De l’Italie

Publié le par la Rédaction

Avant Berlusconi. Voyage dans l’Italie des années quatre-vingt

I
Dans le patrimoine des façons de dire qui traduisent quotidiennement la vie faite de stupidité et de bassesse du bourgeois italien, on pouvait noter plus particulièrement il y a une dizaine d’années un «ça ne peut pas durer comme ça» faisant référence à une catastrophe imminente. En s’aggripant éperdument aux mythes de la sécurité et de la possession des décennies précédentes, l’homme moyen sinterdisait ainsi de saisir les éléments tout à fait notables et nouveaux de stabilisation déjà présents dans les années soixante-dix. De la même façon, maintenant que la stabilité relative des années quatre-vingt est en train de le favoriser, il narrive pas à saisir les éléments dinstabilité qui menacent de partout la tranquillité retrouvée. Pourtant lirrationalité du système où lon vit na jamais été si évidente, ni exhibée aussi impunément. Alors quil assiste, plein de vanité ou perplexe suivant les cas, au départ des soldats italiens qui embarquent pour aller affronter dans le Golfe un ennemi bourré à éclater darmes produites par lindustrie de guerre italienne, il peut se consoler en pensant que largent qui a payé les balles qui les tueront peut-être a été avancé par une grande banque publique. Mais jeter un regard sur la situation intérieure na pas de quoi rassurer non plus. Lexpansion de la richesse et la diffusion de biens de consommation superflus va en effet de pair avec la raréfaction de biens nécessaires comme leau potable et lair respirable qui manquent beaucoup plus que lindifférence apparente des autorités ne veut le laisser croire. Lirrationalité économique sallie parfaitement avec la rouerie à courte vue dun système politique qui a perdu à tel point toute légitimité quil ne peut survivre quen état durgence permanent : dans chaque secteur de la vie sociale, la classe qui gouverne préfère de très loin attendre que se produisent des difficultés pour pouvoir être légitimée ensuite par la gravité de la situation. Et que dire dune société qui paie volontiers chaque année le prix de trois cent mille victimes daccidents de la route pour que la production automobile et pétrolière continue de tourner à plein rythme ? Par rapport à cette boucherie, les quelques centaines de victimes de la drogue, qui ont droit à toute lattention de la presse et des autorités, représentent un chiffre négligeable. «Vraiment ça ne peut pas durer comme ça.»

II
Un paradoxe singulier : les gens, lorsquils agissent, pensent seulement à leur intérêt personnel le plus mesquin, et en même temps ils sont plus que jamais conditionnés dans leur comportement par des réactions et des pulsions de masse. Oui, maintenant plus que jamais, ces comportements massifiés sont devenus insensés et étrangers à la vie. Là où la sensibilité mystérieuse de lanimal, comme le soulignent dinnombrables anecdotes, trouve une issue pour échapper à un péril imminent mais encore invisible, la société humaine, dans laquelle chacun ne voit que son intérêt, court comme une masse aveugle avec une stupidité bestiale, privée de lintuition des animaux, à la rencontre des périls, même les plus proches, et la diversité des moyens individuels na plus de pertinence face à lidentité des pulsions. Dans bien des cas il est apparu très clairement que lattachement des individus à leur existence habituelle, problématique depuis longtemps, est obstiné au point de même faire disparaître dans le danger extrême cet usage spécifiquement humain de lintelligence quest la prévoyance. Tout cela complète le tableau de la stupidité : incertitude voire dégénérescence des instincts vitaux, impuissance, voire décadence de lintelligence. Cest létat desprit de la quasi-totalité des Italiens.

III
Tous les rapports humains dune quelconque consistance sont envahis par une clarté pénétrante, presque insupportable, à laquelle il est difficile de résister. Largent, de façon catastrophique est au centre de tous les intérêts alors quil est la barrière contre laquelle font naufrage presque tous les rapports humains et quil fait disparaître au niveau naturel comme au niveau moral confiance spontanée, paix et santé.

