vingt ans en prison, ce qui représente plus de la moitié des détenus voués à y rester moins de deux ans (17,5%). La surenchère des années 1990 apparaît clairement puisqu’en 1991, les personnes condamnées à cette très longue peine étaient quatre fois moins nombreuses que les peines inférieures à deux ans (respectivement 6,2 et 25,8% des détenus). Le propre d’un état policier est d’opposer aux principes des droits de l’homme l’efficacité de la lutte contre le crime. Les États-Unis commençaient à reproduire le même discours en raisonnant uniquement à partir des chiffres de la criminalité sur le court ou moyen terme sans considérer les conséquences d’une incarcération à grande échelle sur la vie d’une partie de la population. Comme l’indique un sociologue de l’Université californienne de Berkeley (L. Wacquant, 1998), la solution américaine consiste avant tout à créer la première colonie pénitentiaire de masse dans l’histoire des pays «démocratiques».
    À un deuxième stade d’analyse, il nous semble que les objectifs de la politique carcérale dépassent le seul thème de la sécurité pour toucher à la gestion des classes pauvres et à l’organisation économique du pays. L’émergence de la surpopulation pénitentiaire dans les années 1980 a amené les autorités gouvernementales à s’interroger sur le moyen de rendre économiquement soutenable ce système pénitentiaire. D’une part, le coût élevé de l’incarcération (environ 22.000 dollars par an et par détenu, la construction d’une nouvelle cellule coûte 54.000 dollars) peut devenir prohibitif lorsque les canons du libéralisme obligent à réduire la dépense publique. D’autre part, il fallait déterminer la façon dont cette partie désormais importante de la population pouvait servir les intérêts du pays. Ainsi, les États-Unis ont décidé de réformer l’activité professionnelle en prison et de développer des formes de travail contraint qui évoquent le système des travaux forcés du XIXe siècle. L’utilisation de la population carcérale comme main-d’œuvre exploitable à merci est fortement ancrée dans l’histoire des États-Unis. Sur ce point, il n’est pas nécessaire d’invoquer des pratiques souterraines et inavouées car le treizième amendement de la Constitution officialise haut et fort cette logique : «il n’existera sur le territoire des États-Unis ou autre lieu soumis à leur juridiction ni esclavage ni servitude involontaire, sauf pour punir un crime, dont un individu aura été dûment reconnu coupable». Ainsi, la condamnation pénale, qui est censée se limiter à une privation de liberté, implique aussi le recours au travail obligatoire. Paul Wright (1998) fournit un éclairage très intéressant sur la façon dont ce texte à été appliqué depuis la guerre de Sécession. Jusqu’à la grande dépression des années 1930, les détenus étaient forcés à travailler sans aucune rémunération pour le gouvernement ou des entreprises privées qui louaient de la main-d’oeuvre auprès des prisons d’État. Un arrêt de la Cour suprême de Virginie (Ruffin contre la communauté, 1871) précise d’ailleurs que les détenus sont «les esclaves de l’État». Comme la population carcérale était majoritairement composée de Noirs, la prison perpétuait les privilèges d’avant la guerre et, ce qui est aussi important, évitait au système productif d’accroître ses dépenses de personnel en ayant recours aux hommes libres. Cette forme de dumping social [6] a justement provoqué une remise en question du travail forcé et gratuit en prison. Dans les années 1930, les syndicats ont protesté contre cette pratique qui constituait une concurrence déloyale d’autant plus inacceptable que le chômage et la pauvreté sévissait sur le continent. L’Ashurts-Summers Act établit ainsi un salaire minimum en 1935 [7] et, plus généralement, des arrêtés administratifs mettent un frein à l’activité économique en milieu carcéral.
    Celle-ci suscite un nouvel intérêt à l’époque de l’administration Reagan, acquise à une politique sociale répressive et au libéralisme économique. Paul Wright indique que «dans une étude de 1986 visant à réduire les dépenses du gouvernement en matière de politique carcérale, l’ancien juge de la cour suprême, Warren Burger, lance un appel pour transformer les prisons en ‘‘usine clôturées’’. Il préconise, en gros, que les prisons redeviennent autarciques, et même source de profit, c’est-à-dire des entreprises nécessitant un financement minimal de la part de l’État». Le travail en prison s’est donc considérablement développé depuis une douzaine d’années. Il a institué des activités obligatoires pour les missions de service public et un rapport salarial «paradisiaque» pour les entreprises du pays. Plus précisément, les études de cas menées par Prison legal news ou par l’OSEPP et les bilans du ministère de la Justice font apparaître que celui-ci sert quatre objectifs.

