L’'exercice de Copenhague

Publié le par la Rédaction

La police comme ultima ratio de la société du spectacle et du marché, c’est la réalité qui rejoint toujours plus son concept, comme disait l’autre. Ce printemps, ce que l’ordre capitaliste actuel était déjà essentiellement devient visible comme le nez au milieu de la figure d’unE manifestantE sans cagoule : après l’expérimentation grandeur nature à Copenhague, c’est l’Allemagne qu’on a sous les yeux ces jours-ci. Le travail de la domination est parvenu à traiter industriellement la contestation qu’il génère comme toute autre matière première. Malgré ses maladresses, l’article repris ci-dessous montre l’internationalisme policier à l’œuvre : la répression méthodique rationnellement intégrée à la fiction démocratique.



Un laboratoire policier sous le regard des pays européens ?

Répression pour l’exemple à Copenhague

Durant toute une semaine, début mars, à Copenhague, les défenseurs de l’«Ungdomshuset» (Maison des jeunes), emblème d’une contre-culture européenne, ont résisté et livré une véritable guérilla aux forces de l’ordre, le nouveau maire ayant vendu le bâtiment. De leur côté, les autorités danoises n’ont pas hésité à faire appel à des experts policiers d’autres pays européens, accourus volontiers observer un modèle de répression applicable à toute émeute urbaine.


Tôt le matin, le 1er mars, et avec une imposante précision militaire, un énorme déploiement de forces de l’ordre bloque le secteur de la Maison des jeunes (l’Ungdomshuset), dans un quartier populaire de Copenhague. Comme si un groupe de terroristes se trouvait dans cet immeuble de quatre étages — haut lieu de la contre-culture européenne, cédé par la Ville en 1982 mais revendu par le nouveau maire à une secte chrétienne, sans l’accord de ses occupants — et non pas quelque quarante jeunes sans armes dont l’âge moyen ne dépasse pas 20 ans.

    L’évacuation commence. La police utilise des équipements nouveaux. De puissants canons aspergent les portes et les fenêtres d’une étrange mousse qui durcit instantanément et empêche les occupants de les ouvrir de l’intérieur. Simultanément, armés jusqu’aux dents, des membres d’élite de la brigade antiterroriste arrivent sur le toit en hélicoptère. Tout indique, ce que les autorités confirmeront ultérieurement, que l’opération a été minutieusement préparée, et depuis longtemps.
    Aussitôt après l’assaut et l’évacuation musclée de l’Ungdomshuset, des marches de protestation ont lieu, pacifiques dans un premier temps. La police encercle les manifestants, perd son sang-froid, et très vite la violence éclate. Des arrestations massives, aveugles, traumatisantes, se succèdent. De tous côtés, on voit des jeunes, pour ne pas dire des enfants, menottés sur les trottoirs : des scènes qui rappellent les situations de guerre, avec le grondement des hélicoptères survolant sans arrêt la zone des opérations.


Bientôt, les contestataires commencent à riposter. Au cri de «La rue est à nous !», des voitures sont retournées et incendiées. À l’aide de récipients, de poubelles et de bicyclettes, les jeunes édifient des barricades. Ils lancent d’abord des pavés et des bouteilles. Puis, avec l’essence des véhicules renversés, ils confectionnent des cocktails Molotov qu’ils balancent sur les rangs compacts des forces de l’ordre. La scène, avec les hurlements, les flammes, les chocs, la fumée et les blessés ensanglantés, prend des allures de guérilla urbaine comme on en voit au Proche-Orient.
    Chaque fois que les charges brutales de la police parviennent à disperser le plus gros des manifestants, de petits groupes de protestataires se rassemblent dans les rues adjacentes, mettent le feu aux poubelles et incendient des voitures. Les actions spontanées et décentralisées, qui surprennent sans cesse les policiers, sont coordonnées par des messages envoyés sur les téléphones portables. En matière d’action psychologique, les jeunes font également preuve d’imagination : au beau milieu des heurts les plus violents, et jusqu’à ce que toute résistance devienne impossible, ils font entendre, à pleins tubes, à partir d’un camion équipé d’énormes haut-parleurs, des chansons de Manu Chao et d’autres artistes altermondialistes.

