Une provocation policière classique

Publié le par le groupe Lucio


Extrait du film Mourir à trente ans, de Romain Goupil (1982)


Le 21 juin 1973, à l’occasion de la tenue d’un meeting ouvertement raciste organisé par le mouvement d’extrême droite Ordre nouveau, des heurts d’une extrême violence opposent les néo-nazis aux militants d’extrême gauche — particulièrement ceux de la Ligue communiste. Le thème «Halte à l’immigration sauvage», loin de chagriner le pouvoir, va permettre à Raymond Marcellin de mettre en scène une véritable provocation, en n’interdisant pas ce meeting. Il est immédiatement évident que, aux abords du palais de la Mutualité, la police protège les fascistes, au nom de la liberté d’expression. Après de violents affrontements, la répression va s’abattre sur la Ligue communiste dont plusieurs dirigeants seront rapidement inculpés et écroués.

Le premier à intervenir, pour soutenir le comportement des forces de l’ordre, n’est autre que le préfet de police Lenoir. Dès le lendemain, il déclare : «Souvenez-vous que tous les policiers étaient armés et qu’aucun d’entre eux, dans des circonstances pourtant dramatiques, n’a fait usage de son arme, montrant ainsi un respect de la vie humaine qui n’était pas le fait de ces voyous.» Il paraît évident, à lire le préfet, que les «voyous» ne pouvaient se trouver qu’à l’extrême gauche. Ce même 22 juin 1973, le Syndicat indépendant de la police nationale (SIPN), proche du pouvoir gaulliste, proteste «contre la passivité de certains responsables de l’administration policière dont le manque de décision et de fermeté sont la cause du trop grand nombre de blessés dans les rangs des forces de l’ordre» (Le Monde, 25 juin 1973).

Insatisfait de l’ampleur de la réaction policière, et peu regardant sur la qualité des imprécations d’Ordre nouveau, le président du SIPN, Roland Gamain, «… s’élève contre la violente et intentionnelle campagne de presse antiflic qui sévit à nouveau» ; il exige «une fermeté exemplaire et l’arrestation immédiate de tous les commandos casqués, ainsi que la dissolution de minigroupes d’anarchistes dont l’activité et les objectifs sont de porter atteinte aux institutions du pays» (Ibid.). Pas un mot sur l’extrême droite, fauteur de trouble par ses mots d’ordre.

Avec une prudence remarquable, le bureau de la FASP, en principe de gauche, évite de prendre réellement position car «des collègues chargés d’assurer la liberté d’expression à une réunion autorisée par la préfecture de police» ont été blessés : «Sans vouloir en rien juger de l’opportunité de telle ou telle manifestation, il estime inadmissible que des éléments incontrôlables puissent se livrer à de telles exactions, que rien ne saurait justifier si ce n’est le manque absolu de discernement dont font preuve ces mêmes éléments qui semblent n’être que des provocateurs professionnels, et des professionnels de la démagogie et de la violence gratuite» (Le Monde, 28 juin 1973). Qui est visé ici ? L’extrême droite, l’extrême gauche ou des «éléments incontrôlés de la police», comme cela avait été le cas lors de la répression de Charonne, le 8 février 1962 ?

Il n’en reste pas moins que Gérard Monatte, au nom des personnels de la préfecture de police, cette fois, s’émeut, après la distribution de tracts anonymes aux policiers, le 26 juin 1973 : «Ces tracts font l’apologie des thèses soutenues par le mouvement Ordre nouveau. L’appel à la grève de la police tend donc à épauler cette organisation dans des actions contraires à la démocratie.» Dans le même communiqué est souligné «le comportement du gouvernement et de l’administration dans l’utilisation contestable des forces de police dans ce genre d’affaire», tout en alertant l’opinion publique et républicaine sur le grave danger que constituerait «la répétition de telles provocations par les déchirements qu’elles causent dans les rangs des forces de police.» (Ibid.)

De son côté, le Syndicat national autonome des policiers en civil (SNAPC), qui représente 80% du corps des inspecteurs, «regrette que les pouvoirs publics n’aient pas cru devoir interdire la réunion d’Ordre nouveau dont les buts, manifestement racistes, constituaient une véritable provocation dont il était facile de prévoir qu’elle engendrerait réactions et violences» (Ibid.) Sans doute pour atténuer le propos, le SNAPC stigmatise, dans une même désapprobation, les organisations d’extrême droite et d’extrême gauche : «Si ces groupements étaient au pouvoir, non seulement la police ne serait pas supprimée mais elle serait au contraire renforcée par la police politique dont il a existé de fâcheux précédents, et qui serait utilisée pour l’élimination de tous les opposants au régime.» (Ibid.)