Les détenus au service de l’autonomie carcérale
Cette option reprend l’utilisation classique des détenus aux États-Unis. Afin d’amortir le coût de la politique carcérale, les détenus doivent participer à son fonctionnement : ménage, cuisine, réparations, voire service domestique pour les dirigeants de la prison. Pour cela, ils obtiennent un salaire horaire souvent compris entre 20 cents et 1 dollar (Donziguer, 1996). Parfois, ils ne sont pas rémunérés car l’activité est considérée comme une formation professionnelle (sans qu’elle aboutisse d’ailleurs à un diplôme quelconque). Devant le besoin croissant de nouvelles places de prisons, certains États passent à la vitesse supérieure en demandant aux détenus de meubler et aménager les nouvelles installations. Dan Pens (1998) montre que l’État du Texas a créé 75.000 places de prisons en quatre ans pour «la moitié du prix de revient moyen national de construction des prisons grâce à deux facteurs principaux : l’utilisation d’un modèle modulaire prototype conçu par des architectes maison et le travail non rémunéré des détenus». Sans gagner le moindre cent, les détenus ont ainsi fabriqué «le lit, le matelas, l’oreiller, le bloc lavabo-toilette, la cloison en inox, l’installation de l’éclairage électrique et la porte de la cellule».

Les détenus au service d’un nouvel acteur du commerce international : la Prison Company
Depuis quelques années, certaines prisons d’État cessent d’offrir une sous-traitance aux entreprises classiques pour devenir un pôle industriel autonome. Paul Wright (1996) illustre cette tendance par les exemples de la Californie et de l’Oregon. L’administration pénitentiaire de ce dernier État a lancé une nouvelle ligne de vêtements sous l’appellation rêveuse de Prison blues. Les détenus gagnent entre 6 et 8 dollars de l’heure mais doivent reverser 80% de ce revenu à l’État pour rembourser les frais de l’incarcération. L’administration pénitentiaire de l’Oregon est ainsi propriétaire de plusieurs PME qui exportent 38% de leurs productions. Dans des conditions similaires, les prisons californiennes ont aussi lancé leur propre marque de vêtement dont les ventes vers les pays asiatiques représentaient 1,2 million de dollars par an en 1996. L’Etat de Louisiane (P. Campbell, 1993) s’est pour sa part spécialisé vers la production d’outillages et de matériel de bureau destinés aux pays du tiers-monde. Les salaires sont très compétitifs puisque compris entre 35 cents et 1,2 dollar de l’heure. L’économie américaine domine le commerce international sur les activités de hautes technologies et les produits complexes (services financiers par exemple) qui nécessitent une main d’oeuvre qualifiée. La prison est alors un moyen de se positionner sur le créneau traditionnellement occupé par les pays en voie de développement. Dans les prisons d’État, ce type de travail reste facultatif, bien que nécessaire aux nombreux détenus indigents. Par contre, les prisonniers fédéraux (i.e. : les longues peines) doivent obligatoirement travailler soit pour le fonctionnement de la prison, soit pour les activités du Federal Prisons Industries Inc (UNICOR), qui est leader sur le marché des Prison Companies. Plus encore, cette dernière institution utilise des moyens coercitifs pour orienter le travail obligatoire vers des activités sensibles.
    R. Levasseur (1998) explique que dans le pénitencier de Marion (Illinois), l’UNICOR produit du matériel d’armement (pièces détachées de bombes, matériel de transmission par exemple) en versant un salaire horaire de 23 cents aux détenus certainement ravis de participer à l’effort de guerre. Cette prison accueille des détenus de longues peines dans des conditions particulièrement difficiles. En effet, le taux de surpopulation dépassait en 1994 la moyenne déjà très élevée des établissements fédéraux (34% contre 27%) et le recours à l’isolement et au mitard [8] est plus que fréquent. Or, le règlement de la division fédérale de l’Illinois précise que, pour pouvoir être transféré, un détenu de Marion doit obligatoirement travailler pour l’UNICOR qui oriente à sa guise ses employés vers la division armement. Comme le note Paul Wright un détenu forcé à travailler pour moins de un dollar de l’heure place la Prison Company en «concurrence directe avec les ateliers clandestins d’Indonésie, de Hongkong, de Thaïlande et bien sûr de Chine». L’évocation de ce dernier pays n’est pas innocente. S’il est justifié de critiquer la commercialisation de produits fabriqués dans les camps de travail de l’empire du Milieu, ce sursaut humaniste reste parfaitement hypocrite tant que prospérera l’esclavage pénitentiaire de la démocratie américaine.