Sans motifs légaux précis
Pendant ce temps, huit rangées de policiers et des véhicules antiémeute ont bloqué l’accès à l’Ungdomshuset. Sans motifs légaux précis, la police recherche des étrangers impliqués d’une manière quelconque dans les troubles. Ces rafles vont durer six jours et six nuits, tout le temps des hostilités. Elles ont lieu par exemple à la Maison du peuple de Stengade, au sein d’un collectif indépendant de Baldersgade, à la Maison de la solidarité (Solidaritetshuset) et chez de nombreux particuliers dans divers quartiers de Copenhague. C’est ainsi que plus de cent quarante étrangers sont arrêtés, non pas parce qu’on les accuse d’un délit ou d’un crime quelconque, mais sur la base d’une «présomption de dangerosité» et pour éviter qu’ils ne prennent part à des actions futures [
L’Association des parents contre la brutalité policière, qui joue un rôle important en tant que témoin, a dénoncé ces atteintes aux droits civils].
    Au-delà de l’usage excessif de la force, les agissements de la police ont surpris par leur illégalité : une multitude de mineurs, désormais fichés, ont été interpellés, mais leur nombre exact n’a pas été communiqué. Le contrôle des frontières, le grand nombre de policiers et de véhicules antiémeute mobilisés, les gaz lacrymogènes, la brutalité des attaques contre les manifestants avec des engins spéciaux, ainsi que les arrestations massives et arbitraires, tout cela a donné l’image d’une police militarisée qui — comme son homologue italienne en juillet 2001, lors du sommet du G8 — a montré une tendance préoccupante à agir hors des cadres démocratiques.
    Pour cette bataille de Copenhague, des renforts d’autres pays européens ont été appelés. Ainsi, par exemple, une vingtaine de véhicules policiers suédois sont arrivés de Malmö, de l’autre côté de l’øresund. Cinq hauts responsables suédois des forces de l’ordre se sont également rendus sur place pour observer les méthodes répressives de leurs collègues danois. Des témoins ont révélé que des agents en civil, équipés des oreillettes caractéristiques, allaient et venaient au beau milieu des émeutes, et communiquaient en d’autres langues (allemand, français, anglais).


En réponse à la question d’un journal, le porte-parole de la police de Copenhague a catégoriquement nié la présence d’unités actives venues d’autres pays. En revanche, il a reconnu que, «s’il y en avait», c’était «en qualité d’observateurs». D’autres analystes ont pu constater que les forces de l’ordre danoises avaient utilisé une tactique policière française mise en pratique en 2006 lors des grandes manifestations parisiennes contre le projet du contrat première embauche (CPE) : des unités spéciales d’agents habillés comme les activistes se sont mêlées aux protestataires, se jetant subitement sur ceux qui semblaient être des meneurs, pour les immobiliser et les embarquer de force.

    Les jeunes militants ont coordonné leurs actions via un réseau sophistiqué de sites Internet, sur lesquels on pouvait suivre l’évolution des affrontements heure par heure avec des informations détaillées sur les mouvements de la police. L’une des nouvelles priorités des forces de l’ordre serait donc de pirater ces communications.
    Le 5 mars, au milieu d’un blocus policier de fer, la Maison des jeunes a finalement été démolie par des ouvriers munis de masques et utilisant des bulldozers et des pelleteuses dont le nom de l’entreprise propriétaire avait été dissimulé. Avec la destruction de l’Ungdomshuset, c’est une part essentielle de l’histoire du mouvement ouvrier danois qui disparaît. Les médias n’ont pas suffisamment expliqué les raisons de la haine que ce lieu inspirait dans certains cercles. Car la volonté de mettre un terme à un conflit qui opposait les jeunes aux institutions depuis vingt-quatre ans n’a pas constitué le seul motif de l’intervention…


Depuis sa construction en 1897, ce bâtiment avait été le siège de la Maison du peuple (Folkets Hus), haut lieu de l’agitation politique du monde ouvrier pauvre de Nørrebro. Des personnalités telles que Lénine et Rosa Luxemburg y sont passées. Le 26 août 1910, une conférence internationale de femmes socialistes se tint en ce lieu, à l’occasion de laquelle Clara Zetkin lançait l’idée de créer une Journée internationale de la femme. On comprend la hâte quasi désespérée des autorités danoises à détruire l’immeuble.


En 1982, après presque deux ans de conflits, la municipalité de Copenhague a fini par autoriser les jeunes à utiliser la maison. Mais, en 1999, la nouvelle municipalité a décidé sa fermeture. La classe politique estimait que les activités «n’étaient pas satisfaisantes» et que l’immeuble était en mauvais état à la suite d’un incendie en 1996. De leur côté, les jeunes «antisystème» défendaient leur droit à s’exprimer, dans cette maison-là, avec sa tradition de lutte, et parce qu’ils y disposaient de quatre étages et d’un sous-sol hébergeant une librairie, une salle de concert et des salles de répétition, un studio d’enregistrement, une imprimerie, de nombreuses salles de réunion et une cuisine collective.

    Avec plus de cinq cents visiteurs par semaine, l’Ungdomshuset constituait une forme radicale de pensée alternative. Ce centre d’activités culturelles, sociales et politiques reposait sur la tolérance, la responsabilité et la solidarité, sans discrimination raciale ni sexuelle, et affichait un mépris total de la société de consommation. Un détail important : ces jeunes, indépendants, ne souhaitent pas particulièrement changer la société ; ils ne représentent donc pas un danger pour la sécurité de l’État. Ils exigent seulement qu’on les laisse développer leur culture à leur manière.


