«On ne fait pas la loi à qui risque sa vie devant un pouvoir»

Publié le par la Rédaction

Rappel au désordre contre ceux qui désapprouvent des révoltes

Les soirs des 6, 7 et 8 mai 2007, des gens ont manifesté leur révolte contre les élections présidentielles, en toute illégalité. La mascarade électorale que nous subissons est déjà ignoble en soi mais le spectacle de cette élection là était encore plus insupportable.

Quelle fut la réaction des organisations de gauche et d’extrême gauche face au vent de révolte qui s’est levé spontanément partout en France, pour rassembler des personnes très diverses ? Ils regrettent, condamnent, désapprouvent : nous demandent de supporter l’insupportable. En plein réchauffement du climat politique, leur moralisme idéologique réjouit la droite, et ils nous insupportent à leur tour.

D’abord, il y a eu les démocrates. Toujours là pour palabrer, ces grands humanistes. Ils nous ont expliqué qu’il fallait «respecter le choix des électeurs», et que se révolter contre une élection était anti-démocratique. Bien qu’ils soient sans doute déjà trop gangrenés par l’idéologie et la non pensée, nous leur répondrons brièvement.

La résistance qui débuta en Allemagne dès 1933 était-elle anti-démocratique ? La résistance française, suite au vote légal des pleins pouvoirs à Pétain (par tous les partis, y compris de gauche), était-elle anti-démocratique ?

Sans faire d’amalgame simpliste et inutile avec un contexte passé, l’histoire suffit à prouver que la légitimité d’une lutte ne dépend pas de résultats chiffrés officiels : nous tirons notre légitimité du caractère violent et anti-humain des politiques sarkozistes qui depuis 5 ans ont attisé la haine en France. Le quantitatif des urnes n’a pas de prise sur le qualitatif des êtres. N. Sarkozy l’a dit lui même lors de son investiture, le 16 mai, dans son discours au Bois de Boulogne, que la résistance contre la domination est un devoir pour chacun, même s’il devait se dresser seul contre tous. Sisyphe n’a pas à peser son rocher pour savoir s’il le poussera ou non.

Pour comprendre pourquoi nous nous inscrivons dans la continuité des résistances passées, écoutez Raymond Aubrac qui, lui, ne trahit pas la mémoire de celle qui l’a sauvé.

Surtout, les gens qui parlent de respect de la démocratie se sont-ils mobilisés contre la censure pratiquée par N. Sarkozy ? Se mobilisent-ils contre les bavures jamais sanctionnées ? La police française, ses rafles, les centres de rétention, les prisons, ont été sévèrement dénoncés par votre Cour Européenne des «Droits de l’Homme». Avez-vous combattu pour le «respect de la démocratie» ?

Quand les attentistes se font donneurs de leçons… On nous avait servi la même soupe idéologique lors du mouvement contre le CPE et son monde. «Les bloqueurs ne respectent pas le droit d’étudier !» Chers amis défenseurs du droit à l’éducation pour tous, avez-vous lutté contre les suppressions de postes dans l’enseignement, ou contre la privatisation des universités ? Au contraire, on constate que c’est vous qui voulez que l’éducation redevienne un luxe.

Amis défenseurs du légalisme, avez-vous combattu cet hiver, quand des gens mourraient encore de faim et de froid dans nos rues, pour l’application de cette loi de 1945 qui impose à chaque commune de réquisitionner les logements vacants ? Demandez-vous l’application de la loi à Neuilly, pour qu’un minimum légal de logements sociaux soient construits ?

Ravalez votre moralisme légaliste, nous n’y croirons plus.

Nous connaissons votre justice : J. Chirac passera au dessus des lois, et des enfants iront en prison parce qu’ils refusent la misère quotidienne.

Voilà donc pour ceux qui n’ont démocratisé que le mensonge.

La question est plus inquiétante quand ce sont des gens «100% à gauche» qui condamnent les révoltes. En automne 2005 déjà, Lutte Ouvrière plantait sa faucille dans le dos du peuple, en estimant que les révoltes étaient «aveugles» (mais qu’est-ce qu’une révolte voyante ?), non politiques (ou plutôt «non révolutionnaires»). Et puis c’est pas bien de brûler la voiture des travailleurs qui vont docilement se faire exploiter chaque matin. Coup de marteau idéologique qui entend nous river à la soumission, ou à une révolution canalisée, dirigée par une avant-garde qui n’en finit pas de crever dans le formol de sa religion.

