2002-2007 : Cinq années sous le signe de la répression

Publié le par la Rédaction


«Quand le soleil se cache, c’est peut-être parce que les policiers et leurs fourgons font de l’ombre…»
Lu sur un mur d’un quartier de banlieue.

Nous y sommes. Le ministre de la police est devenu président. Tout au long de son proconsulat au ministère de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy a multiplié les lois scélérates — sans négliger de nombreux fichiers liberticides. Il sera désormais en mesure de modifier les institutions, pour remettre en cause les acquis sociaux et les libertés fondamentales.

La liste est longue des atteintes à la démocratie qui ont commencé à remodeler cette société qui n’aura bientôt plus de République que le nom. Dans le prolongement de la Loi sécurité quotidienne (LSQ) de Daniel Vaillant, votée en novembre 2001, nous connaîtrons la Loi d’orientation et de programmation de sécurité intérieure (LOPSI), dès juillet 2002, suivie de la Loi sécurité intérieure de mars 2003, donnant encore plus de pouvoirs à la police. Avec les lois Perben, c’est toute la population de ce pays qui sera livrée au bon pouvoir de la police. C’est ainsi que, de l’été 2002 au printemps 2007, la volonté répressive des autorités policières et judiciaires a permis de faire exploser le nombre de gardes à vue, tout comme la population carcérale. Non content de mettre le pays sous influence policière, Nicolas Sarkozy n’a pas manqué d’afficher son intention de transformer les acteurs de la vie sociale en auxiliaires de la police, avec son projet de loi sur la «prévention de la délinquance.»

Comme les forces de police lui apparaissaient insuffisantes, le ministre de l’Intérieur prévoyait, dans le cadre de la loi LOPSI, une réserve de policiers à la retraite pour «parer aux situations de crise». Ensuite, non content de faire surveiller le pays par plus de 250.000 policiers et gendarmes, Nicolas Sarkozy décidait d’instaurer, dans des régions pilotes, un «service citoyen volontaire», constitué de bénévoles décidés à aider les forces de l’ordre pour assurer la sécurité publique. Ces bons citoyens bénéficiant de l’immunité policière. Il y aura ensuite une expérience, dans quelques régions, de la filière «cadets de la police», tentée dans quelques lycées. En effet, l’enseignement répressif n’est jamais trop précoce — il ne faut pas injurier l’avenir…

Bien évidemment, l’aspect matériel n’a pas été négligé. Après avoir été doté de la matraque tonfa, nos policiers, déjà surarmés, vont être gâtés. Quelques jours après son arrivée au ministère de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy s’empressait d’annoncer, le 22 mai 2002, que les unités de proximité recevraient des pistolets Flash-ball. En 2003, c’est l’arrivée des premiers pistolets électriques Täser, aux effets incapacitants, qui auraient déjà fait plus de 200 victimes aux États-Unis. Il convient de noter que cette arme, dite «non-létale» est interdite dans de nombreux pays. Viendra ensuite le pistolet Sig-Sauer qui peut tirer quinze balles. À quand les mitraillettes, comme de 1940 à 1944 ?

Bénéficiant de la protection de leur hiérarchie — on appelle cela être «couvert» —, nos policiers s’en sont donnés à cœur-joie. On n’a jamais autant rudoyé, injurié, le citoyen ordinaire, matraqué le suspect, poursuivi pour outrage et rébellion quiconque n’acceptait pas de se plier aux injonctions des fonctionnaires dépositaires de l’autorité publique. Au-delà des coups physiques et des mauvais coups moraux, la police de Nicolas Sarkozy s’est montrée à la hauteur de nos inquiétudes, et nous l’avons régulièrement exprimé dans notre bulletin. Dès le 5 mai 2002, il était possible d’entendre des policiers proclamer : «Nous avons tous les droits, maintenant !», tandis que le président du Syndicat des commissaires de police expliquait, sans rire : «Nous allons rétablir la République !» Ce qui nous conduisait à écrire dans le numéro de juin 2002 de
Que fait la police ? : «Dans les semaines qui viennent, nous saurons ce qu’il subsiste de cette police républicaine, supposée assurer la protection des personnes et des biens.»