En 2000, les élus sociaux-démocrates de la municipalité ont vendu l’immeuble à la secte Faderhuset («Maison du père»). Ce groupe religieux fondamentaliste, dont le responsable, M. Knut Evensen, n’écoute que les indications qui lui parviennent «directement de Dieu», soutient la «croisade» de certains contre les musulmans du Danemark. Cette vente a constitué un acte de guerre symbolique, rendant le conflit insoluble. Les jeunes ont rejeté toutes les propositions de déménagement, refusant l’intervention d’éducateurs et d’assistants qui quadrilleraient leur temps libre et leur façon de penser. Le conflit s’est alors déplacé sur le terrain du droit à la propriété privée, l’évacuation demandée par la secte obtenant ainsi une couverture légale.
    De violentes protestations ont été suivies de manifestations pacifiques répétées. Le 8 mars, une marche de femmes a rassemblé plus de trois mille personnes. La police a effectué des contrôles d’identité généralisés. Jamais le Danemark n’avait connu cette sorte d’état de siège policier. Plus de sept cent cinquante personnes ont été arrêtées — parmi elles, environ cent quarante étrangers.
    La zone métropolitaine de Copenhague compte un peu plus d’un million d’habitants. Proportionnellement, si ces arrestations avaient eu lieu à Paris, huit mille personnes auraient été interpellées. La police n’ayant pas les moyens d’enfermer ni d’interroger tant de détenus, beaucoup d’entre eux ont été transportés sur l’île de Fyn et dans le Jylland. Un établissement pénitentiaire de Copenhague a dû être partiellement vidé de ses prisonniers de droit commun pour pouvoir loger les jeunes détenus. Du 10 au 19 mars, Nørrebro et Christianshavn ont été décrétées zones dans lesquelles tout citoyen pourrait être fouillé et fiché, y compris en l’absence de soupçons. Cette mesure, unique en temps de paix, suffirait pour témoigner de l’incapacité des autorités à maîtriser la situation. Pourtant, selon la police, l’opération «a été un succès», car, grâce au grand nombre d’arrestations et malgré la violence des heurts, on a dénombré peu de blessés. Si cette façon de justifier la mise en œuvre de mesures propres à un État policier prospérait en Europe, cela s’apparenterait à une situation pseudo-fasciste.
    Comment s’explique cette répression démesurée ? Pour le professeur Lars Dencik, de l’université de Roskilde, le Danemark s’est préparé à affronter des dangers terroristes sur son territoire. Comme il ne se passe rien, il a vu dans l’évacuation de la Maison des jeunes une occasion en or pour tester ses forces d’élite. Mikael Rothstein, de l’université de Copenhague, estime que quelque chose de grave s’est produit. Après avoir été l’un des pays les plus tolérants et libres d’Europe, le Danemark est devenu «rétrograde», «étroit d’esprit». La coalition libérale conservatrice que dirige depuis 2001 le premier ministre Anders Fogh Rasmussen, soutenue par l’extrême droite xénophobe et ultranationaliste, a livré à cette occasion une bataille politique et surtout culturelle contre tout type d’opposition.

    Peu à peu s’est imposée un nivellement des choix idéologiques. Même en matière de littérature, les autorités tentent d’imposer une règle dogmatique. Aujourd’hui au Danemark, beaucoup plus que dans le reste de l’Europe, le rejet de tout ce qui serait différent ou sortirait d’une certaine docilité sociale s’est greffé sur l’affirmation d’un discours «danois ethnique» opposé aux immigrés. Dans un climat d’intolérance qui s’alourdit, l’État a considéré qu’il était possible de combattre par la répression les valeurs de la contre-culture solidaire et anticonsommation de l’Ungdomshuset.


L’évacuation et la démolition rapide de l’Ungdomshuset peuvent être comprises comme un règlement de comptes avec un groupe difficile à maîtriser. Mais l’attitude des autorités danoises doit être perçue comme une «expérience de laboratoire» en matière de répression policière, propre à un système qui pressent qu’il va en avoir de plus en plus besoin. À Copenhague, ce sont des techniques de type semi-militaires qui ont été mises en œuvre. Les forces de l’ordre d’autres pays européens disposent maintenant d’un précédent, étudié in situ, qui les aidera à répondre à cette question : quelle dose de répression peut supporter une démocratie ?



René Vázquez Díaz
Écrivain cubain résidant en Suède. Auteur de Florina, Calmann-Lévy, Paris, 2005, et de Un amour qui s’étiole, José Corti, Paris, 2003.

Le Monde diplomatique, avril 2007

Commenter cet article