Le 27 juin 1973, Raymond Marcellin procède à la dissolution de la Ligue communiste et d’Ordre nouveau, en s’appuyant, une fois de plus, sur la loi du 10 janvier 1936. Il est intéressant de noter que, lors de la visite du ministre de l’Intérieur aux policiers blessés, à l’hôpital Cochin, dans la soirée du 21 juin 1973, l’un d’eux, gravement brûlé, devait lui lancer : «Vous avez devant vous, monsieur le ministre, une victime de votre politique.» Touché à vif par cette interpellation, Raymond Marcellin ne tarde pas à réagir : «La phrase qu’un journal du soir prête à un ou deux policiers que j’ai visités à l’hôpital est entièrement fausse !» (Le Monde, 30 juin 1973)

Quant à l’attitude conviviale de la police envers les nervis d’Ordre nouveau, des responsables de la préfecture de police vendront un peu la mèche, le 29 juin 1973 : «… Il est exact qu’à la fin des manifestations un certain nombre de militants, réfugiés à l’intérieur de la Mutualité, ont demandé aux policiers de les protéger. Les policiers ont dit qu’ils étaient d’accord pour ne pas les laisser attaquer, à condition qu’ils ne soient pas armés, bien entendu.» Contrairement au ministre de l’Intérieur, qui évoque les distributions de tracts de policiers et excités, et parle de sanctions possibles, la préfecture de police minimise cette action : «Il est exact que des tracts ont été diffusés. Il est également certain que des mouvements de mauvaise humeur se sont produits dans une compagnie de policiers, mais rien de plus.» (Le Figaro, 30 juin 1973)

Tout en tentant de jouer la neutralité, Gérard Monatte refuse le discours officiel : «Peut-on admettre que le chef d’état-major de la police municipale qui, ce soir-là, dirigeait les opérations n’ait pas été au courant des mouvements adverses, du nombre et de l’armement des manifestants alors que, de tous côtés, des renseignements précis parvenaient à la préfecture de police, émanant de fonctionnaires des Renseignements généraux…

Les responsables du service d’ordre peuvent d’autant moins invoquer la surprise qu’ils devaient se souvenir des incidents graves et absolument analogues qui avaient opposé, il y a deux ans, le 9 mars 1971, à la Porte de Versailles, des éléments d’Ordre nouveau et de la Ligue communiste.» (Le Monde, 2 juillet 1973)

Gérard Monatte revient à plusieurs reprises sur «les incohérences» de l’organisation du service d’ordre policier, le 21 juin : «Il s’agit de savoir si ces incohérences étaient volontaires ou involontaires.» Le secrétaire général de la FASP tient ces propos en quittant le nouveau préfet de police, Jean Paolini, à la veille de sa prise de fonctions : «Nous avons dénoncé, au cours de cet entretien, l’utilisation très particulière des forces de l’ordre, et demandé si la cause en est l’incompétence ou la complicité. Il nous paraît, en effet, incroyable, en tout état de cause, que deux mille manifestants aient pu faire quatre-vingts blessés parmi les policiers avec les moyens techniques dont ils disposaient.»

Dans le même temps, une circulaire destinée aux adhérents de la Fédération syndicale des personnels de la préfecture de police revient sur ce sujet, et l’avertissement est adressé à la haute hiérarchie policière : «Certains policiers inconscients, ou complices des mouvements extrémistes, tentent de jeter le trouble parmi les formations en diffusant des slogans provocateurs, des tracts anonymes ou en s’attaquant vivement à notre syndicat.» (Ibid.)