Quant au PC et au PS, n’en parlons même pas, ils furent joyeusement du côté du manche (cf. Le langage engage). La droitisation prend la force d’une attraction newtonienne.

La LCR avait à peu près tenu la route en 2005. Mai 2007, et c’est le dérapage politicien. Besancenot «désapprouve» les révoltes au lendemain du second tour, «parce que ce n’est pas efficace politiquement». «Il y a des jeunes qui sont révoltés, é
nervés, mais qui canalisent leur colère dans quelque chose qui n’est pas efficace. Les actions minoritaires ultraviolentes et désespérées, ça n’a jamais été notre truc.»

Comme ils sont profondément enfouis sous le macadam du politiquement correct, les pavés de 68.

Heureusement notre charmant révolutionnaire, avec du gel, sa chemise Jules et son alliance, poursuit : «Je propose autre chose, c’est qu’on fasse de façon unitaire avec l’ensemble des organisations de la gauche sociale et politique, une journée de vigilance, fin mai ou début juin, pour organiser la résistance à Sarkozy». Guévariste certes, mais qui doit fumer des cigares light ou menthol.

Désolé Olivier. Je sais bien qu’on est du même côté de la barricade et qu’on ne peut pas se payer le luxe de coups de griffe entre nous, mais c’est bien toi qui «désapprouve» la barricade, et la quitte. Je ne fais que tremper dans un bain d’acide révélateur ta désolidarisation politique.

«Une journée de vigilance», et après tu t’étonnes de ne pas toucher les quartiers ! En gros, Vigipirate contre Sarkozy. T’es vraiment obligé de reprendre les formes langagières de nos ennemis ?

Parce que le langage engage, il faut être précis dans l’emploi des mots et distinguer à tout prix violence stratégique et violence spontanée.

On peut désapprouver les autonomes ou les anars, et considérer que stratégiquement la violence n’est peut-être pas le meilleur moyen, qu’elle induit des dérives puériles ou viriles, qu’elle n’est pas d’actualité. Et encore, cette critique doit rester interne aux résistances et il ne faut surtout pas surfer médiatiquement sur la vague nauséabonde du «Non aux méchants casseurs !»

Et puis il y a la casse constructive. Ce fut par exemple le célèbre pillage de l’épicerie de luxe Fauchon, et la redistribution immédiate du butin aux plus démunis, qui rendit l’injustice quotidienne flagrante et insupportable. De même les attaques ciblées contre des banques et autres macs d’OGM, rendent visibles le scandale d’une violence annihilée.

Quant aux révoltes spontanées, la question ne se pose pas de savoir si on cautionne ou pas, c’est un non sens que de se poser cette question. Ce sont des faits, ils relèvent de l’étant, et n’offrent pas de prise au jugement, contrairement à une action stratégique. C’est pourquoi il faut distinguer de façon précise la violence spontanée. Si quelqu’un se fait taper par deux flics dans une ruelle, et qu’il riposte en donnant un coup de poing à l’un d’entre eux, personne ne viendrait se demander si c’était bien ou pas, si on cautionne ou pas ! On peut penser que ce n’est pas la bonne solution que se battre, etc., mais certainement pas juger ! C’est arrivé. Rien à redire, juste la répression à gérer. Autre exemple, c’est l’été, il fait très chaud dans les prisons, tension électrique. Un détenu se suicide. Les autres prisonniers entrent en révolte. De façon totalement irrationnelle, car ils savent bien mieux que nous qu’ils vont le payer cher. Mais ils sont pris de rage, la vie rejaillit. Ils ne peuvent faire autrement que saccager leurs cellules. «Une sorte de fête sauvage sans lendemain, mais éruptive et joyeuse ; impitoyablement réprimée et qui cependant constitue, pour les détenus, une inoubliable frairie. Ce sont alors moins les revendications qui comptent que l’action même-celle des captifs déliés, des esclaves rebellés.» (Alain Brossat, Pour en finir avec la prison)  Les parallèles avec la prison sont souvent très instructifs, surtout dans l’état actuel des quartiers populaires. BAC ou maton, les deux ratonnent. De la cellule nommée F2 au mitard, de la barre à la taule, il n’y a qu’un juge qui sanctionne, immédiatement.