Les détenus au service du Workfare
La politique libérale américaine tend à remplacer progressivement le Welfare par le Workfare [9]. La logique du Workfare s’est largement diffusée parmi les prisons des États du Sud (Arizona, Arkansas, Oklahoma et Texas notamment). Le don contre don du Workfare carcéral est cependant particulier puisque le détenu contribue bénévolement à des tâches de service public non pour gagner une allocation mais pour rembourser le coût de son incarcération. Dans l’Arizona (OSEPP, 1997), le directeur de l’administration pénitentiaire a remis au goût du jour la tenue traditionnelle du bagnard américain (pyjama et bonnet rayé de jaune et noir) pour que les contribuables puissent facilement repérer les détenus travaillant, sans salaire mais sous le soleil, à la réfection du réseau routier. Au Texas et en Louisiane, l’activité obligatoire des détenus consiste à élaguer des arbres, terrasser les champs et entretenir les voies de communication. De l’avis du Federal Bureau of Prison (FBP-Unicor, 1999), ils sont même devenus, pour ces deux États, l’un des principaux services public destinés à l’aménagement de l’espace rural.

Les détenus au service des multinationales
La location des détenus aux entreprises, atténuée pendant quarante ans, connaît aussi un essor depuis la fin des années 1980. Microsoft, Boeing, Kodak, Ford, Konica ou Planet Hollywood ont directement, ou par le biais de leurs sous-traitants habituels, recours au travail carcéral. Cette forme de flexibilité est particulièrement appréciée pour les taches manufacturières peu qualifiées telles que l’emballage-conditionnement ou le textile. Elle évite aux entreprises de délocaliser ses activités vers des endroits aux coûts salariaux comparables, mais forcément moins policés que les établissements pénitentiaires. De plus, les entreprises échappent aux contrôles des services d’hygiène et de l’inspection du travail. Depuis 1977, la jurisprudence met en effet l’activité en prison à l’écart du Code de travail. Danny Cahill et Paul Wright indiquent par exemple qu’à l’occasion d’un contrat de sous-traitance à durée limitée «les prisonniers de la Franklin County Workhouse (Ohio) ont été payés environ 5 dollars de l’heure pour trier à mains nues les résidus de métal dans les cendres d’un incinérateur de déchets». Le travail s’effectuait, sans aucun vêtement ou équipement spécifique, dans un lieu contenant un taux d’arsenic deux fois et demi plus élevé que celui autorisé par l’inspection du travail et un taux de dioxine 770 fois plus élevée que dans l’environnement extérieur. Le catalogue de l’Unicor (FBP-Unicor, 1999) propose une liste de services à haut risque : désamiantage, réfection d’immeubles insalubres, traitements de déchets, réparations d’installation électrique. Il est fort improbable que cette Prison Company ait un personnel suffisamment qualifié pour être compétitif sur ces activités. Une étude plus approfondie des conditions de sécurité amènerait plutôt à revoir le nombre réel de détenus condamnés à mort par le système judiciaire. L’exploitation des détenus à des fins lucratives peut amener différentes interprétations. L’affirmation du Workfare et des activités de service flexibles et mal payées prête à penser que la société américaine devient profondément duale [10] : une partie de la population profite de la prospérité tandis que les précaires doivent accepter du travail au rabais dans le secteur privé ou s’inscrire dans les maisons de travail obligatoire [11]. Cette situation est cependant risquée puisqu’elle engendra des ghettos dont les explosions de violence menacent la sécurité de l’autre population. La politique carcérale consiste à gérer ce risque en remplaçant ces ghettos incontrôlés par des ghettos institutionnels. La société duale sera alors achevée : les bons citoyens vont s’installer dans des communautés fermées (qui occupent une part croissante des lieux de vies en Californie, Floride ou Arizona) et les plus démunis seront pris en charge par l’administration pénitentiaire. Cependant, l’un des deux mondes est au service de l’autre : le ghetto carcéral doit devenir un salariat tiers-mondiste pour éviter à la Nouvelle Économie high tech de plonger ses mains dans les poubelles de la prospérité.