IV
Comme toutes les choses qui, prises dans un processus irrésistible de restructuration et de contamination, perdent leur physionomie naturelle, les villes subissent un sort semblable. Un des mensonges les plus répétés consiste à dire quà notre époque la population des villes augmente continuellement. Cest le contraire qui est vrai : les villes proprement dites (en Italie elles coïncident avec les centres historiques) se dépeuplent progressivement. Le phénomène, du reste, est commun à presque tous les grands pays industriels dEurope. On peut prendre à titre dexemple le cas de Paris, pour lequel nous disposons de données précises : dans le 6e arrondissement (St-Germain-des-Prés) où vivaient en 1889 quatre-vingt-dix mille personnes, on en trouve aujourdhui à peine trente mille. On peut dire la même chose des villes italiennes et de leurs quartiers qui sont en train de se vider. Laugmentation vertigineuse du coût des logements dans le centre historiques, toutefois, nest due en aucune manière aux mécanismes normaux du marché, mais a des raisons purement financières qui font de lacquisition de surfaces dans le centre des villes européennes un investissement international indépendant de leur usage comme habitations. Ce qui a augmenté sans mesure ce nest pas la population citadine mais la population périphérique des banlieues, cest-à-dire quelque chose qui na pas les caractéristiques propres des villes, mais ressemble plutôt par la désolation et la solitude des conditions de vie qui y règnent à ce que la campagne a de plus amer : des champs monotones à perte de vue, des voies sans fin, le ciel nocturne.
    Et c’est cette masse désespérée qui, dans les soirées de fin de semaine, se répand dans les places et les ruelles des centres historiques à la recherche toujours déçue d
une diversion à son angoisse ou qui, aux heures de pointe des jouis fériés, en bloque les voies daccès par des files de voitures interminables. Mais cette foule ne ressemble pas plus à une population citadine que les groupes de touristes égarés que les cars déchargent sans interruption devant les merveilles des villes italiennes.
    La vérité est qu
en définitive le capitalisme moderne a réussi à réaliser son projet secret : détruire les villes, ces foyers de socialisation subversive et de critique quil avait créées au temps de sa première splendeur. Que telle ait été son intention est évident quand on voit le capital financier charger le baron Haussmann déventrer le vieux Paris pour rendre durablement impossible lérection de barricades. Mais comme louverture des grandes artères na pas suffi, et quon ne peut pas détruire complètement les centres historiques, il est apparu plus judicieux de les vider de leur population pour faire place aux bureaux des grandes firmes et aux résidences des milliardaires. De jour, il suffit, pour empêcher tout reste de socialité urbaine, de compter sur le trafic automobile dont le tourner-à-vide est parfaitement rendu par le terme qui le désigne «la circulation».

V
La liberté de conversation se perd. Si antérieurement dans la conversation il était évident de sintéresser à linterlocuteur, maintenant on substitue à cet intérêt des demandes sur le prix de ses chaussures ou de son parapluie. Dans tout discours sinsinue immanquablement le thème des conditions de vie et de largent. Au premier plan, il y a moins les inquiétudes et les ennuis concrets de lhomme singulier, terrain où les interlocuteurs pourraient saider réciproquement, que des considérations générales. Tout se passe comme si on était prisonnier dans un théâtre et que lon devait suivre, bon gré, mal gré, la représentation, et que, bon gré mal gré, on devait en faire lobjet de ses pensées et de ses paroles.

VI
Celui qui ne refuse pas de percevoir toutes ces ruines cherchera des prétextes pour justifier spécialement sa permanence, son activité et son rôle dans ce chaos. Autant didées claires sur la faillite générale, autant dexceptions pour son propre champ daction, sa demeure et sa situation. La volonté aveugle de sauver le prestige de sa propre existence au lieu de rompre avec la cécité générale grâce à une évaluation distanciée de limpuissance et de la séduction dont on est victime simpose presque partout. Cest pour cela que, de notre point de vue, elle semble si choquante : en définitive elle revient presque toujours à sanctionner une situation privée sans importance. Cest pour cela aussi que lair est si plein de mirages et de fantasmes sur lavenir ; cest encore pour cela que chacun se force à croire à des illusions doptique à partir dun point de vue isolé.