Piqué au vif, Raymond Marcellin réfute, le 30 juin, sur la première chaîne de télévision, qu’il y ait eu provocation, et que ses policiers auraient été plutôt complaisants envers les nervis d’Ordre nouveau. Une fois de plus, il dément qu’un des policiers blessé lui ait dit : «Vous avez devant vous une des victimes de votre politique !» (Le Monde, 3 juillet 1973)

Cette affaire du 21 juin 1973 qui, pour nombre de commentateurs, apparaît comme une provocation authentique devient peu à peu une affaire d’État. Démentis et mises au point se succèdent, jour après jour. Après une longue et embarrassée tentative d’explication du préfet de police, le Syndicat indépendant de la police nationale (SIPN) publie un communiqué. Il «s’élève avec vigueur contre ce qu’il considère comme une tentative de faire croire à l’opinion publique que l’ensemble de la police nationale serait solidaire de l’attitude prise par un de ses leaders syndicaux, M. Monatte, qui, pour les événements du 21 juin, a parlé d’une manipulation politique». Pour le SIPN, les policiers sont aux ordres du pouvoir légal et «ils n’envisagent à aucun moment de discuter des consignes qui pourront leur être données par celui-ci» (le Monde, 7 juillet 1973).

Quelques jours plus tard, Gérard Monatte revient sur la soirée du 21 juin 1973 dans le bulletin syndical de la FASP : «En démocratie, le meeting de la Mutualité était-il légal ? Sûrement pas ! Le mot d’ordre de ce rassemblement était ouvertement raciste, donc contraire à la loi, et nous sommes en droit de nous demander pourquoi il a été autorisé. L’organisation qui a appelé à ce rassemblement est connue, ses services d’ordre casqués et armés sont réputés ; cela aussi est contraire à la loi et, là encore, on peut s’étonner que rien ne soit fait pour mettre un terme à des principes contraires à la légalité.» (Le Monde, 12 juillet 1973)

Tout autre est le point de vue de Raymond Marcellin qui confie son sentiment en invoquant le droit de réunion, et sa difficulté à aller à l’encontre d’une légalité qu’il défend : «La Mutualité est le lieu traditionnel de réunions et de meetings organisés par de nombreux partis politiques et mouvements de toutes tendances ; surtout de la gauche et de l’extrême gauche.

S’agissant de réunions en salle, elles sont libres, conformément à la loi du 30 juin 1881.» Le ministre de l’Intérieur poursuit sa démonstration : «L’interdction d’une réunion en salle constitue une grave entrave à cette liberté et ne peut, selon la jurisprudence en la matière, être décidée que pour des motifs exceptionnels touchant à l’ordre public. Des réunions d’Ordre nouveau, à la Mutualité, ont déjà été interdites, et notamment celle du 26 février 1970, parce qu’en raison de son caractère néo-fasciste et néo-nazi elle pouvait entraîner des troubles graves. Tel n’était pas le cas de la réunion du 21 juin 1973, qui traitait de l’immigration.» (Ibid.) Belle démonstration de langue de bois pour évoquer un meeting ouvertement raciste.

Le 3 août 1973, après la libération d’Alain Krivine, incarcéré depuis le 30 juin, Raymond Marcellin continue de jeter de l’huile sur le feu. Énervé par la déclaration du porte-parole de la Ligue communiste, qui le décrivait comme l’ennemi public numéro 1 des libertés, il laisse tomber ces paroles hautaines : «Je vois mal le ministre de l’Intérieur dialoguer avec un inculpé en liberté provisoire sous caution et sous contrôle judiciaire… Quant à homogénéiser la police dans un sens fascisant, il s’agit tout simplement d’une billevesée…» Bombant le torse, Raymond Marcellin conclut : «Je réprimerai toute violence même si, en cas de nécessité, il fallait mettre hors d’état de nuire quelques centaines de petits Krivine !» (Le Monde, 6 août 1973) Et toujours pas un mot critique sur Ordre nouveau.

Le 2 août 1973, le président du Syndicat indépendant de la police nationale, minoritaire, tient à exprimer «son indignation devant la décision de libérer le leader de l’ex-Ligue communiste, Alain Krivine.

«Alors que plusieurs policiers sont toujours soignés dans les hôpitaux parisiens, notre organisation syndicale considère, une fois de plus, cette décision comme une faiblesse de certaines autorités judiciaires envers ceux qui, par des menées ultra-violentes, tentent d’instaurer le pouvoir dans la rue» (Le Monde, 4 août 1973).

Maurice Rajsfus, La France bleu marine.


La version de la LCR :
Dissous pour antifascisme
(Rouge, 26 juin 2003)

Publié dans La police travaille

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