Les défenseurs des droits de l’Homme ont rapidement compris la nature du nouveau ministre de l’Intérieur. Il ressort de son discours prononcé le 25 octobre 2002, à Strasbourg, qu’il ne prétend plus seulement rétablir l’ordre : il fait la guerre ! C’est ainsi qu’au fil des mois, en supplément des bavures policières classiques, la pratique de la rafle va devenir habituelle ; aussi bien contre des campements de Roms que contre des sans-papiers. Dans le numéro de mai 2003 de
Que fait la police ? nous ne faisions que rappeler : «La sécurité est une authentique valeur de droite, et pas seulement un argument de campagne électorale. Le sentiment sécuritaire, poussé à son paroxysme, permet de mettre en condition toute une population. La sécurité, c’est le miroir aux alouettes de la Majorité silencieuse. La sécurité, nouveau dogme, concerne surtout les innocents aux mains pleines, tout comme les Évangiles tentant de faire croire aux Pauvres en Esprit que le royaume des cieux leur appartient.»

Le climat est devenu délétère depuis que Nicolas Sarkozy a demandé aux policiers d’être plus productifs et donc de travailler au rendement, avec prime à la clef pour les plus méritants. Ainsi, livrés à leurs plus bas instincts, les forces de l’ordre ne connaissent plus de limites — peut-être même persuadées qu’elles ne font que leur devoir de fonctionnaires de la République. Ce qui nous conduisait à écrire, dans le numéro de décembre 2003 de Que fait la police ? : «Les fourgons de police sillonnent nos villes. Toutes sirènes hurlantes, les rambos agressent nos tympans dans les rues calmes de nombreuses cités, comme pour nous persuader que la République est en danger. À voir les policiers partout, et en toutes circonstances, le sentiment est fort que le pays est sous occupation — même si ce terme peut déplaire à certains…»

Même tonalité dans notre éditorial de Que fait la police ? de janvier 2004, sous le titre, «Bonne année policière», avec ce constat : «… La police veille, la police nous surveille… Aucun de nos gestes n’échappe à la vigilance d’une police dopée par les lois Sarkozy et Perben. Nous sommes de plus en plus fichés, politiquement et même socialement… Bien loin de nous la tentation de faire un quelconque amalgame avec une autre période, quand la police de [notre] pays disposait d’un pouvoir discrétionnaire, et quasiment droit de vie ou de mort sur tous les citoyens de ce pays… Fort heureusement, ce sinistre passé est révolu… (mais) la France est toujours occupée par des forces de l’ordre trop nombreuses et disposant de bien trop de pouvoir…»

En 2004, les tribunaux sont engorgés de plaintes de policiers pour outrages à leur endroit. Il est devenu habituel, en effet, qu’à chaque agression contre un paisible citoyen ou un petit délinquant, le policier ordinaire prenne la triste habitude de porter plainte contre sa victime. Ce qui nous conduisait, dans le numéro de juin-juillet 2004 de Que fait la police ? à interpeller les fonctionnaires d’autorité : «Sans droit à l’outrage, il n’y a pas d’hommage possible. Sans possibilité de rébellion, comment envisager une société différente — et en tout cas meilleure ? Depuis quelques décennies, nos gouvernants ont voulu nous convaincre — violemment — que la police, protectrice d’une certaine vision de la démocratie, était intouchable. Finalement, à force de trop flatter ce corps répressif, ses tuteurs l’ont rendu arrogant et persuadé de représenter le meilleur rempart des institutions… Il faudrait donc marcher au fouet, mais quelle peut être la nature d’une démocratie qui prétend prospérer sous la protection des matraques ?»

Le rapide passage de Dominique de Villepin au ministère de l’Intérieur (de mai 2004 à juin 2005) n’a en rien modifié le comportement policier. Comme l’exprimait si bien Akhenaton, du groupe IAM, en février 2004 sur France 2 : «Un peuple qui a peur se gouverne plus facilement !» C’est ce que nous tentions d’exprimer dans
Que fait la police ? de février 2005 : «… Le pays des Droits de l’Homme devient peu à peu le pays des droits du policier… Lorsque les policiers parlent de leurs droits, il y a fort à craindre pour les Droits de l’homme.»