    L’esclavage carcéral n’est d’ailleurs pas si différent de l’ancienne traite des noirs. L’inégalité raciale est effectivement de règle dans les décisions de justice : en 1994 les noirs représentaient 13% des usagers réguliers de drogues, 55% des inculpés pour possession de stupéfiants et… 74% des personnes incarcérées pour ce motif (Donziguer, 1996) ; le seuil minimum de possession pour une peine de plus de cinq ans est de 500 grammes pour la cocaïne blanche (75% des inculpés sont des blancs) et de 5 grammes pour la cocaïne sous forme de crack (90% des inculpés sont des noirs). En considérant le taux de croissance de l’incarcération dans les années 1990 et la part actuelle des minorités (38% de noirs, 10% d’Hispaniques), les prisons américaines compteront, d’ici cinq ou six ans, un million de détenus de race noire. Ces derniers seront bien employés dans des conditions dignes des plantations de coton du XIXe siècle par une classe moyenne très majoritairement blanche.

À notre sens, la mutation principale du système carcéral est qu’il devient une des principales puissances politiques et sociales du pays. En choisissant la voie sécuritaire, les Américains ont d’abord donné un chèque en blanc à cette institution. Entre 1991 et 1996, le budget américain a augmenté de 83% pour les prisons d’État et de 119% pour les prisons fédérales (BTS, 1998a) et son taux de croissance a été deux fois supérieur à celui de l’éducation (7,3% contre 3,6%, source : ibid.). Dans certains États, les choix sont beaucoup plus radicaux. En Californie, le budget pénitentiaire est passé de 200 millions de dollars en 1974 à 4,3 milliards de dollars en 1998 (soit un montant multiplié par 22 en 24 ans). Alors qu’il représentait un sixième des crédits accordés à l’enseignement supérieur en 1979, ces deux budgets sont d’un niveau comparable depuis 1994 (Donziguer, 1996). Enfin, la règle des three strikes va plus que renforcer la tendance : la peu progressiste Rand Corporation estime que cette mesure coûtera à moyen terme entre 4,5 et 6,5 milliards de dollars par an à l’État californien (ALI, 1997).
    Ensuite, cet investissement a induit une foule d’intérêts autour du milieu carcéral. Le personnel de l’administration pénitentiaire représente le troisième corps de fonctionnaires du pays et se hisse même au premier rang dans les États de l’Arizona, de la Californie, de la Caroline du Sud, et du Texas. Malgré la propension du capitalisme américain à accroître la taille critique de ses entreprises, il existait en 1996 une seule entreprise privée américaine qui employait plus de salariés que le système carcéral. Loin d’être brimés par les politiques libérales, les surveillants ont su acquérir des conditions de travail plus qu’intéressantes en captant une large part de l’augmentation des crédits et en obtenant une participation aux bénéfices générés par les Prison Companies. Ainsi, le revenu moyen d’un surveillant de prison californien diplômé de l’enseignement secondaire dépasse, après six ans d’ancienneté, le salaire de base d’un professeur d’université (45.000 contre 43.100 dollars, source : ibid.). La construction et l’exploitation des nouveaux établissements font aussi vivre un ensemble large et diversifié d’entreprises dont beaucoup se sont spécialisées sur ce type particulier de commande. D’une certaine manière, on peut affirmer que le recours à l’incarcération de masse représente de fait la seule politique de grands travaux récente du gouvernement américain. Le système carcéral est ainsi devenu une force économique et sociale en générant un nombre considérable d’emplois directs ou indirects et en permettant à des entreprises d’accroître leur compétitivité.
    Cependant, son pouvoir est aussi politique. Le corps de la pénitentiaire est devenu dans les années 90 un lobby professionnel tout à fait prépondérant. Il est par exemple le deuxième contributeur référencé aux campagnes électorales de Californie (OSEPP, 1999) et se classe dans les cinq premiers donateurs pour 14 États (Donziguer, 1996). L’actualité montre que la course au financement est un élément essentiel des batailles politiques américaines au point où elle tend à éliminer avant l’heure une majorité de prétendants. Dans les états de la Bible Belt par exemple la stratégie d’un candidat est claire : il doit satisfaire certains lobbies industriels sur des questions économiques, avancer des valeurs morales pour attirer les fonds de l’évangile et calquer son discours sécuritaire sur les positions défendues par les syndicats de surveillants et de policiers. On peut aussi souligner que dans un pays où une petite majorité des votants (ces derniers représentant grosso modo la moitié de la population) a bénéficié de la phase de croissance économique des années 1990, le débat électoral s’était nettement orienté vers la question de la criminalité. Dans les scrutins locaux, une génération d’élus a construit son image sur les politiques de la «zéro tolérance» et sur l’incarcération de masse [12]. La réduction effective de la criminalité est ainsi devenue l’argumentaire classique des équipes municipales. Cette classe politique a en partie lié son avenir à la viabilité de la nouvelle politique pénale et carcérale. Alliée aux syndicats de la pénitentiaire, elle est à l’origine de nouveaux plans de financement qui vont permettre d’orienter structurellement l’incarcération vers les longues peines.