VII
Les hommes qui se situent à lintérieur des frontières de ce pays nont plus de regard pour voir les contours de la personnalité humaine. Si un état de distraction généralisé, qui fait que lattention ne peut se concentrer sur quelque chose plus de quelques minutes, est caractéristique du mode de vie des sociétés industrielles avancées, ce qui distingue les Italiens des autres peuples européens est que cette distraction ne connaît pas de limites et concerne même les rapports avec les proches. Non seulement le médecin narrive plus à se concentrer sur les organes du malade quil visite, lamant sur les traits du visage de lamante, et le commerçant sur les désirs de son client, mais une grossièreté et une rapidité sans précédent sont tombées sur les rapports les plus intimes et sur les choses les plus chères. Dans ces conditions, il est pratiquement impossible quun esprit libre, un poète ou un philosophe soient reconnus. Même sils survivent, cachés quelque part dans nos villes, comme des personnages de Kafka, personne ne sen aperçoit. Lespace public est entièrement occupé par les seigneurs des médias et les fonctionnaires de la communication qui imposent ce qui doit distraire.

VIII
Une certaine forme dindifférence par rapport à la richesse et à la pauvreté na plus cours pour les choses qui sont produites ici. Tout doit avoir un propriétaire qui a le choix entre avoir lair dun pauvre type ou dun seigneur. Alors que le luxe authentique est ainsi fait que lesprit et lurbanité ne sy arrêtent pas et font oublier sa présence, les articles de luxe se montrent avec une telle ostentation et une compacité si impudente que le rayonnement spirituel se brise contre eux.

IX
Les choses perdent leur chaleur. Les objets dusage quotidien repoussent les hommes doucement, mais avec obstination. En somme le dépassement des résistances — secrètes ou manifestes — que les objets leur opposent oblige les hommes à un travail énorme. À la froideur des choses ils doivent faire face avec leur propre chaleur pour ne pas être réduits à létat de morceaux de glace, et ils doivent saisir leurs épines avec une adresse infinie pour ne pas être saignés. On nattend aucune aide du prochain. Traminots, employés, infirmiers, vendeurs, tous se sentent les agents dune matière récalcitrante dont ils doivent mettre en lumière le danger sans fioritures. Et la dégénérescence des choses qui fait suite à la décadence humaine, abîme et convertit le paysage. Dans une partie ou une parcelle de lenvironnement il nest plus possible de distinguer facilement ce qui est naturel de ce qui ne lest pas. Si les modes de production préindustriels liaient les hommes à des agrégats naturels, ils sont devenus maintenant un anneau dans une chaîne de modes dexister non naturels et résistants. Les sensations de crainte et de vanité que les contraintes naturelles inspiraient aux hommes depuis des millénaires se sont portées maintenant sur les rapports sociaux. À lintérieur de ceux-ci tout se passe comme si la pression de la colonne dair qui pèse sur chacun était devenue, contre toute loi, négligeable.