Tout État policier en devenir se préoccupe d’assurer son pouvoir, bien plus que de protéger les libertés individuelles. De retour au ministère de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy recommence à vitupérer.
Le 3 juin 2005, il prêche la «tolérance zéro» à Perpignan et, quelques jours plus tard, sa volonté de débarrasser la France des voyous. À Torcy (77), le 6 juin, il explique aux voyageurs du RER que : «Les étrangers mettent la France en danger.» Le 20 juin suivant, de passage à La Courneuve (93), il lance cet avertissement : «Nous allons nettoyer au Kärcher la Cité des 4000.» Le 22 juillet, il se dit déterminé à «assainir la Corse !». Le 25 octobre, sur la dalle d’Argenteuil, ce sont les «racailles» qui sont désignées d’un doigt vengeur, avec cette affirmation : «Nous allons vous en débarrasser !» Beau programme.

Commentant la révolte des banlieues, d’octobre et novembre 2005, qui suivait les provocations verbales du ministre de l’Intérieur, l’éditorial de Que fait la police ?, de décembre 2005, se voulait sans équivoque : «… Si durant trois semaines le feu a fait ses ravages, il est possible de désigner le pyromane : un fils d’immigré hongrois connu sous le nom de Nicolas Sarkozy. Lorsque les policiers, repris en mains, cesseront de poursuivre la guerre d’Algérie contre de jeunes Français prénommés Farid ou Nordine, la société française sera peut-être en voie d’apaisement…»

De plus en plus, la volonté est forte de faire savoir au bon peuple qu’il n’y a pas de véritables innocents dans ce pays, et que toute personne interpellée est «bien connue des services de police». Comment ne pas se sentir visé par cette brutalité langagière. Je ne pouvais que réagir de façon volontairement excessive dans le numéro de janvier 2006 de Que fait la police ? : «Personnellement, je suis bien connu des services de police depuis le 16 juillet 1942, alors que je portais l’étoile jaune, et que des policiers bien Français sont venus me rafler avec ma sœur et mes parents, à Vincennes !» Peu décidé à baisser le ton, je rappelais de nouveau, dans le numéro de mars 2006 de Que fait la police ? : «… Dans un pays libre, ce n’est pas à la police d’être le meilleur garant de la démocratie. Ce qui est certain c’est que, de l’été 1940 à l’été 1944, la police française était garante du respect de l’ordre nazi !»


Au fil des mois, au fur et à mesure que s’approche l’échéance électorale, Nicolas Sarkozy n’a rien caché de sa volonté de marginaliser les plus faibles, au profit des nostalgiques d’un pouvoir fort. Même les plus jeunes sont dans l’œil du cyclone car il est envisagé une forme de fichage des enfants, dès l’école maternelle, pour débusquer les futurs criminels sexuels. Le ministre de l’Intérieur expliquant tranquillement que, génétiquement, les jeunes étaient programmés pour devenir délinquants ou bon citoyens. D’où notre réaction ironique, dans le numéro de juillet 2006 de Que fait la police ? : «Celui qui s’est risqué à traiter les jeunes des cités de racailles, tout en évoquant ces quartiers qu’il fallait passer au Kärcher, regurgite sans doute ses rages d’enfant gâté… Si l’on s’était intéressé plus tôt à la nature des colères froides du petit Sarko — vers 1957 — peut-être ne serait-il pas devenu le vibrion incontournable que l’on connaît en 2006.»


Avec un tel ministre de tutelle, les forces de l’ordre vivent désormais dans un autre monde que le nôtre. C’est ce que nous exprimions dans le numéro de septembre 2006 de Que fait la police ?, en ligne : «Lorsque l’on rappelle le policier à son devoir, il répond par l’affirmation de ses droits. Se considérant comme au-dessus des lois qu’il est censé faire appliquer, le policier se persuade qu’il est un citoyen à part, qu’on lui doit le respect et, comme l’avait affirmé Nicolas Sarkozy, en 2004, qu’on doit l’aimer. Faute d’être au service de la société, le policier est surtout au service de l’ordre. En effet, de plus en plus, la police contrôle la société, mais qui contrôle vraiment la police ?»