    En résumé, le lobby carcéral regroupe une part notable de la classe politique américaine, un puissant corps de fonctionnaires, une nébuleuse de sous-traitants, des sociétés de service attirées par la privatisation partielle des établissements, des services publics qui peuvent relâcher leur contrainte budgétaire par le travail obligatoire et une partie du tissu économique qui découvre une nouvelle forme de main d’oeuvre. Outre sa composition, les forces essentielles du lobby carcéral sont la faible réversibilité des investissements pénitentiaires et les difficultés à contrôler le fonctionnement effectif d’une prison. Sur le premier point, l’histoire des systèmes carcéraux européens et américains est très claire : les cas de diminution annuelle du nombre de places de prison et de surveillants sont rares. En fait, la pénitentiaire est un poids lourd du budget accordé au ministère de la Justice. Comme la construction d’une prison est coûteuse et qu’elle ne peut être utilisée à une autre fin, il est clair qu’une fois installée, celle-ci sera obligatoirement remplie pour des décennies. L’investissement carcéral engage la politique pénale d’un pays sur le long terme et rend tout changement radical difficile. D’autre part, le pouvoir du surveillant de prison tient au fait qu’il assume une fonction «vitale», celle d’éviter une explosion du système carcéral. Il peut ainsi menacer de bloquer la machine judiciaire et remettre en question le sentiment de sécurité [13].
    La politique d’incarcération de masse et d’esclavage pénitentiaire risque ainsi d’être un trait dominant de la régulation sociale américaine. C’est dans ce sens que le ghetto carcéral est une société parallèle : non seulement les personnes exploitées en détention tendront à ne plus réellement en sortir mais, conjointement, le pôle pénitentiaire aura acquis un pouvoir tel qu’aucune autorité ne pourra lui imposer des changements. Une analyse approfondie de l’influence du système carcéral sur les décisions publiques pourrait amener un parallèle avec le complexe militaro-industriel. Au nom de la sécurité extérieure, les gouvernements américains de l’après-guerre ont alloué d’énormes budgets à la défense nationale et aux industries de l’armement. Ce complexe a cherché à accroître son pouvoir car il défendait des intérêts économiques (l’industrie de l’armement étant par exemple un poste important des exportations américaines). Il a ainsi supporté une large part de la classe politique pour qu’elle engage des investissements structurels et qu’elle utilise l’outil militaire. Si elles n’ont pas diminué sa sphère d’influence, la fin de la guerre froide et la hausse de la criminalité ont orienté le réflexe sécuritaire vers l’ennemi intérieur (i.e. : les ghettos). Les récentes évolutions prêtent à penser qu’un complexe carcéral-industriel est en train de se développer sur le modèle militaire. Ce dernier assure l’hégémonie américaine dans le monde tandis que le premier a pour but la domination des nantis du libéralisme sur les «en dehors» de la prospérité.

François CARLIER
Alice no 3, hiver 2000 (
Multitudes)


[1] Une étude du ministère de la Justice (BJS, 1998a) indique par exemple que le taux d’homicide pour 100.000 habitants était de 6,7 en 1997 alors qu’il oscillait autour de 10 durant les années 1980.
[2] Citons trois facteurs exogènes à l’incarcération. Premièrement, la population la plus concernée par la délinquance (les 16-25 ans) a relativement diminué. Deuxièmement, la vague de consommation de crack au début des années go avait dopé les chiffres de la délinquance. Le décès d’une large partie de ces usagers a provoqué une baisse artificielle de cette dernière (l’absence de prise en charge thérapeutique d’un usager de crack n’étant pas considéré comme un crime). Enfin, il est évident que le concept de «zéro tolérance» a joué un rôle dissuasif. Rappelons que la «zéro tolérance» signifie que la police vous arrête pour tout délit, même très mineur (par exemple la consommation d’alcool sans son emballage constitue un délit d’ivresse sur la voie publique couramment sanctionnée depuis cinq ans).