Donc, suite à une émeute de prison, verra-t-on une asso de soutien aux détenus se poser la question de savoir si elle approuve ou non ? LO qui se fait passer pour l’asso de soutien aux détenus libres, a décrété en 2005 que ce n’était pas bien de casser le lit de sa prison (brûler ses voitures). Degré zéro de la pensée politique — le même qui les fait se lever comme un seul homme et chanter leur Internationale.

Alors on va nous dire que les révoltes de 2005 et les révoltes d’un soir de second tour ne sont pas comparables. Mais dire que les feux de mai 2007 n’étaient pas spontanés, c’est affirmer que les anars ou autonomes ont le pouvoir de déclencher des émeutes partout en France en quelques heures. Ce n’est pas le cas, hélas diront certains. Il faut bien admettre que le clampin de l’UNEF qui a voté Royal, et s’est retrouvé en train d’insulter des flics, était pris par l’instant, que la rage collective était spontanée. Comment peut-on «désapprouver» ces jeunes socialistes, associés pour l’occasion à des jeunes des quartiers (dont certains se sont fait violence au point de voter Royal, d’où leur rage), associés comme toujours à des cons violents, et à tout ce qu’une ville compte de «marginaux», «inadaptés» sont toujours prêts à lancer leurs cannettes de bière chaude sur ceux qui les chassent des bancs «publics» ? Quand le leader d’extrême gauche «désapprouve»,  cela revient à dire «Cogner sa tête contre les ba
rreaux de la prison, c’est pas bien. Et je désapprouve le suicide de ce détenu.» C’est le même non-sens.

Qu’il désapprouve les actions des Black Blocs contre les G8, c’est une chose. Mais c’en est une toute autre que de désapprouver le rejet d’élections pourries (et le jet de cannette spontané), élections auxquelles il prend déjà le risque de participer sans jamais être critique sur cette intégration spectaculaire, sans jamais rappeler que c’est loin d’être une évidence que de jouer le rôle médiatique du gauchiste de service. Désapprouver c’est de fait nier la violence quotidienne, quoi qu’il dise dans la suite de son discours. C’est exactement comme ces gens armés de bons sentiments qui se demandent «Pourquoi ça a brûlé en 2005 ?», alors que la question est plutôt «Comment ces jeunes f
ont-ils pour rester si dociles alors qu’on a exploité leurs parents, qu’on les humilie chaque jour, qu’on les insulte et les assassine ? Pourquoi ne brûlent-ils pas chaque soir ce monde immonde ?»

Que la gauche désapprouve et colle ses affiches électorales… Mais quand l’étudiant qui prend six mois fermes pour une cannette jetée (quand il l’a jetée), quand le mec des quartiers venu lâcher sa rage, ou venu juste comme ça, quand le SDF sans âge au mauvais moment au mauvais endroit, quand ils verront tous la tête de piaf, bien mignonne et qui plait aux bourgeoises en mal de contestation, dire «Je désapprouve», eh bien ils comprendront eux, dans leur chair, à quel point c’est con de désapprouver.

J’ose encore espérer que c’est un dérapage et pas une stratégie de communication, visant à se démarquer des casseurs, des racailles. En tout cas ce jour là, pour les inculpés, Besancenot fut un juge de plus, rien d’autre.

En cas de révolte violente contre la domination, l’urgence est d’être solidaire. Ceux chez qui le formatage disciplinaire, l’internalisation de la domination n’a pas suffi à contenir leur rage, méritent au minimum le soutien des autres révoltés, surtout face à une répression politique, qui elle n’a aucun scrupule.

Nous refusons les divisions opérées par le discours dominant, et tristement reprises par la gauche dite radicale. Résolument, «nous sommes tous des casseurs».

«Nul n’a le droit de dire : “Révoltez-vous pour moi, il y va de la libération finale de tous les hommes.” Mais je ne suis pas d’accord avec qui dirait : “Inutile de vous soulever ce sera toujours la même chose.” On ne fait pas la loi à qui risque sa vie devant un pouvoir. A-t-on raison ou non de se révolter ? Laissons la question ouverte. On se soulève, c’est un fait ; et c’est par là que la subjectivité (pas celle des grands hommes, mais celle de n’importe qui) s’introduit dans l’histoire et lui donne son souffle.»
Michel Foucault, Inutile de se soulever ? (1979).

Dissidence, 31 mai 2007.

Publié dans Agitation

Commenter cet article