Après les tristes exploits des CRS et des gendarmes mobiles, à Cachan, en août et en septembre 2006, il devient évident que les porteurs d’uniformes bleu marine ont de moins en moins d’état d’âme. La cible importe peu, même s’il s’agit de femmes et d’enfants — comme au temps de l’occupation nazie. Il faut avoir assisté aux véritables agressions subies par des femmes, portant leur enfant sur le dos, pour bien comprendre la disponibilité des forces de l’ordre. Comment décrire des CRS ricanant, jouant de la matraque sous le nez de femmes enceintes. D’où ce constat dans le numéro d’octobre 2006 de
Que fait la police ? : «Le policier n’a aucune difficulté à pratiquer la violence verbale, tout autant que la violence physique. Il lui est possible de matraquer hommes, femmes, enfants ou vieillards. Lorsque la trique autoritaire s’abat sur un crâne, le policier ne ressent aucune émotion particulière, n’imaginant même pas que sa propre mère, son épouse ou son fils puisant subir le même traitement.»

Déjà dressé pour mater une société qui ne marcherait pas au pas cadencé, le policier n’a pas amélioré sa pratique tout au long des années Sarkozy. Il n’est pas — ou plus — ce fonctionnaire au service du public. En fait, il est bien à l’image de ce ministre de l’Intérieur qui s’est donné le rôle du Père Fouettard, avant de s’imposer comme père de la nation. Dans l’éditorial de
Que fait la police ? de novembre 2006, est posée la question essentielle : «L’histoire du siècle passé nous enseigne que la police de ce pays n’a pas hésité à se ranger dans le camp d’un pouvoir répressif lié au régime hitlérien. Comme cela a pu être le cas en Espagne, sous Franco, en Grèce, du temps des colonels ou au Chili, sous Pinochet. Bien sûr, ce rappel n’est rien qu’une hypothèse, mais qui n’a rien d’hasardeuse…»

En février 2007, nous sommes déjà en pleine campagne électorale. Une fois de plus, le ministre de l’Intérieur nous explique que l’ordre doit s’imposer face à une insécurité qui ne cesse de se développer, alors que les forces de l’ordre n’ont jamais été aussi nombreuses. Un constat s’impose dans
Que fait la police ? : «Le policier prétend dicter sa loi, et se veut la loi. L’institution policière nous tient sous haute surveillance. La volonté de faire peur est évidente. Le pouvoir doit être craint et le policier est son bras armé !»

À quelques semaines de l’élection présidentielle, la volonté est évidente d’instaurer une société policière. Cela ne soulève que peu d’inquiétude, tant les électeurs s’intéressent surtout au profil des candidats : peu importe le programme. C’est ainsi que l’essentiel est oublié, ouvrant les portes à une République gorille. Nous vivons déjà dans une démocratie sous haute surveillance policière, mais le pire n’est pas encore envisagé. Dans le numéro de mars 2007 de Que fait la police ?, nous ne pouvons que noter : «Nous vivons dans un pays où la répression est devenue la règle… Nous vivons dans un pays où la sanction remplace le dialogue. Nous vivons dans un pays d’ordre où la punition doit servir de modèle pédagogique… Nous vivons dans une société déviante, policière jusqu’au tréfonds de son administration…»

Les urnes vont rendre leur verdict mais notre société ne paraît pas autrement inquiète. La présence policière, à tous les instants de notre vie ne bouleverse pas exagérément les bons Français de France. Quant aux autres… Dans le numéro d’avril 2007 de Que fait la police ?, il paraît important de lancer un cri d’alarme, dans la perspective d’une victoire du ministre de l’Intérieur aux élections présidentielles : «Cet homme est dangereux. Il ne cherche même pas à masquer son rejet des libertés fondamentales. Cet homme est dangereux mais ses sbires, et les laquais ralliés, le sont encore plus… Cet homme est dangereux. Sous son sourire carnassier, quand il ne présente pas un regard mauvais, se profile la promesse d’un châtiment collectif pour ceux qui se hasarderont à ne pas marcher droit. Déjà les policiers commencent à assurer, comme une menace : “Tu verras quand il sera président !”»

Nous y sommes…

Maurice RAJSFUS
Que fait la police ? no 11, juin 2007
Bulletin d’information anti-autoritaire.

Publié dans La police travaille

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