[3] Contrairement à une idée répandue, tous les héroïnomanes ne sont pas des consommateurs quotidiens. On peut distinguer les fumeurs qui dépensent entre 100 à 300 francs par jours des usagers par injection qui, consommant entre 1 et 2 grammes par jour, ont des besoins financiers largement supérieurs à leurs revenus (600 à 1000 francs par jour).
[4] La justice pénale des pays occidentaux prévoit effectivement une aggravation de la peine en cas de récidive. Mais celle-ci est circonscrite à une limite et reste liée au type de délit. Dans le cas des three strikes, le tarif est juridiquement le même entre un double meurtre et un vol simple.
[5] L’observatoire international des prisons (1999) explique qu’un détenu libéré en conditionnelle a plus de chance de retrouver un soutien de sa famille et de ses amis (i.e. : vos enfants vous reconnaissent mieux si vous passez moins de temps en prison) et a généralement obtenu cette mesure parce qu’il a préparé un projet professionnel ou éducatif. Les éducateurs en milieu carcéral soulignent souvent que passé une certaine période de détention (4 à 8 ans pour de nombreux cas) le détenu perd ses liens avec l’extérieur et n’a plus la volonté d’envisager sa réinsertion. Le lecteur intéressé par la vie des détenus de longue peine pourra se référer à l’ouvrage du psychologue reichien Jacques Lesage Delahaye (1998).
[6] Le dumping social revient à ne pas respecter les seuils minimums de la réglementation usuelle du travail pour être compétitif sur un marché.
[7] Étant fixé à quelque cents de l’heure, celui-ci revient simplement à interdire le travail gratuit.
[8] L’isolement consiste à placer le détenu dans un quartier spécifique parce qu’il est considéré comme dangereux ou, dans certains cas, pour le protéger des autres détenus. Il ne peut rencontrer la plupart des autres détenus et participer à des activités de loisir ou d’éducation. L’isolement peut durer plusieurs années. Le placement au mitard est une sanction disciplinaire faisant suite à un incident, sérieux ou anodin, en détention. Il dure généralement quelques semaines et revient généralement à placer le détenu dans un cachot insalubre.
[9] En substance, le Welfare consiste à verser une allocation pour corriger certaines inégalités de revenu alors que le Workfare demande à l’assisté de travailler à une tâche de service public pour compenser l’aide financière que lui donne la communauté.
[10] Un article de l’hebdomadaire libéral The Economist (1999) résume les principales manifestations économiques de cette dualité. Le revenu (sans inflation et après impôts) des classes moyennes américaines (les deux tiers de la population) a progressé de 8% entre 1977 et 1999 (0,3% par an). Durant cette même période, le revenu de la classe fortunée (10% des Américains) s’est accru de 115%. Dans ce pays, les 20% plus riches ont un revenu 9 fois supérieur à celui des 20% les plus pauvres. Ce rapport est de 4 au Japon et de 6 en Allemagne. Enfin, notons que les 20% des Japonais les plus pauvres gagnent 50% de plus que les 20% des Américains les plus pauvres.
[11] Il faut préciser que si le recours à l’incarcération massive est une spécificité américaine, l’exploitation des détenus par le travail existe de façon à peine plus nuancée en Europe. En France, l’activité professionnelle des détenus est régie par un contrat de licence entre l’administration et l’entreprise et ne prévoit pas de contrat basé sur le Code du Travail. En conséquence le rapport salarial est loin de correspondre à celui de l’extérieur : les salaires horaires sont souvent inférieurs à 10 francs, le planning horaire est librement défini par l’entreprise (travail 7 jours sur 7 par exemple), un accident du travail n’entraîne pas de versement d’une pension d’incapacité durant la durée de la détention.
[12] Le maire de New York, R. Giuliani, incarne bien cette génération.
[13] Le lecteur intéressé par le contrôle extérieur du fonctionnement des prisons pourra se référer à la campagne qui est actuellement menée en France par un groupe d’associations. La section française de l’Observatoire international des prisons a d’ailleurs récemment consacré un numéro de sa revue à cette campagne (OIP section française, 1999).

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