X
Plus la sociabilité et la conversation saffaiblissent, plus se renforce, même pour ceux qui veulent léviter, la pression des médias et du spectacle. Que ces derniers ne soient pas seulement un instrument parmi dautres du pouvoir politique, mais un pilier fondamental sans lequel celui-ci ne pourrait plus saffirmer, nest un secret pour personne. Les gouvernements de lEst ont accepté de démanteler leurs polices secrètes seulement quand ils se sont rendu compte que le contrôle social pouvait se faire de façon plus «démocratique» grâce à la télévision et aux journaux pourvu que ces médias cessent dêtre des moyens de propagande pauvres et au contraire, comme cela arrive dans les pays occidentaux, tendent à rendre indistinct le vrai et le faux en empêchant que les citoyens se fassent une idée claire sur les problèmes vitaux.
    Timisoara représente la pointe extrême de ce processus qui mérite de donner son nom au nouveau cours de la politique mondiale. Là-bas, une police secrète qui a conspiré contre elle-même pour renverser l
ancien régime et une télévision qui a mis à nu sans fausse pudeur la fonction politique des médias ont réussi à faire ce que le nazisme navait même pas osé imaginer, faire coïncider dans un seul événement monstrueux Auschwitz et lincendie du Reichstag. Pour la première fois dans lhistoire de lhumanité, des cadavres à peine ensevelis ont été déterrés à la hâte et torturés pour simuler devant les caméras le génocide qui devait légitimer le nouveau régime. Ce que tout le monde voyait en direct et comme la vérité sur les écrans de télévision était la non-vérité absolue et quoique la falsification ait été évidente, elle a été authentifiée et déclarée vraie par le système mondial des médias, pour quil soit clair que le vrai désormais nest quun moment dans le mouvement nécessaire du faux. Timisoara, en ce sens, est lAuschwitz de la société du spectacle. Et si on a pu dire quaprès Auschwitz, il était impossible décrire et de penser comme avant, on peut dire quaprès Timisoara, il ne sera plus possible de regarder un écran de télévision de la même façon.

Giorgio AGAMBEN
Décembre 1994

Traduit de l’italien par J.-M. Vincent

Le pire des régimes


Tandis qu’un régime qui est de loin le pire qu’on puisse imaginer menace, lors des prochaines élections, de prendre le pouvoir en Italie, une étrange paralysie semble s’être emparée des intelligences. Comme frappées de mutisme, elles restent là à regarder la scène politique, désormais intégralement transformée en spectacle. Le danger est d’autant plus réel que les hommes sans scrupules qui conduisent la course au pouvoir se trouvent face à une société et une culture qui ont déjà, pour leur part, abandonné à la médiocratie le monopole de l’expression, de la parole librement échangée en public, de l’opinion.
    Dans les années 1980, alors que les vieilles idéologies vidées de leur substance s’écroulaient les unes après les autres, une nouvelle, et aussi stupide, idéologie de l’entreprise, du marché et de la communication a occupé les espaces laissés libres, empêchant encore une fois qu’ils soient rendus à l’invention et à linitiative des citoyens. Loccasion de liberté ouverte par la fin du régime ancien sest ainsi perdue.
Dans cette situation de confusion extrême des idées et des âmes, il faut dire clairement que si le régime, qui, sous l
égide de Berlusconi, risque de sinstaller durablement en Italie, est le pire quon puisse imaginer, ce nest pas parce quil représenterait la droite contre la gauche, termes qui ont désormais perdu tout sens. Encore moins parce quil incarnerait le retour en arrière au lieu du progrès, catégories, celles-là, auxquelles il nest plus possible aujourdhui de croire de bonne foi, étant donné leur inadaptation à se saisir des problèmes auxquels lhumanité se trouve confrontée. Cest parce que ce régime a les moyens, en plus de lintention, dinstaurer la plus étouffante des dictatures médiatiques. Grâce à elle, la falsification systématique de la vérité, du langage et de lopinion, déjà largement en cours, deviendrait absolue et sans échappatoires ; toute critique serait abolie ; tout, littéralement tout, redeviendrait possible, y compris de nouveaux camps de concentration. Aucune complicité nest admissible avec les forces qui soutiennent ce projet et les intellectuels qui se sont vendus à elles ne méritent que le mépris. En même temps, nous sommes conscients que, même si ces forces-là sont vaincues, il sera non moins nécessaire de surveiller ses vainqueurs, parce que le germe de la même idéologie est présent parmi eux aussi. Seules la lucidité et limagination, dégagées tant des vieilles idéologies que du nouveau credo libéralo-spectaculaire, pourront rendre aux hommes lespace de leurs cités.

Giorgio AGAMBEN

Traduit par Nathalie Castagné, Le Monde, 23 mars 2002

Publié dans Théorie critique

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